Encore une levée, celle des conscrits par anticipation. On a des hommes
à n'en savoir que faire, des hommes qu'il faut payer et nourrir, et qui
seront à peine bons pour se battre dans six mois; ils ne le seront
jamais, si on continue à ne pas les exercer et à ne les armer qu'au
moment de les conduire au feu. Mon troisième petit-neveu vient de
s'engager.
27.
Visites de jeunes officiers de mobilisés, enfants de nos amis du Gard.
Ils sont en garnison dans le pays on ne peut plus mal, et ne faisant
absolument rien, comme les autres. Châteauroux regorge de troupes de
toutes armes qui vont et viennent, on ne saura certainement jamais
pourquoi. A La Châtre, on a de temps en temps un passage annoncé; on
commande le pain, il reste au compte des boulangers. L'intendance a
toujours un règlement qui lui défend de payer. D'autres fois la troupe
arrive à l'improviste, on n'a reçu aucun avis, le pain manque.
Heureusement les habitants de La Châtre pratiquent l'hospitalité d'une
manière admirable; ils donnent le pain, la soupe, le vin, la viande à
discrétion: ils coucheraient sur la paille plutôt que de ne pas donner
de lit à leur hôte. Ils n'ont pas été épuisés; mais dans les villes à
bout de ressources les jeunes troupes souffrent parfois cruellement, et
on s'étonne de leur résignation. Le découragement s'en mêle. Subir tous
les maux d'une armée en campagne et ne recevoir depuis trois et quatre
mois aucune instruction militaire, c'est une étrange manière de servir
son pays en l'épuisant et s'épuisant soi-même.
Un peu de _fantaisie_ vient égayer un instant notre soirée, c'est une
histoire qui court le pays. Trois Prussiens (toujours trois!) ont envahi
le département, c'est-à-dire qu'ils en ont franchi la limite pour
demander de la bière et du tabac dans un cabaret. De plus, ils ont
demandé le nom de la localité. En apprenant qu'ils étaient dans l'Indre,
ils se sont retirés en toute hâte, disant qu'il leur était défendu d'y
entrer, et que ce département ne serait pas envahi à cause du château de
Valençay, le duc ayant obtenu de la Prusse, où ses enfants sont au
service du roi, qu'on respecterait ses propriétés.
Il y a déjà quelque temps que cette histoire court dans nos villages.
Les habitants de Valençay ont dit que si les Prussiens respectaient
seulement les biens de leur seigneur et ravageaient ceux du paysan, ils
brûleraient le château.
Il y a quelque chose qu'on dit être vrai au fond de ce roman, c'est que
le duc de Valençay aurait écrit de Berlin à son intendant d'emballer et
de faire partir les objets précieux, et que, peu après, il aurait donné
l'ordre de tout laisser en place. Qu'on lui ait promis en Prusse de
respecter son domaine seigneurial, cela est fort possible; mais que
cette promesse se soit étendue au département, c'est ce que nous ne
croirons jamais, malgré la confiance qu'elle inspire aux amateurs de
merveilleux.