_Comment le capitaine Pamphile proposa un prix de deux mille francs et
la croix de la Légion d'honneur, afin de savoir si le nom de Jeanne
d'Arc s'écrivait par un Q ou par un K._
Pour peu que nos lecteurs n'aient pas perdu, par suite du vif intérêt
qu'ils ont dû prendre à la mort de Jacques Ier, la mémoire des
événements antérieurs à ceux que nous venons de raconter, ils se
rappelleront sans doute qu'en revenant de son onzième voyage dans l'Inde
après avoir fait son chargement de thé, d'épices et d'indigo aux dépens
du capitaine Kao-Kiou-Koan, et avoir acheté un perroquet aux îles
Rodrigue, le respectable marin dont nous décrivons la véridique histoire
avait successivement relâché dans la baie d'Algoa et à l'embouchure de
la rivière orange.
Sur chacune de ces deux côtes, il avait, on se le rappelle encore, fait
marché, d'abord avec un chef cafre nommé Outavaro, et ensuite avec un
chef namaquois nommé Outavari, pour quatre mille défenses d'éléphant.
Or, c'était, comme nous l'avons dit, pour donner le temps à ses deux
estimables commanditaires de se mettre en mesure de faire honneur à leur
engagement, que le capitaine avait tenté cette fameuse spéculation de la
pêche à la morue pendant laquelle il avait été soumis à de si terribles
tribulations, et qui cependant s'était terminée à sa plus grande gloire,
grâce à son courage et à sa présence d'esprit, secondé par le dévouement
de Double-Bouche, qui avait été, à cette occasion, comme on se le
rappelle, élevé au grade éminent de maître coq du brick de commerce la
Roxelane.
Aussi, le premier soin du capitaine Pamphile, après s'être défait
avantageusement de sa morue au Havre et de ses oursons à Paris, avait-il
été de recommencer ses apprêts pour un treizième voyage qui lui
présentait des chances non moins sûres que les douze premiers. En
conséquence, fidèle à ses antécédents dont il avait pu apprécier les
bons résultats, il avait pris la voiture d'Orléans, rue de
Grenelle-Saint-Honoré, était descendu à l'hôtel du Commerce, et, aux
questions habituelles de l'aubergiste, il avait répondu qu'il était un
membre de l'Institut, section des sciences historiques, et qu'il venait
dans le chef-lieu du département du Loiret faire des recherches sur la
véritable orthographe du nom de Jeanne d'Arc, que les uns écrivent par
un Q et les autres par un K, sans compter ceux qui, comme moi,
l'écrivent avec un C.
Dans un moment où tous les esprits graves sont tournés vers les études
historiques, un semblable prétexte devait paraître parfaitement
plausible aux habitants d'Orléans, la discussion était assez importante,
en effet, pour que l'Académie des inscriptions et belles-lettres s'en
occupât sérieusement, et envoyât un de ses membres les plus distingués
pour approfondir cette importante question; en conséquence, le jour même
de son arrivée, l'illustre voyageur fut présenté par son hôte à un
membre du conseil municipal, qui le présenta le lendemain à l'adjoint,
qui le présenta le surlendemain au maire, lequel, avant la fin de la
semaine, le présenta à son tour au préfet; celui-ci, flatté de l'honneur
que recevait en sa personne la ville tout entière, invita le capitaine à
dîner afin d'arriver plus vite et plus sûrement à la solution de ce
grand problème, avec le dernier descendant de Bertrand de Pelonge,
lequel, comme chacun sait, conduisit Jeanne la Pucelle de Domrémy à
Chinon, et de Chinon à Orléans, où, ayant pris femme, sa race s'était
perpétuée jusqu'à nos jours, et brillait de toute sa splendeur en la
personne de M. Ignace Nicolas Pelonge, liquoriste en gros, place du
Martroy, sergent-major de la garde nationale et membre correspondant des
académies de Carcassonne et de Quimper-Corentin; quant à la suppression
du «de» qui, comme Cassius et Brutus, brille par son absence, c'était un
sacrifice que M. de Pelonge père avait fait à la cause du peuple pendant
la fameuse nuit où M. de Montmorency brûla ses lettres de noblesse, et
où M. de la Fayette renonça à son titre de marquis.
Le hasard servait le digne capitaine au delà de ses souhaits: ce qu'il
estimait, comme on peut bien le penser, dans le citoyen Ignace Nicolas
Pelonge, sergent-major de la garde nationale et liquoriste en gros,
c'était, non pas l'illustration qu'il tenait de ses ancêtres, mais celle
qu'il s'était acquise par lui-même: le citoyen Ignace Nicolas Pelonge
étant connu pour faire, non seulement en France, mais encore à
l'étranger, des envois considérables de vinaigres et d'eau-de-vie. Or,
on sait le besoin qu'éprouvait le capitaine Pamphile d'une partie assez
considérable d'alcool, engagé qu'il était, avec Outavari et Outavaro, à
leur en livrer, à l'un quinze cents, et à l'autre deux mille cinq cents
bouteilles en échange d'un nombre égal de défenses d'éléphant; aussi
accepta-t-il avec reconnaissance l'invitation que lui faisait M. le
préfet.
Le dîner fut véritablement académique. Les convives, qui savaient à quel
homme ils avaient affaire, étaient arrivés avec tous les trésors de
l'érudition locale, et chacun possédait une telle masse de preuves
irrécusables en faveur de son opinion, que, lorsque arriva le dessert,
les uns ayant pris parti pour Guillaume le Cruel, et les autres pour
Pierre de Fenin, on allait se jeter les assiettes du gouvernement à la
tête, si le capitaine Pamphile n'avait concilié toutes les opinions, en
invitant leurs représentants à envoyer chacun un mémoire à l'Institut,
promettant de faire distraire deux mille francs du prix Motyon, et une
croix d'honneur de la distribution des 27, 28 et 29 juillet, pour les
accorder à celui dont l'opinion prévaudrait.
Cette offre fut accueillie avec enthousiasme, et le préfet, se levant,
proposa un toast en l'honneur du corps respectable qui faisait à la
ville d'Orléans cette grâce, de lui envoyer un de ses membres les plus
distingués pour puiser aux sources locales un des rayons de cette
lumière dont le soleil parisien éclaire le monde.
Le capitaine Pamphile se leva, les larmes aux yeux, et, d'une voix qui
trahissait son émotion, répondit, au nom du corps dont il faisait
partie, que, si Paris était le soleil de la science, Orléans, grâce aux
renseignements qui venaient de lui être donnés et qu'il s'empresserait
de transmettre à ses illustres collègues, ne pouvait manquer avant peu
d'en être déclaré la lune. Les convives jurèrent en choeur que c'était
là toute leur ambition, et que le jour où cette ambition serait comblée,
le département du Loiret serait le département le plus fier des
quatre-vingt-six départements; sur quoi, le préfet mit la main sur sa
poitrine, dit à ses convives qu'il les portait tous dans son coeur, et
les invita à passer au salon pour prendre le café.
C'était le moment que chacun attendait pour séduire le capitaine
Pamphile; on n'ignorait pas l'influence qu'un membre si distingué, et
qui avait fait preuve, pendant le dîner, d'une si vaste érudition,
devait avoir sur les décisions de ses collègues; d'ailleurs, il avait
adroitement insinué qu'il serait probablement nommé rapporteur de la
commission, et, à ce titre, sa voix était d'un grand poids; aussi, son
voisin de droite, au lieu de le laisser continuer sa route vers la porte
du salon, l'attira-t-il dans le premier angle de la salle à manger, et,
là, il lui demanda comment il avait trouvé le raisin sec. Le capitaine,
qui n'avait rien contre cet estimable fruit, en fit le plus grand éloge;
en raison de quoi, le voisin de droite lui prit la main, la lui serra en
signe d'intelligence et lui demanda son adresse. Le digne savant
répondit que son domicile scientifique était à l'Institut, mais que sa
résidence réelle était au Havre, où il l'avait transportée pour être
plus à même de faire des observations sur le départ et le retour des
marées, et qu'on pouvait lui faire en ce port tous les envois possibles,
à l'adresse du capitaine Pamphile, son frère, commandant le brick de
commerce la Roxelane.
Même chose arriva pour le voisin de gauche, qui guettait le moment où le
rapporteur de la commission serait libre; celui-là était un confiseur
fort estimable, lequel s'informa avec le même intérêt qu'avait fait son
voisin l'épicier, du goût qu'avait le capitaine Pamphile pour les
sucreries et les confitures. Le capitaine répondit qu'il était
généralement reconnu que l'Académie était un corps très friand, et qu'en
preuve de ce qu'il avançait, il voulait bien lui avouer que cette
honorable assemblée, qui se rassemblait tous les jeudis sous le prétexte
ostensible de discuter des questions de science ou de littérature
n'avait d'autre but dans ces réunions à huis clos que de s'assurer, en
mangeant de la conserve de rose et en buvant du sirop de groseille, des
progrès que faisait l'art des Millelot et des Tanrade, que, depuis
quelque temps, au reste, elle s'était aperçue de l'abus de la
centralisation, sous le rapport de la confiserie, et que les pâtes
d'Auvergne et le nougat de Marseille avaient été reconnus dignes des
encouragements académiques; quant à lui, il était heureux d'avoir appris
par expérience que les confitures d'Orléans, dont il n'avait jamais
entendu parler jusqu'à ce jour, ne le cédaient en rien à celles de Bar
et de Châlons: c'était une découverte dont il ne manquerait pas de faire
part à l'Académie dans une de ses plus prochaines séances. Le voisin de
gauche serra la main du capitaine Pamphile et lui demanda son adresse,
et le capitaine Pamphile, lui ayant fait la même réponse qu'au voisin de
droite, se trouva libre enfin d'entrer dans le salon, où le préfet
l'attendait pour prendre le café.
Quoique le capitaine fût un digne appréciateur de la fève d'Arabie, et
que celle dont il savourait la flamme liquide lui parût venir
directement de Moka, il réserva tous ses éloges pour le petit verre
d'eau-de-vie qui l'accompagnait et qu'il compara au meilleur cognac
qu'il eût jamais dégusté. À cet éloge, le descendant de Bertrand de
Pelonge s'inclina: c'était le fournisseur ordinaire de la préfecture, et
la flèche de la flatterie, décochée par le capitaine Pamphile, était
allée frapper en plein but.
Il s'ensuivit une longue conférence, entre le citoyen Ignace Nicolas
Pelonge et le capitaine Amable Désiré Pamphile, dans laquelle le
liquoriste montra une grande habitude pratique et l'académicien une
profonde connaissance de la théorie. Le résultat de cette conversation,
dans laquelle la question des liquides avait été profondément débattue,
fut que le capitaine Pamphile apprit ce qu'il voulait savoir,
c'est-à-dire que le citoyen Ignace Nicolas Pelonge était sur le point
d'envoyer cinquante pipes de cette même eau-de-vie, contenant cinq cents
bouteilles, à la maison Jackson et Williams, de New-York, avec laquelle
il était en relation d'affaires, et que cet envoi, actuellement en
charge sur le quai de l'Horloge, devait descendre la Loire jusqu'à
Nantes, où il serait placé à bord du trois-mâts le Zéphir, capitaine
Malvilain, en partance pour l'Amérique du Nord: le tout dans le délai de
quinze à vingt jours.
Il n'y avait pas une minute à perdre, si le capitaine Pamphile voulait
arriver en temps opportun. Aussi prit-il, le même soir, congé des
autorités d'Orléans, sous le prétexte que la lucidité des
éclaircissements qu'il avait acquis rendait inutile un plus long séjour
dans la capitale du département du Loiret: il serra donc encore une fois
la main à l'épicier et au confiseur, embrassa le liquoriste, et quitta
la même nuit Orléans, laissant les esprits les plus prévenus contre
l'Académie entièrement revenus sur le compte de cet estimable corps.