3 octobre.

Ma petite chambre, si confortable, en apparence, est comme les autres

lézardée en mille endroits. Dans le cabinet de toilette, le vent éteint

les bougies à travers les murs. L'alcôve seule est assez bien close, et

j'y dors enfin; le changement me réussit toujours.

Dans la nuit pourtant je me rappelle que j'ai oublié au salon une lettre

à laquelle je tiens. Le salon est là, au bout d'un petit couloir sombre.

J'allume une bougie, j'y pénètre. Je referme la porte derrière moi sans

la regarder. Je trouve sur la cheminée l'objet cherché. Le grand feu

qu'on avait allumé dans la soirée continue de brûler, et jette une vive

lueur. J'en profite pour regarder à loisir les trois panneaux de

tapisserie du XVe siècle qui sont classés dans les monuments

historiques. La tradition prétend qu'ils ont décoré la tour de

Bourganeuf durant la captivité de Zizime. M. Adolphe Joanne croit qu'ils

représentent des épisodes du roman de _la Dame à la licorne_. C'est

probable, car la licorne est là, non _passante_ ou _rampante_ comme une

pièce d'armoirie, mais donnant la réplique, presque la patte, à une

femme mince, richement et bizarrement vêtue, qu'escorte une toute jeune

fillette aussi plate et aussi mince que sa patronne. La licorne est

blanche et de la grosseur d'un cheval. Dans un des tableaux, la dame

prend des bijoux dans une cassette; dans un autre, elle joue de l'orgue;

dans un troisième, elle va en guerre, portant un étendard aux plis

cassants, tandis que la licorne tient sa lance en faisant la belle sur

son train de derrière. Cette dame blonde et ténue est très-mystérieuse,

et tout d'abord elle a présenté hier à ma petite-fille l'aspect d'une

fée. Ses costumes très-variés sont d'un goût étrange, et j'ignore s'ils

ont été de mode ou s'ils sont le fait du caprice de l'artiste. Je

remarque une aigrette élevée qui n'est qu'un bouquet des cheveux

rassemblés dans un ruban, comme une queue à pinceau plantée droit sur le

front. Si nous étions encore sous l'empire, il faudrait proposer cette

nouveauté aux dames de la cour, qui ont cherché avec tant de passion

dans ces derniers temps des innovations désespérées. Tout s'épuisait, la

fantaisie du costume comme les autres fantaisies. Comment ne s'est-on

pas avisé de la queue de cheveux menaçant le ciel? Il faut venir à

Boussac, le plus petit chef-lieu d'arrondissement qui soit en France,

pour découvrir ce moyen de plaire. En somme, ce n'est pas plus laid que

tant de choses laides qui ont régné sans conteste, et d'ailleurs

l'harmonie de ces tons fanés de la tapisserie rend toujours agréable ce

qu'elle représente.

Ayant assez regardé la fée, je veux retourner à ma chambre. Le salon a

cinq portes bien visibles. Celle que j'ouvre d'abord me présente les

rayons d'une armoire. J'en ouvre une autre et me trouve en présence de

sa majesté Napoléon III, en culotte blanche, habit de parade, la

moustache en croc, les cheveux au vent, le teint frais et l'oeil vif:

âge éternel, vingt-cinq ans. C'est le portrait officiel de toutes les

administrations secondaires. La peinture vaut bien cinquante francs, le

cadre un peu plus. Ce portrait ornait le salon. C'est le sous-préfet

sortant qui, au lendemain de Sedan, a eu peur d'exciter les passions en

laissant voir l'image de son souverain. Sigismond voulait la remettre à

son clou, disant qu'il n'y a pas de raison pour détruire un portrait

historique; mais celui-ci est si mauvais et si menteur qu'il ne mérite

pas d'être gardé, et je lui ai conseillé de le laisser où l'a mis son

prédécesseur, c'est-à-dire dans un passage où personne ne lui dira

rien. En attendant, ce portrait n'est pas placé dans la direction de ma

chambre, et je referme la porte entre lui et moi. La troisième porte

conduit à l'escalier en vis qui remplit la tour pentagonale. La

quatrième donne sur la salle à manger; la cinquième mène à la chambre de

mon fils. Me voilà stupéfaite, cherchant une sixième porte dont je ne

devine pas l'emplacement et qui doit être la mienne. Le château

serait-il enchanté? Après bien des pas perdus dans cette grande salle,

je découvre enfin une porte invraisemblablement placée dans la boiserie

sur un des pans de la profonde embrasure d'une fenêtre, et je me

réintègre dans mon appartement sans autre aventure.

A neuf heures, on déjeune avec Nadaud, que Sigismond a été chercher dès

sept heures au débarcadère de La Vaufranche. Je l'avais vu, il y a

quelques années, lors d'un voyage qu'il fit en France. Il a vieilli, ses

cheveux et sa barbe ont blanchi, mais il est encore robuste. C'est un

ancien maçon, élevé comme tous les ouvriers, mais doué d'une

remarquable intelligence. Doux, grave et ferme, exempt de toute mauvaise

passion, il fut élu en 1848 à la Constituante par ses compatriotes de la

Creuse. En Berry, comme partout, ce que l'on dédaigne le plus, c'est le

voisin. Aussi a-t-on fort mauvaise opinion chez nous du Marchois. On

l'accuse d'être avide et trompeur; mais on reconnaît que, quand il est

bon et sincère, il ne l'est pas à demi. Nadaud est un bon dans toute la

force du mot. Exilé en 1852, il passa en Angleterre, où il essaya de

reprendre la truelle; mais les maçons anglais lui firent mauvais accueil

et lui surent méchant gré de proscrire de ses habitudes l'ivresse et le

pugilat. Ils se méfièrent de cet homme sobre, recueilli dans un silence

modeste, dont ils ne comprenaient d'ailleurs pas la langue. Ils

comprenaient encore moins le rôle qu'il avait joué en France; ils lui

eussent volontiers cherché querelle. Il se retira dans une petite

chambre pour apprendre l'anglais tout seul. Il l'apprit si bien qu'en

peu de temps il le parla comme sa propre langue, et ouvrit des cours

d'histoire et de littérature française en anglais, s'instruisant, se

faisant érudit, critique et philosophe avec une rapidité d'intuition et

un acharnement de travail extraordinaires chez un homme déjà mûr. Sa

dignité intérieure rayonne doucement dans ses manières, qui sont celles

d'un vrai _gentleman_. Il ne dit pas un mot, il n'a pas une pensée qui

soient entachés d'orgueil ou de vanité, de haine ou de ressentiment,

d'ambition ou de jalousie. Il est naïf comme les gens sincères, absolu

comme les gens convaincus. On peut le prendre pour un enfant quand il

interroge, on sent revenir la supériorité de nature quand il répond. Il

était arrivé d'Angleterre en habit de professeur: il a repris le paletot

de l'ouvrier; mais ce n'est ni un ouvrier ni un monsieur comme l'entend

le préjugé: c'est un homme, et un homme rare qu'on peut aborder sans

attention, qu'on ne quitte pas sans respect.

Boussac étant une des stations de sa tournée électorale, c'est pour le

mettre en rapport avec les hommes du pays que Sigismond a préparé la

grande salle aux gardes. Boussac y entasse ses mille cinquante

habitants; les gens de la campagne affluent sur la place du château, qui

domine le ravin; les enfants grimpent sur les balustrades vertigineuses.

Tous les maires des environs sont plus ou moins assis à l'intérieur. Les

pompiers sont sous les armes, la garde nationale, organisée tant bien

que mal, maintient l'ordre, et Nadaud parle d'une voix douce qui se fait

bien entendre. Il est timide au début, il se méfie de lui-même; il

m'avait fait promettre de ne pas l'écouter, de ne pas le _voir_ parler.

J'ai tenu parole. Il est venu ensuite causer avec moi dans ma chambre.

C'est dans l'intimité qu'on se connaît, et je crois maintenant que je le

connais bien. Il est digne de représenter les bonnes aspirations du

peuple et du tiers. Nous nous sommes résumés ainsi: n'ayons pas

d'illusions qui passent, ayons la foi qui demeure.

A trois heures, on l'a convoqué à une nouvelle séance publique. Tout le

monde des environs n'était pas arrivé pour la première, et les gens de

l'endroit voulaient encore entendre et comprendre. Il leur parlait une

langue ancienne qui leur paraissait nouvelle, bravoure, dévouement et

sacrifice; il n'était plus question de cela depuis vingt ans. On ne

parlait que du rendement de l'épi et du prix des bestiaux. «Il faut

savoir ce que veut de nous cet homme qui est un pauvre, un rien du tout,

comme nous, et qui ne paraît pas se soucier de nos petits intérêts.» Je

n'ai pas assisté non plus à la reprise de cet enseignement de famille;

Sigismond me le raconte. La première audition avait été attentive,

étonnée, un peu froide. Nadaud parle mal au commencement; il a un peu

perdu l'habitude de la langue française, les mots lui viennent en

anglais, et pendant quelques instants il est forcé de se les traduire à

lui-même. Cet embarras augmente sa timidité naturelle; mais peu à peu sa

pensée s'élève, l'expression arrive, l'émotion intérieure se révèle et

se communique. Il a donc gagné sa cause ici, et l'on s'en va en disant:

--C'est un homme _tout à fait bien_.

Simple éloge, mais qui dit tout.

Le soir venu, il remonte en voiture avec Sigismond et une escorte

improvisée de garde nationale à cheval. Les pompiers et les citoyens

font la haie avec des flambeaux. On se serre les mains; Nadaud prononce

encore quelques paroles affectueuses et d'une courtoisie recherchée. La

voiture roule, les cavaliers piaffent; ceux qui restent crient _vive

l'ouvrier!_ La noire façade armoriée du manoir de Jean de Brosse ne

s'écroule pas à ce cri nouveau du XIXe siècle. Les chouettes, stupéfiées

par la lumière, reprennent silencieusement leur ronde dans la nuit

grise.

Journal d'un voyageur pendant la guerre · 第 16 / 64 题