_Comment le capitaine Pamphile, commandant le brick de commerce la
Roxelane fit, sur le bord de la rivière Bango, une meilleure chasse que
n'avait fait Alexandre Decamps, dans la plaine Saint-Denis._
--Ah! ah! fit le docteur Thierry en entrant, le lendemain, dans
l'atelier, vous avez un nouveau locataire.
Et, sans faire attention au grognement amical de Tom et aux grimaces
prévenantes de Jacques, il s'avança vers le bocal qui contenait
mademoiselle Camargo et y plongea la main.
Mademoiselle Camargo, qui ne connaissait pas Thierry pour un médecin
très savant et pour un homme fort spirituel, se mit à ramer
circulairement le plus vite qu'elle put; ce qui ne l'empêcha pas d'être
saisie, au bout d'un instant, par l'extrémité de la patte gauche, et de
sortir de son domicile la tête en bas.
--Tiens! dit Thierry en la faisant tourner à peu près comme une bergère
fait tourner un fuseau, c'est la _rana temporaria_, voyez: ainsi nommée
à cause de ces deux taches noires qui vont de l'oeil au tympan; qui vit
également dans les eaux courantes et dans les marais; que quelques
auteurs ont nommée la grenouille muette, parce qu'elle coasse au fond de
l'eau tandis que la grenouille verte ne peut coasser qu'au dehors. Si
vous en avez deux cents comme celle-ci, je vous donnerai le conseil de
leur couper les cuisses de derrière, de les assaisonner en fricassée de
poulet, d'envoyer chercher chez Corcelet deux bouteilles de
bordeaux-mouton, et de m'inviter à dîner; mais, n'en ayant qu'une, nous
nous contenterons, avec votre permission, d'éclaircir sur elle un point
de science encore obscur, quoique soutenu par plusieurs naturalistes:
c'est que cette grenouille peut rester six mois sans manger.
À ces mots, il laissa retomber mademoiselle Camargo, qui se mit
incontinent à faire deux ou trois fois, avec la souplesse joyeuse dont
ses membres étaient capables, le périple de son bocal; après quoi,
apercevant une mouche qui était tombée dans son domaine elle s'élança à
la surface de l'eau et l'engloutit.
--Je te passe encore celle-là, dit Thierry; mais fais bien attention
qu'en voilà pour cent quatre-vingt-trois jours.
Car, malheureusement pour mademoiselle Camargo, l'année 1831 était
bissextile: la science gagnait douze heures à cet accident solaire.
Mademoiselle Camargo ne parut nullement s'inquiéter de cette menace et
resta gaillardement la tête hors de l'eau, les quatre pattes
nonchalamment étendues sans mouvement aucun, et avec le même aplomb que
si elle eût reposé sur un terrain solide.
--Maintenant, dit Thierry faisant glisser un tiroir, pourvoyons à
l'ameublement de la prisonnière.
Il en tira deux cartouches, une vrille, un canif, deux pinceaux et
quatre allumettes. Decamps le regardait faire en silence et sans rien
comprendre à cette manoeuvre, à laquelle le docteur prêtait autant de
soin qu'aux préparatifs d'une opération chirurgicale; puis il vida la
poudre dans un porte-mouchette, et garda les balles, jeta la plume et le
blaireau à Jacques, et garda les entes.
--Quelle diable de bricole faites-vous là? dit Decamps arrachant à
Jacques ses deux meilleurs pinceaux; mais vous ruinez mon établissement!
--Je fais une échelle, dit gravement Thierry.
En effet, il venait de percer, à l'aide de la vrille, les deux balles de
plomb, avait assujetti dans les trous les entes des pinceaux, et, dans
ces entes, destinées à faire les montants, il assujettissait
transversalement les allumettes qui devaient servir d'échelons. Au bout
de cinq minutes, l'échelle fut terminée et descendue dans le bocal, au
fond duquel elle resta fixée par le poids des deux balles. Mademoiselle
Camargo fut à peine propriétaire de ce meuble, qu'elle en fit l'essai,
comme pour s'assurer de sa solidité, en montant jusqu'au dernier
échelon.
--Nous aurons de la pluie, dit Thierry.
--Diable! fit Decamps, vous croyez? Et mon frère qui voulait retourner
aujourd'hui à la chasse!
--Mademoiselle Camargo ne lui donne pas ce conseil, répondit le docteur.
--Comment?
--Je viens de vous économiser un baromètre, cher ami. Toutes et quantes
fois mademoiselle Camargo grimpera à son échelle, ce sera signe de
pluie; lorsqu'elle en descendra, vous serez sûr d'avoir du beau temps;
et, quand elle se tiendra au milieu, ne vous hasardez pas sans parasol
ou sans manteau: variable! variable!
--Tiens, tiens, tiens! dit Decamps.
--Maintenant, continua Thierry, nous allons boucher le bocal avec un
parchemin, comme s'il contenait encore ses cerises.
--Voici, dit Decamps en lui présentant ce qu'il demandait.
--Nous allons l'assujettir avec une ficelle.
--Voilà!
--Puis je vous demanderai de la cire! bon... une lumière! c'est ça...
et, pour m'assurer de mon expérience--il alluma la cire, cacheta le
noeud et appuya le chaton de sa bague sur le cachet--là, en voilà pour
un semestre. Maintenant, continua-t-il en perçant, à l'aide du canif,
quelques trous dans le parchemin, maintenant, une plume et de l'encre?
Avez-vous jamais demandé une plume et de l'encre à un peintre?
--Non.
--Eh bien, ne lui en demandez pas; car il ferait ce que fit Decamps: il
vous offrirait un crayon.
Thierry prit le crayon et écrivit sur le parchemin:
_2 septembre 1830._
Or, le soir de la réunion dont nous avons essayé de donner une idée à
nos lecteurs, il y avait juste cent quatre-vingt-trois jours,
c'est-à-dire six mois et douze heures que mademoiselle Camargo indiquait
invariablement, et sans s'être dérangée une minute, la pluie, le beau
temps et le variable: régularité d'autant plus remarquable, que, pendant
ce laps de temps, elle n'avait pas ingurgité un atome de nourriture.
Aussi, lorsque Thierry, tirant sa montre, eut annoncé que la dernière
seconde de la soixantième minute de la douzième heure était écoulée, et
qu'on eut apporté le bocal, un sentiment général de pitié s'empara de
l'assemblée en voyant à quel état misérable était réduite la pauvre bête
qui venait, aux dépens de son estomac, de jeter sur un point obscur de
la science une si grande et si importante lumière.
--Voyez, dit Thierry triomphant, Schneider et Roesel avaient raison!
--Raison, raison, dit Jadin en prenant le bocal et en le portant à la
hauteur de son oeil; il ne m'est pas bien prouvé que mademoiselle
Camargo ne soit point défunte.
--Il ne faut pas écouter Jadin, dit Flers; il a toujours été très mal
pour mademoiselle Camargo.
Thierry prit une lampe et la maintint derrière le bocal.
--Regardez, dit-il, et vous verrez battre le coeur.
En effet, mademoiselle Camargo était devenue si maigre, qu'elle était
transparente comme un cristal, et que l'on distinguait tout l'appareil
circulatoire; on pouvait même remarquer que le coeur n'avait qu'un
ventricule et qu'une oreillette; mais ces organes faisaient leur office
si faiblement, et Jadin s'était trompé de si peu, que ce n'était
vraiment pas la peine de le démentir, car on n'aurait pas donné à la
pauvre bête dix minutes à vivre. Ses jambes étaient devenues grêles
comme des fils, et le train de derrière ne tenait à la partie antérieure
du corps que par les os qui forment le ressort à l'aide duquel les
grenouilles sautent au lieu de marcher. Il lui était poussé en outre,
sur le dos, une espèce de mousse qui, à l'aide du microscope, devenait
une véritable végétation marine, avec ses roseaux et ses fleurs.
Thierry, en sa qualité de botaniste, prétendit même que cette
imperceptible pousse appartenait à la famille des lentisques et des
cressons. Personne n'entama de discussion là-dessus.
--Maintenant, dit Thierry, lorsque chacun à son tour eut bien examiné
mademoiselle Camargo, il faut la laisser souper tranquillement.
--Et que va-t-elle manger? dit Flers.
--J'ai son repas dans cette boîte.
Et Thierry, soulevant le parchemin, introduisit dans l'espace réservé à
l'air, une si grande quantité de mouches auxquelles il manquait une
aile, qu'il était évident qu'il avait consacré sa matinée à les prendre
et son après-midi à les mutiler. Nous crûmes que Mademoiselle Camargo en
avait pour six autres mois: l'un de nous alla même jusqu'à émettre cette
opinion.
--Erreur, répondit Thierry; dans un quart d'heure, il n'y en aura plus
une seule.
Le moins incrédule de nous laissa échapper un geste de doute. Thierry,
fort d'un premier succès, reporta mademoiselle Camargo à sa place
habituelle, sans même daigner nous répondre.
Il n'avait point encore repris sa place, lorsque la porte s'ouvrit, et
que le maître du café voisin entra, portant un plateau sur lequel
étaient un théière, un sucrier et des tasses. Il était immédiatement
suivi de deux garçons qui portaient, dans une manne d'osier, un pain de
munition, une brioche, une salade et une multitude de petits gâteaux de
toutes les formes, de toutes les espèces.
Ce pain de munition était pour Tom, la brioche pour Jacques, la salade
pour Gazelle, et les petits gâteaux pour nous. On commença par servir
les bêtes, puis on dit aux gens qu'ils étaient libres de se servir
eux-mêmes comme ils l'entendaient: ce qui me paraît, sauf meilleur avis,
être la meilleure manière de faire les honneurs de chez soi.
Il y eut un instant de désordre apparent pendant lequel chacun
s'accommoda à sa fantaisie et selon sa convenance. Tom emporta en
grognant son pain dans sa niche; Jacques se réfugia, avec sa brioche,
derrière les bustes de Malagutti et de Rata; Gazelle tira lentement la
salade sous la table; quant à nous, nous primes, ainsi que cela se
pratique assez généralement, une tasse de la main gauche et un gâteau de
la main droite, et vice versa.
Au bout de dix minutes, il n'y avait plus ni thé ni gâteaux.
On sonna, en conséquence, le maître du café, qui reparut avec ses
acolytes.
--D'autres! dit Decamps.
Le maître de café sortit à reculons et en s'inclinant pour obéir à cette
injonction.
--Maintenant, messieurs, dit Flers en regardant Thierry d'un air
goguenard et Decamps d'un air respectueux, en attendant que mademoiselle
Camargo ait soupé et que l'on nous apporte d'autres gâteaux, je crois
qu'il serait bon de remplir l'intermède par la lecture du manuscrit de
Jadin. Il traite des premières années de Jacques Ier, que nous avons
tous l'honneur de connaître assez particulièrement, et auquel nous
portons un intérêt trop cordial pour que les moindres détails recueillis
sur lui n'acquièrent pas une grande importance à nos yeux. _Dixit_.
Chacun s'inclina en signe de consentement; une ou deux personnes
battirent même des mains.
--Jacques, mon ami, dit Fau, lequel, en sa qualité de précepteur, était
celui de nous tous qui était le plus intime avec le héros de cette
histoire, vous voyez qu'on parle de vous: venez ici.
Et, immédiatement après ces deux mots, il fit entendre un sifflement
particulier si connu de Jacques, que l'intelligent animal ne fit qu'un
bond de sa planche sur l'épaule de celui qui lui adressait la parole.
--Bien, Jacques; c'est très beau d'être obéissant, surtout lorsqu'on a
ses bajoues pleines de brioches. Saluez ces messieurs.
Jacques porta la main à son front à la manière des militaires.
--Et, si votre ami Jadin, qui va lire votre histoire, tenait sur votre
compte quelques propos calomnieux, dites-lui que c'est un menteur.
Jacques hocha la tête de haut en bas, en signe d'intelligence parfaite.
C'est que Jacques et Fau étaient véritablement liés d'une amitié
harmonique. C'était, de la part de l'animal surtout, une affection comme
on n'en trouve plus chez les hommes; et à quoi cela tenait-il? Il faut
l'avouer, à la honte de l'espèce simiane, ce n'était pas en ornant son
esprit comme Fénelon avait fait pour le grand dauphin, c'était en
flattant ses vices, comme l'avait fait Catherine à l'égard de Henri III,
que le précepteur avait acquis sur l'élève cette déplorable influence.
Ainsi Jacques, en arrivant à Paris, n'était qu'un amateur de bon vin:
Fau en avait fait un ivrogne; ce n'était qu'un sybarite à la manière
d'Alcibiade: Fau en avait fait un cynique de l'école de Diogène; il
n'était que recherché, comme Lucullus: Fau l'avait rendu gourmand comme
Grimod de la Reynière. Il est vrai qu'il avait gagné à cette corruption
morale une foule d'agréments physiques qui en faisaient un animal très
distingué. Il connaissait sa main droite de sa main gauche, faisait le
mort pendant dix minutes, dansait sur la corde comme madame Saqui,
allait à la chasse un fusil sous le bras et une carnassière sur le dos,
montrait son port d'armes au garde champêtre et son derrière aux
gendarmes. Bref, c'était un charmant mauvais sujet, qui n'avait eu que
le tort de naître sous la Restauration au lieu de naître sous la
Régence.
Aussi, Fau frappait-il à la porte de la rue, Jacques tressaillait;
montait-il l'escalier, Jacques le sentait venir. Alors il jetait de
petits cris de joie, sautait sur ses pattes de derrière comme un
kangourou; et, quand Fau ouvrait la porte, il s'élançait dans ses bras,
comme on le fait encore au Théâtre-Français dans le drame des Deux
Frères. Bref, tout ce qui était à Jacques était à Fau, et il se serait
ôté la brioche de la bouche pour la lui offrir.
--Messieurs, dit Jadin, si vous voulez vous asseoir et allumer les pipes
et les cigares, je suis prêt.
Chacun obéit. Jadin toussa, ouvrit le manuscrit, et lut ce qui suit: