On dit que l'ennemi est en route en partie sur Bourges, et que de
l'autre côté il bombarde Blois. Les Prussiens paraissent vouloir
descendre la Loire jusqu'à Nevers, traverser le centre pour se reformer
à Poitiers, c'est-à-dire envahir une nouvelle zone entre le Midi et
Paris. Nous devons avoir eu encore une grosse défaite entre Vierzon et
Issoudun; on n'en parle pas, mais il y a tant de fuyards et dans un tel
état d'indiscipline qu'on suppose un nouveau malheur. Nous sommes sans
journaux et sans dépêches; le gouvernement est en voyage. Ce soir, un
journal nous arrive de Bordeaux; il ne nous parle que de l'installation
de ces messieurs.
15.
Nous aurions repris Vierzon; mais qu'en sait-on? De Blois, on ne sait
rien. Le général Chanzy donne encore de l'espérance. Il paraît être
résolu, bien armé et avoir de bonnes troupes. Bourbaki serait à Bourges,
occupé à rallier les fuyards du corps d'armée du centre de la Loire: On
dit qu'ils ont tellement ravagé la campagne qu'il ne reste plus un arbre
autour de Bourges. C'était un riche pays maraîcher; espaliers et
légumes seraient rasés comme par le feu. On annonce ce soir que
Bourbaki est reparti avec cette armée reformée à la hâte et sans
résistance. Ils veulent bien se battre, ces pauvres troupiers, ils
veulent surtout se battre. Ce qu'ils ne supportent pas, ce que les
Prussiens les plus soumis ne supporteraient pas mieux, c'est la famine,
la misère, la cruauté du régime qu'on leur impose.--Au lieu de se
rapprocher de Paris, Bourbaki aurait l'intention d'aller _couper la
retraite_ aux Prussiens vers la frontière. Seraient-ils en retraite? Et
on nous le cacherait! Il y a dans l'atroce drame qui se joue l'élément
burlesque obligé.
Passage de M. Cathelineau à Châteauroux à la tête d'un beau corps de
francs-tireurs qui disent leurs prières devant les populations, bien
qu'ils ne soient ni Vendéens ni Bretons, et qu'ils ne se soient pas
encore battus.
16.
Calme plat, silence absolu. Le repos est dans l'air. Le temps est rose
et gris, les blés poussent à perte de vue. Il ne passe personne, on ne
voit pas une poule dans les champs. Cette tranquillité extraordinaire
nous frappe tellement que nous nous demandons si la guerre est finie,
s'il y a eu guerre, si nous ne rêvons pas depuis quatre mois.--Nous
serons peut-être envahis demain.
Ce soir, une petite dépêche. Romorantin a été traversé et rançonné. Nos
mobiles ont donné dans une escarmouche et tiré quelques coups de fusil.