21 décembre.

On parle de nouveaux troubles à Paris. Le parti de la Commune songe-t-il

encore à ses affaires au milieu de l'agonie de la France? Il paraît que

sa doctrine est de s'emparer du pouvoir de vive force. La dictature est

la furie du moment, et jamais la pitoyable impuissance des pouvoirs sans

contrôle n'a été mieux démontrée. S'il nous faut en essayer de nouveaux,

la France se fâchera; elle garde le silence sombre des explosions

prochaines. Ce qui résulte des mouvements de Belleville,--on les appelle

ainsi,--c'est qu'une école très-pressée de régner à son tour nous menace

de nouvelles aventures. Ces expériences coûtent trop cher. La France

n'en veut plus. Elle prouve, par une patience vraiment admirable,

qu'elle réprouve la guerre civile: elle sait aussi qu'il n'y en aura

pas, parce qu'elle _ne le veut pas_; mais aux premières élections elle

brisera les républicains ambitieux, et peut-être, hélas! la république

avec eux. En tout cas, elle n'admettra plus de gouvernement conquis à

coups de fusil, pas plus de 2 décembre que de 31 octobre. C'est se faire

trop d'illusions que de se croire maîtres d'une nation comme la nôtre

parce qu'on a enfoncé par surprise les portes de l'Hôtel-de-Ville et

insulté lâchement quelques hommes sans défense. Je ne connais pas les

théories de la Commune moderne, je ne les vois exposées nulle part; mais

si elles doivent s'imposer par un coup de main, fussent-elles la panacée

sociale, je les condamne au nom de tout ce qui est humain, patient,

indulgent même mais jaloux de liberté et résolu à mourir plutôt que

d'être converti de force à une doctrine, quelle qu'elle soit.

Le mépris des masses, voilà le malheur et le crime du moment. Je ne puis

guère me faire une opinion nette sur ce qui se passe aujourd'hui dans ce

monde fermé qui s'appelle Paris; il nous paraît encore supérieur à la

tourmente. Nous ignorons s'il est content de ses mandataires. Toutes

les lettres que nous en recevons sont exclusivement patriotiques. Si

quelque plainte s'échappe, c'est celle d'être gouverné trop mollement.

C'est un malheur sans doute, mais on ne peut se défendre de respecter

une dictature scrupuleuse, humaine et patiente. Il est si facile d'être

absolu, si rare et si malaisé d'être doux dans une situation violente et

menacée! Je crois encore ce gouvernement composé d'hommes de bien.

Ont-ils l'habileté, la science pratique? On le saura plus tard; à

présent nous ne voulons pas les juger, c'est un sentiment général. La

crise atroce qu'ils subissent nous les rend sacrés. D'ailleurs il me

semble qu'ils professent avec nous le respect de la volonté générale,

puisque après l'émeute ils ont soumis leur réélection au plébiscite de

Paris. C'est aller aussi loin que possible dans cette voie, c'est aller

jusqu'au danger de sanctionner tous les autres plébiscites.

Le principe radicalement contraire semble gouverner l'esprit de la

Commune, et, symptôme plus grave, plus inquiétant, gouverner l'esprit

du parti républicain qui régit à cette heure le reste de la France, bien

qu'il soit l'ennemi déclaré et très-irrité de la Commune.

Ce parti, que nous pouvons mieux juger, puisqu'il nous entoure, se

sépare chaque jour ouvertement du peuple, dans les villes parce que

l'ouvrier est plus ardent que lui, dans les campagnes parce que le

paysan l'est moins. Il est donc forcé de réprimer l'émeute dans les

centres industriels, de redouter et d'ajourner le vote dans toute la

France agricole. Il est contraint à se défendre des deux côtés à la

fois, sous peine de tomber et d'abandonner la tâche qu'il a assumée sur

lui de sauver le territoire. Malheureuse République, c'est trop

d'ennemis sur les bras! Dans quel jour d'ivresse nous t'avons saluée

comme la force virile d'une nation en danger! Nous ne pouvions prévoir

que tu essayerais de te passer de la sanction du peuple ou que tu te

verrais forcée de t'en passer.--Ce qui est certain aujourd'hui, c'est

que la délégation et ses amis personnels désirent s'en passer, et

qu'ils y travailleront au lendemain de la pacification, quelle qu'elle

soit.

Puissé-je faire un mauvais rêve! mais je vois reparaître sans

modification les théories d'il y a vingt ans. Des théories qui ne cèdent

rien à l'épreuve du temps et de l'expérience sont pleines de dangers.

S'il est vrai que le progrès doive s'accomplir par l'initiative de

quelques-uns, s'il est vrai qu'il parte infailliblement du sein des

minorités, il n'en est pas moins vrai que la violence est le moyen le

plus sauvage et le moins sûr pour l'imposer. Que les majorités soient

généralement aveugles, nul n'en doute; mais qu'il faille les opprimer

pour les empêcher d'être oppressives, c'est ce que je ne comprends plus.

Outre que cela me paraît chimérique, je crois voir là un sophisme

effrayant; tout ce que, depuis le commencement du rôle de la pensée dans

l'histoire du monde, la liberté a inspiré à ses adeptes pour flétrir la

tyrannie, on peut le retourner contre ce sophisme. Aucune tyrannie ne

peut être légitime, pas même celle de l'idéal. On sait des gens qui se

croient capables de gouverner le monde mieux que tout le monde, et qui

ne craindraient pas de passer par-dessus un massacre pour s'emparer du

pouvoir. Ils sont pourtant très-doux dans leurs moeurs et incapables de

massacrer en personne, mais ils chauffent le tempérament irascible d'un

groupe plus ou moins redoutable, et se tiennent prêts à profiter de son

audace. Je ne parle pas de ceux qui sont poussés à jouer ce rôle par

ambition, vengeance ou cupidité. De ceux-là, je ne m'occupe pas; mais de

très-sincères théoriciens accepteraient les conséquences de ce dilemme:

«la république ne pouvant s'établir que par la dictature, tous les

moyens sont bons pour s'emparer de la dictature quand on veut avec

passion fonder ou sauver la république.»

--C'est une passion sainte, ajoutent-ils, c'est le feu sacré, c'est le

patriotisme, c'est la volonté féconde sans laquelle l'humanité se

traînera éternellement dans toutes les erreurs, dans toutes les

iniquités, dans toutes les bassesses. Le salut est dans nos mains;

périsse la liberté du moment pour assurer l'égalité et la fraternité

dans l'avenir! Égorgeons notre mère pour lui infuser un nouveau sang!

Cela est très-beau selon vous, gens de tête et main, mais cela répugnera

toujours aux gens de coeur; en outre cela est impraticable. On ne fait

pas revivre ce qu'on a tué, et le peuple d'aujourd'hui, fils de la

liberté, n'est pas disposé à laisser consommer le parricide. D'ailleurs

cette théorie n'est pas neuve; elle a servi, elle peut toujours servir à

tous les prétendants: il ne s'agit que de changer certains mots et

d'invoquer comme but suprême le bonheur et la gloire des peuples; mais,

comme malgré tout le seul prétendant légitime, c'est la république, que

n'eussions-nous pas donné pour qu'elle fût le sauveur! Il y avait bien

des chances pour qu'elle le fût en s'appuyant sur le vote de la France.

La France dira un jour à ces hommes malheureux qu'ils ont eu tort de

douter d'elle, et qu'il eût fallu saisir son heure. Ils l'ont condamnée

sans l'entendre, ils l'ont blessée; s'ils succombent, elle les

abandonnera, peut-être avec un excès d'ingratitude: les revers ont

toujours engendré l'injustice.

Mon appréciation n'est sans doute pas sans réplique. Quand l'histoire de

ces jours confus se fera, peut-être verrons-nous que la république a

subi une fatalité plutôt qu'obéi à une théorie. L'absence de

communication matérielle entre Paris et la France nous a interdit aux

uns et aux autres de nous mettre en communication d'idées; probablement

le gouvernement de Paris a été mal renseigné par celui de Tours, parce

que celui de Tours a été mal éclairé par son entourage. En septembre, on

était très-patriote dans la région intermédiaire de l'opinion, et c'est

toujours là qu'est le nombre. Malheureusement autour des pouvoirs

nouveaux il y a toujours un attroupement d'ambitions personnelles et de

prétendues capacités qui obstrue l'air et la lumière. Le parti

républicain est spécialement exposé aux illusions d'un entourage qui

dégénère vite en camaraderie bruyante, et tout d'un coup la bohème y

pénètre et l'envahit. La bohème n'a pas d'intérêt à voir s'organiser la

défense; elle n'a pas d'avenir, elle n'est point pillarde par nature,

elle profite du moment, ne met rien dans ses poches, mais gaspille le

temps et trouble la lucidité des hommes d'action.

Que l'ajournement indéfini du vote soit une faute volontaire ou

inévitable, la théorie qui consiste à s'en passer ou à le mutiler règne

en fait et subsiste en réalité. Sera-t-elle exposée catégoriquement

quand nous aurons repris possession de nous-mêmes? Professée dans des

clubs qui souvent sont des coteries, elle n'a pas de valeur, il lui faut

la grande lumière; sera-t-elle posée dans des journaux, discutée dans

des assemblées?--Il faudra bien l'aborder d'une manière ou de l'autre,

ou elle doit s'attendre à être persécutée comme une doctrine ésotérique,

et si elle a des adeptes de valeur, ils se devront à eux-mêmes de ne pas

la tenir secrète. Peut-être des journaux de Paris qu'il ne nous est pas

donné de lire ont-ils déjà démasqué leurs batteries.

Qui répondra à l'attaque? Les partisans du droit divin plaideront-ils la

cause du droit populaire? Ils en sont bien capables, mais l'oseront-ils?

Les orléanistes, qui sont en grande force par leur tenue, leur entente

et leur patiente habileté, accepteront-ils cette épreuve du suffrage

universel pour base de leurs projets, eux qui ont été renversés par la

théorie du droit sans restriction et sans catégories? On verra alors

s'ils ont marché avec le temps. Malheureusement, s'ils sont conséquents

avec eux-mêmes, ils devront vouloir épurer le régime parlementaire et

rétablir le cens électoral. Les républicains qui placent leur principe

au-dessus du consentement des nations se trouveraient donc donner la

main aux orléanistes et aux cléricaux? Le principe contraire serait donc

confié à la défense des bonapartistes exclusivement? Il ne faudrait

pourtant pas qu'il en fût ainsi, car le bonapartisme a abusé du peuple

après l'avoir abusé, et c'est à lui le premier qu'était réservé le

châtiment inévitable de s'égarer lui-même après avoir égaré les autres.

Il pouvait fonder sur la presque unanimité des suffrages une société

nouvelle vraiment grande. Il a fait fausse route dès le début, la France

l'a suivi, elle s'est brisée. Serait-elle assez aveugle pour

recommencer?

Ceux qui croient la France radicalement souillée pensent qu'on peut la

ressaisir par la corruption. J'ai meilleure opinion de la France, et si

je me méfiais d'elle à ce point, je ne voudrais pas lui faire l'honneur

de lui offrir la république. J'ai entendu dire par des hommes prêts à

accepter des fonctions républicaines:

--Nous sommes une nation _pourrie_. Il faut que l'invasion passe sur

nous, que nous soyons écrasés, ruinés, anéantis dans tous nos intérêts,

dans toutes nos affections; nous nous relèverons alors! le désespoir

nous aura retrempés, nous chasserons l'étranger et nous créerons chez

nous l'idéal.

C'était le cri de douleur d'hommes très-généreux, mais quand cette

conviction passe à l'état de doctrine, elle fait frissonner. C'est

toujours le projet d'égorger la mère pour la rajeunir. Grâce au ciel, le

fanatisme ne sauve rien, et l'alchimie politique ne persuade personne.

Non, la France n'est pas méprisable parce que vous la méprisez; vous

devriez croire en elle, y croire fermement, vous qui prétendez diriger

ses forces. Vous vous présentez comme médecins, et vous crachez sur le

malade avant même de lui avoir tâté le pouls. Tout cela, c'est le

vertige de la chute. Il y a bien de quoi égarer les cerveaux les plus

solides, mais tâchons de nous défendre et de nous ressaisir.

Républicains, n'abandonnons pas aux partisans de l'Empire la défense du

principe d'affranchissement proclamé par nous, exploité par eux; ne

maudissons pas l'enfant que nous avons mis au monde, parce qu'il a agi

en enfant. Redressez ses erreurs, faites-les lui comprendre, vous qui

avez le don de la parole, la science des faits, le sens de la vie

pratique. Ce n'est pas aux artistes et aux rêveurs de vous dire comment

on influence ses contemporains dans le sens politique. Les rêveurs et

les artistes n'ont à vous offrir que l'impressionnabilité de leur

nature, certaine délicatesse d'oreille qui se révolte quand vous touchez

à faux l'instrument qui parle aux âmes. Nous n'espérons pas renverser

des théories qui ne sont pas les nôtres, qui se piquent d'être mieux

établies; mais nous nous croyons en rapport, à travers le temps et

l'espace, avec une foule de bonnes volontés qui interrogent leur

conscience et qui cherchent sincèrement à se mettre d'accord avec elle.

Ces volontés-là défendront la cause du peuple, le suffrage universel;

elles chercheront avec vous le moyen de l'éclairer, de lui faire

comprendre que l'intérêt de tous ne se sépare pas de l'intérêt de

chacun. N'y a-t-il pas des moyens efficaces et prompts pour arriver à ce

but? Certes vous eussiez dû commencer par donner l'éducation, mais

peut-être l'ignorant l'eût-il refusée. Il ne tenait pas à son vote

alors, et quand on lui disait qu'il en serait privé s'il ne faisait pas

instruire ses enfants, il répondait:

--Peu m'importe.

Aujourd'hui ce n'est plus de même, le dernier paysan est jaloux de son

droit et dit:

--Si on nous refuse le vote, nous refuserons l'impôt.

C'est un grand pas de fait. Donnez-lui l'instruction, il est temps.

Fondez une véritable république, une liberté sincère, sans

arrière-pensée, sans récrimination surtout. Ne mettez aucun genre

d'entrave à la pensée, décrétez en quelque sorte l'idéal, dites sans

crainte qu'il est au-dessus de tout; mais entendez-vous bien sur ce mot

_au-dessus_, et ne lui donnez pas un sens arbitraire. La république est

au-dessus du suffrage universel uniquement pour l'inspirer; elle doit

être la région pure où s'élabore le progrès, elle doit avoir pour moyens

d'application le respect de la liberté et l'amour de l'égalité, elle

n'en peut avouer d'autres, elle n'en doit pas admettre d'autres. Si elle

cherche dans la conspiration, dans la surprise, dans le coup d'Etat ou

le coup de main, dans la guerre civile en un mot, l'instrument de son

triomphe, elle va disparaître pour longtemps encore, et les hommes

égarés qui l'auront perdue ne la relèveront jamais.

Il en coûte à l'orgueil des sectaires de se soumettre au contrôle du

gros bon sens populaire. Ils ont généralement l'imagination vive,

l'espérance obstinée. Ils ont généralement autour d'eux une coterie ou

une petite église qu'ils prennent pour l'univers, et qui ne leur permet

pas de voir et d'entendre ce qui se passe, ce qui se dit et se pense de

l'autre côté de leur mur. La plaie qui ronge les cours, la courtisanerie

les porte fatalement à une sorte d'insanité mentale. L'enthousiasme

prédomine, et le jugement se trouble. Cette courtisanerie est d'autant

plus funeste qu'elle est la plupart du temps désintéressée et sincère.

J'ai travaillé toute ma vie à être modeste; je déclare que je ne

voudrais pas vivre quinze jours entourée de quinze personnes persuadées

que je ne peux pas me tromper. J'arriverais peut-être à me le persuader

à moi-même.

La contradiction est donc nécessaire à la raison humaine, et quand une

de nos facultés étouffe les autres, il n'y a qu'un remède pour nous,

remettre en équilibre, c'est qu'au nom d'une faculté opposée nous soyons

contenus, corrigés au besoin. La grandeur, la beauté, le charme de la

France, c'est l'imagination; c'est par conséquent son plus grand péril,

la cause de ses excès, de ses déchirements et de ses chutes. Quand nous

avons demandé avec passion le suffrage universel, qui est vraiment un

idéal d'égalité, nous avons obéi à l'imagination, nous avons acclamé cet

idéal sans rien prévoir des lourdes réalités qui allaient le tourner

contre nos doctrines; ce fut notre nuit du 4 août. Il s'est mis tout

d'un coup à représenter l'égoïsme et la peur; il a proclamé l'empire

pour se débarrasser de l'anarchie dont nos dissentiments le menaçaient.

Il n'a pas voulu limiter le pouvoir auquel il se livrait; tout au

contraire il l'a exagéré jusqu'à lui donner un blanc-seing pour toutes

les erreurs où il pourrait tomber. Cet aveuglement qui vous irrite

aujourd'hui, c'est pourtant la preuve d'une docilité que la république

sera heureuse de rencontrer quand elle sera dans le vrai.

Avons-nous d'ailleurs le droit de dire que les masses veulent toujours,

obstinément et sans exception, le repos à tout prix? La guerre d'Italie,

cette généreuse aventure que nous payons si cher aujourd'hui, ne

l'a-t-il pas consentie sans hésitation, n'a-t-il pas donné des flots de

sang pour la délivrance de ce peuple qui ne peut nous en récompenser, et

qui d'ailleurs ne s'en soucie pas? Les masses qui, par confiance ou par

engouement, font de pareils sacrifices, de si coûteuses imprudences, ne

sont donc pas si abruties et si rebelles à l'enthousiasme. Ce reste

d'attachement légendaire pour une dynastie dont le chef lui avait donné

tant de fausse gloire et fait tant de mal réel n'est-il pas encore une

preuve de la bonté et de la générosité du peuple? Maudire le peuple,

c'est vraiment blasphémer. Il vaut mieux que nous.

En ce moment, j'en conviens, il ne représente pas l'héroïsme, il aspire

à la paix; il voit sans illusion les chances d'une guerre où nous

paraissons devoir succomber. Il n'est pas en train de comprendre la

gloire; sur quelques points, il trahit même le patriotisme. Il aurait

bien des excuses à faire valoir là où l'indiscipline des troupes et les

exactions des corps francs lui ont rendu la défense aussi préjudiciable

et plus irritante que l'invasion. Entre deux fléaux, le malheureux

paysan a dû chercher quelquefois le moindre sans le trouver.

Généralement il blâme l'obstination que nous mettons à sauver l'honneur;

il voudrait que Paris eût déjà capitulé, il voit dans le patriotisme

l'obstacle à la paix. Si nous étions aussi foulés, aussi à bout de

ressources que lui, le patriotisme nous serait peut-être passablement

difficile. Là où l'honneur résiste à des épreuves pareilles à celles du

paysan, il est sublime.

Pauvre Jacques Bonhomme! à cette heure de détresse et d'épuisement, tu

es certainement en révolte contre l'enthousiasme, et, si l'on t'appelait

à voter aujourd'hui, tu ne voterais ni pour l'empire, qui a entamé la

guerre, ni pour la république, qui l'a prolongée. T'accuse et te méprise

qui voudra. Je te plains, moi, et en dépit de tes fautes je t'aimerai

toujours! Je n'oublierai jamais mon enfance endormie sur tes épaules,

cette enfance qui te fut pour ainsi dire abandonnée et qui te suivit

partout, aux champs, à l'étable, à la chaumière. Ils sont tous morts,

ces bons vieux qui m'ont portée dans leurs bras, mais je me les rappelle

bien, et j'apprécie aujourd'hui jusqu'au moindre détail la chasteté, la

douceur, la patience, l'enjouement, la poésie, qui présidèrent à cette

éducation rustique au milieu de désastres semblables à ceux que nous

subissons aujourd'hui. J'ai trouvé plus tard, dans des circonstances

difficiles, de la sécheresse et de l'ingratitude. J'en ai trouvé partout

ailleurs et plus choquantes, moins pardonnables! J'ai pardonné à tous

et toujours. Pourquoi donc bouderais-je le paysan parce qu'il ne sent

pas et ne pense pas comme moi sur certaines choses? Il en est d'autres

essentielles sur lesquelles on est toujours d'accord avec lui, la

probité et la charité, deux vertus qu'autour de moi je n'ai jamais vues

s'obscurcir que rarement et très-exceptionnellement. Et quand il en

serait autrement, quand au fond de nos campagnes, où la corruption n'a

guère pénétré, le paysan mériterait tous les reproches qu'une

aristocratie intellectuelle trop exigeante lui adresse, ne serait-il pas

innocenté par l'état d'enfance où on l'a systématiquement tenu? Quand on

compare le budget de la guerre à celui de l'instruction publique, on n'a

vraiment pas le droit de se plaindre du paysan, quoi qu'il fasse.

Journal d'un voyageur pendant la guerre · 第 40 / 64 题