On parle de nouveaux troubles à Paris. Le parti de la Commune songe-t-il
encore à ses affaires au milieu de l'agonie de la France? Il paraît que
sa doctrine est de s'emparer du pouvoir de vive force. La dictature est
la furie du moment, et jamais la pitoyable impuissance des pouvoirs sans
contrôle n'a été mieux démontrée. S'il nous faut en essayer de nouveaux,
la France se fâchera; elle garde le silence sombre des explosions
prochaines. Ce qui résulte des mouvements de Belleville,--on les appelle
ainsi,--c'est qu'une école très-pressée de régner à son tour nous menace
de nouvelles aventures. Ces expériences coûtent trop cher. La France
n'en veut plus. Elle prouve, par une patience vraiment admirable,
qu'elle réprouve la guerre civile: elle sait aussi qu'il n'y en aura
pas, parce qu'elle _ne le veut pas_; mais aux premières élections elle
brisera les républicains ambitieux, et peut-être, hélas! la république
avec eux. En tout cas, elle n'admettra plus de gouvernement conquis à
coups de fusil, pas plus de 2 décembre que de 31 octobre. C'est se faire
trop d'illusions que de se croire maîtres d'une nation comme la nôtre
parce qu'on a enfoncé par surprise les portes de l'Hôtel-de-Ville et
insulté lâchement quelques hommes sans défense. Je ne connais pas les
théories de la Commune moderne, je ne les vois exposées nulle part; mais
si elles doivent s'imposer par un coup de main, fussent-elles la panacée
sociale, je les condamne au nom de tout ce qui est humain, patient,
indulgent même mais jaloux de liberté et résolu à mourir plutôt que
d'être converti de force à une doctrine, quelle qu'elle soit.
Le mépris des masses, voilà le malheur et le crime du moment. Je ne puis
guère me faire une opinion nette sur ce qui se passe aujourd'hui dans ce
monde fermé qui s'appelle Paris; il nous paraît encore supérieur à la
tourmente. Nous ignorons s'il est content de ses mandataires. Toutes
les lettres que nous en recevons sont exclusivement patriotiques. Si
quelque plainte s'échappe, c'est celle d'être gouverné trop mollement.
C'est un malheur sans doute, mais on ne peut se défendre de respecter
une dictature scrupuleuse, humaine et patiente. Il est si facile d'être
absolu, si rare et si malaisé d'être doux dans une situation violente et
menacée! Je crois encore ce gouvernement composé d'hommes de bien.
Ont-ils l'habileté, la science pratique? On le saura plus tard; à
présent nous ne voulons pas les juger, c'est un sentiment général. La
crise atroce qu'ils subissent nous les rend sacrés. D'ailleurs il me
semble qu'ils professent avec nous le respect de la volonté générale,
puisque après l'émeute ils ont soumis leur réélection au plébiscite de
Paris. C'est aller aussi loin que possible dans cette voie, c'est aller
jusqu'au danger de sanctionner tous les autres plébiscites.
Le principe radicalement contraire semble gouverner l'esprit de la
Commune, et, symptôme plus grave, plus inquiétant, gouverner l'esprit
du parti républicain qui régit à cette heure le reste de la France, bien
qu'il soit l'ennemi déclaré et très-irrité de la Commune.
Ce parti, que nous pouvons mieux juger, puisqu'il nous entoure, se
sépare chaque jour ouvertement du peuple, dans les villes parce que
l'ouvrier est plus ardent que lui, dans les campagnes parce que le
paysan l'est moins. Il est donc forcé de réprimer l'émeute dans les
centres industriels, de redouter et d'ajourner le vote dans toute la
France agricole. Il est contraint à se défendre des deux côtés à la
fois, sous peine de tomber et d'abandonner la tâche qu'il a assumée sur
lui de sauver le territoire. Malheureuse République, c'est trop
d'ennemis sur les bras! Dans quel jour d'ivresse nous t'avons saluée
comme la force virile d'une nation en danger! Nous ne pouvions prévoir
que tu essayerais de te passer de la sanction du peuple ou que tu te
verrais forcée de t'en passer.--Ce qui est certain aujourd'hui, c'est
que la délégation et ses amis personnels désirent s'en passer, et
qu'ils y travailleront au lendemain de la pacification, quelle qu'elle
soit.
Puissé-je faire un mauvais rêve! mais je vois reparaître sans
modification les théories d'il y a vingt ans. Des théories qui ne cèdent
rien à l'épreuve du temps et de l'expérience sont pleines de dangers.
S'il est vrai que le progrès doive s'accomplir par l'initiative de
quelques-uns, s'il est vrai qu'il parte infailliblement du sein des
minorités, il n'en est pas moins vrai que la violence est le moyen le
plus sauvage et le moins sûr pour l'imposer. Que les majorités soient
généralement aveugles, nul n'en doute; mais qu'il faille les opprimer
pour les empêcher d'être oppressives, c'est ce que je ne comprends plus.
Outre que cela me paraît chimérique, je crois voir là un sophisme
effrayant; tout ce que, depuis le commencement du rôle de la pensée dans
l'histoire du monde, la liberté a inspiré à ses adeptes pour flétrir la
tyrannie, on peut le retourner contre ce sophisme. Aucune tyrannie ne
peut être légitime, pas même celle de l'idéal. On sait des gens qui se
croient capables de gouverner le monde mieux que tout le monde, et qui
ne craindraient pas de passer par-dessus un massacre pour s'emparer du
pouvoir. Ils sont pourtant très-doux dans leurs moeurs et incapables de
massacrer en personne, mais ils chauffent le tempérament irascible d'un
groupe plus ou moins redoutable, et se tiennent prêts à profiter de son
audace. Je ne parle pas de ceux qui sont poussés à jouer ce rôle par
ambition, vengeance ou cupidité. De ceux-là, je ne m'occupe pas; mais de
très-sincères théoriciens accepteraient les conséquences de ce dilemme:
«la république ne pouvant s'établir que par la dictature, tous les
moyens sont bons pour s'emparer de la dictature quand on veut avec
passion fonder ou sauver la république.»
--C'est une passion sainte, ajoutent-ils, c'est le feu sacré, c'est le
patriotisme, c'est la volonté féconde sans laquelle l'humanité se
traînera éternellement dans toutes les erreurs, dans toutes les
iniquités, dans toutes les bassesses. Le salut est dans nos mains;
périsse la liberté du moment pour assurer l'égalité et la fraternité
dans l'avenir! Égorgeons notre mère pour lui infuser un nouveau sang!
Cela est très-beau selon vous, gens de tête et main, mais cela répugnera
toujours aux gens de coeur; en outre cela est impraticable. On ne fait
pas revivre ce qu'on a tué, et le peuple d'aujourd'hui, fils de la
liberté, n'est pas disposé à laisser consommer le parricide. D'ailleurs
cette théorie n'est pas neuve; elle a servi, elle peut toujours servir à
tous les prétendants: il ne s'agit que de changer certains mots et
d'invoquer comme but suprême le bonheur et la gloire des peuples; mais,
comme malgré tout le seul prétendant légitime, c'est la république, que
n'eussions-nous pas donné pour qu'elle fût le sauveur! Il y avait bien
des chances pour qu'elle le fût en s'appuyant sur le vote de la France.
La France dira un jour à ces hommes malheureux qu'ils ont eu tort de
douter d'elle, et qu'il eût fallu saisir son heure. Ils l'ont condamnée
sans l'entendre, ils l'ont blessée; s'ils succombent, elle les
abandonnera, peut-être avec un excès d'ingratitude: les revers ont
toujours engendré l'injustice.
Mon appréciation n'est sans doute pas sans réplique. Quand l'histoire de
ces jours confus se fera, peut-être verrons-nous que la république a
subi une fatalité plutôt qu'obéi à une théorie. L'absence de
communication matérielle entre Paris et la France nous a interdit aux
uns et aux autres de nous mettre en communication d'idées; probablement
le gouvernement de Paris a été mal renseigné par celui de Tours, parce
que celui de Tours a été mal éclairé par son entourage. En septembre, on
était très-patriote dans la région intermédiaire de l'opinion, et c'est
toujours là qu'est le nombre. Malheureusement autour des pouvoirs
nouveaux il y a toujours un attroupement d'ambitions personnelles et de
prétendues capacités qui obstrue l'air et la lumière. Le parti
républicain est spécialement exposé aux illusions d'un entourage qui
dégénère vite en camaraderie bruyante, et tout d'un coup la bohème y
pénètre et l'envahit. La bohème n'a pas d'intérêt à voir s'organiser la
défense; elle n'a pas d'avenir, elle n'est point pillarde par nature,
elle profite du moment, ne met rien dans ses poches, mais gaspille le
temps et trouble la lucidité des hommes d'action.
Que l'ajournement indéfini du vote soit une faute volontaire ou
inévitable, la théorie qui consiste à s'en passer ou à le mutiler règne
en fait et subsiste en réalité. Sera-t-elle exposée catégoriquement
quand nous aurons repris possession de nous-mêmes? Professée dans des
clubs qui souvent sont des coteries, elle n'a pas de valeur, il lui faut
la grande lumière; sera-t-elle posée dans des journaux, discutée dans
des assemblées?--Il faudra bien l'aborder d'une manière ou de l'autre,
ou elle doit s'attendre à être persécutée comme une doctrine ésotérique,
et si elle a des adeptes de valeur, ils se devront à eux-mêmes de ne pas
la tenir secrète. Peut-être des journaux de Paris qu'il ne nous est pas
donné de lire ont-ils déjà démasqué leurs batteries.
Qui répondra à l'attaque? Les partisans du droit divin plaideront-ils la
cause du droit populaire? Ils en sont bien capables, mais l'oseront-ils?
Les orléanistes, qui sont en grande force par leur tenue, leur entente
et leur patiente habileté, accepteront-ils cette épreuve du suffrage
universel pour base de leurs projets, eux qui ont été renversés par la
théorie du droit sans restriction et sans catégories? On verra alors
s'ils ont marché avec le temps. Malheureusement, s'ils sont conséquents
avec eux-mêmes, ils devront vouloir épurer le régime parlementaire et
rétablir le cens électoral. Les républicains qui placent leur principe
au-dessus du consentement des nations se trouveraient donc donner la
main aux orléanistes et aux cléricaux? Le principe contraire serait donc
confié à la défense des bonapartistes exclusivement? Il ne faudrait
pourtant pas qu'il en fût ainsi, car le bonapartisme a abusé du peuple
après l'avoir abusé, et c'est à lui le premier qu'était réservé le
châtiment inévitable de s'égarer lui-même après avoir égaré les autres.
Il pouvait fonder sur la presque unanimité des suffrages une société
nouvelle vraiment grande. Il a fait fausse route dès le début, la France
l'a suivi, elle s'est brisée. Serait-elle assez aveugle pour
recommencer?
Ceux qui croient la France radicalement souillée pensent qu'on peut la
ressaisir par la corruption. J'ai meilleure opinion de la France, et si
je me méfiais d'elle à ce point, je ne voudrais pas lui faire l'honneur
de lui offrir la république. J'ai entendu dire par des hommes prêts à
accepter des fonctions républicaines:
--Nous sommes une nation _pourrie_. Il faut que l'invasion passe sur
nous, que nous soyons écrasés, ruinés, anéantis dans tous nos intérêts,
dans toutes nos affections; nous nous relèverons alors! le désespoir
nous aura retrempés, nous chasserons l'étranger et nous créerons chez
nous l'idéal.
C'était le cri de douleur d'hommes très-généreux, mais quand cette
conviction passe à l'état de doctrine, elle fait frissonner. C'est
toujours le projet d'égorger la mère pour la rajeunir. Grâce au ciel, le
fanatisme ne sauve rien, et l'alchimie politique ne persuade personne.
Non, la France n'est pas méprisable parce que vous la méprisez; vous
devriez croire en elle, y croire fermement, vous qui prétendez diriger
ses forces. Vous vous présentez comme médecins, et vous crachez sur le
malade avant même de lui avoir tâté le pouls. Tout cela, c'est le
vertige de la chute. Il y a bien de quoi égarer les cerveaux les plus
solides, mais tâchons de nous défendre et de nous ressaisir.
Républicains, n'abandonnons pas aux partisans de l'Empire la défense du
principe d'affranchissement proclamé par nous, exploité par eux; ne
maudissons pas l'enfant que nous avons mis au monde, parce qu'il a agi
en enfant. Redressez ses erreurs, faites-les lui comprendre, vous qui
avez le don de la parole, la science des faits, le sens de la vie
pratique. Ce n'est pas aux artistes et aux rêveurs de vous dire comment
on influence ses contemporains dans le sens politique. Les rêveurs et
les artistes n'ont à vous offrir que l'impressionnabilité de leur
nature, certaine délicatesse d'oreille qui se révolte quand vous touchez
à faux l'instrument qui parle aux âmes. Nous n'espérons pas renverser
des théories qui ne sont pas les nôtres, qui se piquent d'être mieux
établies; mais nous nous croyons en rapport, à travers le temps et
l'espace, avec une foule de bonnes volontés qui interrogent leur
conscience et qui cherchent sincèrement à se mettre d'accord avec elle.
Ces volontés-là défendront la cause du peuple, le suffrage universel;
elles chercheront avec vous le moyen de l'éclairer, de lui faire
comprendre que l'intérêt de tous ne se sépare pas de l'intérêt de
chacun. N'y a-t-il pas des moyens efficaces et prompts pour arriver à ce
but? Certes vous eussiez dû commencer par donner l'éducation, mais
peut-être l'ignorant l'eût-il refusée. Il ne tenait pas à son vote
alors, et quand on lui disait qu'il en serait privé s'il ne faisait pas
instruire ses enfants, il répondait:
--Peu m'importe.
Aujourd'hui ce n'est plus de même, le dernier paysan est jaloux de son
droit et dit:
--Si on nous refuse le vote, nous refuserons l'impôt.
C'est un grand pas de fait. Donnez-lui l'instruction, il est temps.
Fondez une véritable république, une liberté sincère, sans
arrière-pensée, sans récrimination surtout. Ne mettez aucun genre
d'entrave à la pensée, décrétez en quelque sorte l'idéal, dites sans
crainte qu'il est au-dessus de tout; mais entendez-vous bien sur ce mot
_au-dessus_, et ne lui donnez pas un sens arbitraire. La république est
au-dessus du suffrage universel uniquement pour l'inspirer; elle doit
être la région pure où s'élabore le progrès, elle doit avoir pour moyens
d'application le respect de la liberté et l'amour de l'égalité, elle
n'en peut avouer d'autres, elle n'en doit pas admettre d'autres. Si elle
cherche dans la conspiration, dans la surprise, dans le coup d'Etat ou
le coup de main, dans la guerre civile en un mot, l'instrument de son
triomphe, elle va disparaître pour longtemps encore, et les hommes
égarés qui l'auront perdue ne la relèveront jamais.
Il en coûte à l'orgueil des sectaires de se soumettre au contrôle du
gros bon sens populaire. Ils ont généralement l'imagination vive,
l'espérance obstinée. Ils ont généralement autour d'eux une coterie ou
une petite église qu'ils prennent pour l'univers, et qui ne leur permet
pas de voir et d'entendre ce qui se passe, ce qui se dit et se pense de
l'autre côté de leur mur. La plaie qui ronge les cours, la courtisanerie
les porte fatalement à une sorte d'insanité mentale. L'enthousiasme
prédomine, et le jugement se trouble. Cette courtisanerie est d'autant
plus funeste qu'elle est la plupart du temps désintéressée et sincère.
J'ai travaillé toute ma vie à être modeste; je déclare que je ne
voudrais pas vivre quinze jours entourée de quinze personnes persuadées
que je ne peux pas me tromper. J'arriverais peut-être à me le persuader
à moi-même.
La contradiction est donc nécessaire à la raison humaine, et quand une
de nos facultés étouffe les autres, il n'y a qu'un remède pour nous,
remettre en équilibre, c'est qu'au nom d'une faculté opposée nous soyons
contenus, corrigés au besoin. La grandeur, la beauté, le charme de la
France, c'est l'imagination; c'est par conséquent son plus grand péril,
la cause de ses excès, de ses déchirements et de ses chutes. Quand nous
avons demandé avec passion le suffrage universel, qui est vraiment un
idéal d'égalité, nous avons obéi à l'imagination, nous avons acclamé cet
idéal sans rien prévoir des lourdes réalités qui allaient le tourner
contre nos doctrines; ce fut notre nuit du 4 août. Il s'est mis tout
d'un coup à représenter l'égoïsme et la peur; il a proclamé l'empire
pour se débarrasser de l'anarchie dont nos dissentiments le menaçaient.
Il n'a pas voulu limiter le pouvoir auquel il se livrait; tout au
contraire il l'a exagéré jusqu'à lui donner un blanc-seing pour toutes
les erreurs où il pourrait tomber. Cet aveuglement qui vous irrite
aujourd'hui, c'est pourtant la preuve d'une docilité que la république
sera heureuse de rencontrer quand elle sera dans le vrai.
Avons-nous d'ailleurs le droit de dire que les masses veulent toujours,
obstinément et sans exception, le repos à tout prix? La guerre d'Italie,
cette généreuse aventure que nous payons si cher aujourd'hui, ne
l'a-t-il pas consentie sans hésitation, n'a-t-il pas donné des flots de
sang pour la délivrance de ce peuple qui ne peut nous en récompenser, et
qui d'ailleurs ne s'en soucie pas? Les masses qui, par confiance ou par
engouement, font de pareils sacrifices, de si coûteuses imprudences, ne
sont donc pas si abruties et si rebelles à l'enthousiasme. Ce reste
d'attachement légendaire pour une dynastie dont le chef lui avait donné
tant de fausse gloire et fait tant de mal réel n'est-il pas encore une
preuve de la bonté et de la générosité du peuple? Maudire le peuple,
c'est vraiment blasphémer. Il vaut mieux que nous.
En ce moment, j'en conviens, il ne représente pas l'héroïsme, il aspire
à la paix; il voit sans illusion les chances d'une guerre où nous
paraissons devoir succomber. Il n'est pas en train de comprendre la
gloire; sur quelques points, il trahit même le patriotisme. Il aurait
bien des excuses à faire valoir là où l'indiscipline des troupes et les
exactions des corps francs lui ont rendu la défense aussi préjudiciable
et plus irritante que l'invasion. Entre deux fléaux, le malheureux
paysan a dû chercher quelquefois le moindre sans le trouver.
Généralement il blâme l'obstination que nous mettons à sauver l'honneur;
il voudrait que Paris eût déjà capitulé, il voit dans le patriotisme
l'obstacle à la paix. Si nous étions aussi foulés, aussi à bout de
ressources que lui, le patriotisme nous serait peut-être passablement
difficile. Là où l'honneur résiste à des épreuves pareilles à celles du
paysan, il est sublime.
Pauvre Jacques Bonhomme! à cette heure de détresse et d'épuisement, tu
es certainement en révolte contre l'enthousiasme, et, si l'on t'appelait
à voter aujourd'hui, tu ne voterais ni pour l'empire, qui a entamé la
guerre, ni pour la république, qui l'a prolongée. T'accuse et te méprise
qui voudra. Je te plains, moi, et en dépit de tes fautes je t'aimerai
toujours! Je n'oublierai jamais mon enfance endormie sur tes épaules,
cette enfance qui te fut pour ainsi dire abandonnée et qui te suivit
partout, aux champs, à l'étable, à la chaumière. Ils sont tous morts,
ces bons vieux qui m'ont portée dans leurs bras, mais je me les rappelle
bien, et j'apprécie aujourd'hui jusqu'au moindre détail la chasteté, la
douceur, la patience, l'enjouement, la poésie, qui présidèrent à cette
éducation rustique au milieu de désastres semblables à ceux que nous
subissons aujourd'hui. J'ai trouvé plus tard, dans des circonstances
difficiles, de la sécheresse et de l'ingratitude. J'en ai trouvé partout
ailleurs et plus choquantes, moins pardonnables! J'ai pardonné à tous
et toujours. Pourquoi donc bouderais-je le paysan parce qu'il ne sent
pas et ne pense pas comme moi sur certaines choses? Il en est d'autres
essentielles sur lesquelles on est toujours d'accord avec lui, la
probité et la charité, deux vertus qu'autour de moi je n'ai jamais vues
s'obscurcir que rarement et très-exceptionnellement. Et quand il en
serait autrement, quand au fond de nos campagnes, où la corruption n'a
guère pénétré, le paysan mériterait tous les reproches qu'une
aristocratie intellectuelle trop exigeante lui adresse, ne serait-il pas
innocenté par l'état d'enfance où on l'a systématiquement tenu? Quand on
compare le budget de la guerre à celui de l'instruction publique, on n'a
vraiment pas le droit de se plaindre du paysan, quoi qu'il fasse.