TANTE CLAIRE NOUS QUITTE

Ah! insensé, qui crois que tu n'es pas moi.

(V. HUGO.--_Les Contemplations._)

_Dimanche 31 novembre 1890._--Hier au soir, le pas douloureux a été

franchi; la minute précise où l'on comprend tout à coup que la mort

arrive, a été passée.

Ceux qui ont eu des deuils le connaissent sans doute tous, cet

entretien décisif avec le médecin, sur qui on fixe des yeux sombres

presque et irrités tandis qu'il parle. Ses réponses, d'abord

obstinément quelconques, puis de plus en plus désolantes à mesure

qu'on le presse, font leur chemin peu à peu, vous enveloppant de

couches de froid successives qui pénètrent toujours plus

avant--jusqu'au moment où l'on baisse la tête, ayant tout à fait

entendu... On a envie de lui demander grâce comme si cela dépendait de

lui, et en même temps on lui en veut de ne rien pouvoir...

Alors elle va mourir tante Claire...

Et, quand on sait, un certain temps est nécessaire encore pour

envisager tous les aspects de ce qui va arriver, même pour se rendre

compte de ce qu'il y a d'effroyablement _définitif_ dans la mort...

La première nuit vient ensuite, sur cette certitude, avec l'oubli

momentané qu'apporte le sommeil, et il faut avoir l'angoisse de se

réveiller en retrouvant plus assise que jamais la même pensée noire...

Donc, c'est fini, tante Claire va mourir...

*

* *

_Lundi 1er décembre._--Jour de grande gelée. Un triste soleil d'hiver

éclaire blanc dans un ciel bleu pâle plus sinistre que ne serait un

ciel gris.

Journée passée à attendre la mort de tante Claire. Au milieu de sa

chambre elle est couchée sur un lit bas, où on ne l'avait posée que

pour un instant et où elle a demandé qu'on la laissât sans la déranger

plus.

C'est bien toujours sa chambre d'autrefois où j'aimais tant à me tenir

des journées entières quand j'étais enfant; beaucoup de mes premiers

petits rêves étranges, sur le grand univers inconnu, y sont restés

accrochés un peu partout, aux cadres des glaces, aux aquarelles

anciennes des murs,--et surtout enchevêtrés aux dessins nuageux du

marbre de la cheminée, que je regardais de près les soirs d'hiver, y

découvrant toutes sortes de formes de bêtes ou de choses, quand

l'heure du crépuscule me ramenait devant le feu... On n'y a rien

changé, à cette cheminée où jadis tante Claire plaçait pour moi

l'_Ours aux pralines_--et je revois toujours à leurs mêmes places la

table sur laquelle elle m'aidait à faire mes pensums, la grande

commode que j'encombrais si bien de mon théâtre de _Peau d'Ane_, de

mes fantastiques décors et de mes petits acteurs de porcelaine. Toute

mon enfance, anxieuse ou enchantée, tous mes commencements, inquiets

ou éblouis de mirages, je les retrouve ici aujourd'hui, avec déjà une

sorte de mélancolie d'outre-tombe, dans cette chambre où j'ai été tant

choyé, consolé, gâté, par celle qui va y mourir... Oh! la fin de tout.

Oh! le néant là, tout près, qui nous appelle et où nous serons

demain...

*

* *

Il n'y a plus rien à faire et nous restons assis auprès de son lit.

Pendant ces heures de lourde attente, où l'esprit quelquefois s'endort

et oublie, où il ne semble plus que cette pauvre tête blême et déjà

presque sans pensée, qui est là, soit bien réellement celle de tante

Claire, la bonne vieille tante si aimée,--mes yeux regardent par

hasard les coussins qui la soutiennent... Celui-ci, aux dessins un peu

fanés, fut brodé jadis par elle,--en surprise, je me souviens, pour un

premier de l'an, à l'époque où cette approche des étrennes me

transportait d'une telle joie enfantine, il y a vingt-cinq ou trente

ans... Oh! le temps jeune que c'était!... oh! y revenir rien que pour

une heure, rebrousser chemin à travers les durées accomplies, ou

seulement s'arrêter un peu, ou seulement ne pas courir si vite à la

mort...

Rien à faire. Nous nous tenons là près d'elle, et de temps à autre les

petits nouveau-venus de la famille--les tout-petits qui vieilliront si

vite--arrivent aussi, menés par la main ou au cou de leurs bonnes, un

peu effarés sans savoir qu'il y a tant de quoi et les yeux

anxieusement ouverts. Ils s'en souviendront même à peine, eux, de

celle qui s'en va.--Dehors, il gèle à pierre fendre sous ce pâle

soleil hyperboréal.--Et ma bien-aimée vieille mère, constamment dans

le même fauteuil bien en face de sa soeur mourante, regarde tout le

temps ce pauvre visage qui se décompose et s'anéantit, veut voir

obstinément jusqu'à la fin cette compagne de toute sa vie qui, la

première, s'en retourne à la terre. Et je l'entends dire tout bas,

avec un accent de douce et sublime pitié: «Comme c'est long!»--Cette

chose qu'elle ne nomme pas et que nous connaîtrons tous, c'est

l'agonie. Elle trouve que, pour sa soeur, c'est bien long, que rien ne

lui est épargné. Mais elle en parle, elle, comme d'un passage vers un

ailleurs radieux et très sûr; elle en parle avec sa foi tranquille que

je vénère, qui est la seule chose au monde me donnant à certaines

heures une espérance irraisonnée encore un peu douce.

*

* *

Toujours ce froid, si inusité dans nos pays qui, à la tristesse de

cette attente de mort, ajoute une impression générale sinistre, comme

celle d'un trouble cosmique, d'un refroidissement de la terre.

Vers trois heures du soir, dans la maison glacée, j'étais à errer,

sans but, pour changer de place, sans savoir que faire et l'esprit

distrait pour un moment; j'avais presque _oublié_, comme il arrive

quand les attentes même les plus anxieuses se prolongent trop. Et

j'étais par hasard tout en haut, dans la lingerie, d'où l'on

apercevait au loin la campagne à travers les vitres tachetées de

brouillard glacé, la campagne unie et morne sous un soleil rose de

soir d'hiver...

Sur l'appui d'une des fenêtres, à l'extérieur, mes yeux rencontrèrent

deux brins de laurier-rose dans une pauvre petite bouteille cassée

qu'une ficelle retenait à un clou... Et tout à coup je me rappelai

avec un déchirant retour... Il y a environ deux mois, quand c'était

encore le bel automne lumineux et chaud, tante Claire se trouvant à

passer en même temps que moi dans cette lingerie, m'avait dit, en me

montrant cela: «Ce sont des boutures de laurier-rose que je vais

faire.» Je ne sais pourquoi, dans la première minute, je m'étais

senti attristé; cette idée de faire des boutures, quand il était bien

plus simple d'acheter des lauriers tout venus, m'avait paru presque un

enfantillage sénile. Mais ensuite ma pensée s'était reportée avec un

attendrissement très doux vers le temps passé, vers le temps où nous

étions pauvres et où l'activité, l'ordre, l'économie de maman et de

tante Claire, suffisaient à donner encore bon aspect à notre chère

maison; en ce temps-là, comme toujours du reste, c'était tante Claire

qui avait la haute direction de nos arbres et de nos fleurs; elle

faisait elle-même des boutures, des écussons, des semis au printemps,

et trouvait le moyen, avec une dépense presque nulle, de rendre notre

cour fleurie et délicieuse.--C'est une chose vraiment exquise que

d'avoir été pauvre; je bénis cette pauvreté inattendue, qui nous

arriva un beau jour, au lendemain de mon enfance trop heureuse, et

nous dura près de dix années; elle a resserré nos liens, elle m'a

fait adorer davantage les deux chères gardiennes de mon foyer; elle a

donné du prix à mille souvenirs; elle a beaucoup jeté de charme sur ma

vie; je ne puis assez dire tout ce qu'elle m'a appris et tout ce que

je lui dois. Certainement il manque quelque chose à ceux qui n'ont

jamais été pauvres; un côté attachant de ce monde leur reste inconnu.

Ces plantes, que nous achetons maintenant chez des jardiniers, elles

sont pour moi impersonnelles, quelconques, je ne les connais pas;

qu'elles meurent, je m'en moque. Mais les anciennes qui furent semées

jadis ou greffées par tante Claire, pourvu que ce froid inaccoutumé ne

me les tue pas!... Une frayeur m'en vient tout à coup; j'en aurais un

surcroît de chagrin... Je vais recommander aux domestiques de rentrer

toutes celles qui sont dans des pots, de leur faire du feu, d'y

veiller avec plus de soin que jamais...

Et je regarde de plus près, à travers les vitres, ces deux brins de

laurier-rose que secoue le vent du nord mortel; ils sont déjà gelés et

la glace a fait fendre la bouteille où ils trempaient; personne ne la

plantera, ni ne la fera revivre, la pauvre dernière bouture laissée

par tante Claire, et cela me déchire cruellement de la regarder, et

les sanglots tout à coup me viennent, les premiers depuis que je sais

qu'elle va mourir...

Puis, j'ouvre la fenêtre, je ramasse pieusement la bouture gelée, les

débris de la bouteille, la ficelle qui l'attachait, et je serre le

tout dans une boîte, écrivant, sur le couvercle, ce que cela a été,

avec la date funèbre.--Qui sait entre quelles mains tombera cette

petite relique ridicule, quand je serai moi aussi retourné à la

terre!... Toujours cette dérision lamentable: aimer de tout son coeur

des êtres et des choses que chaque journée, chaque heure travaille à

user, à décrépir, à emporter par morceaux;--et, après avoir lutté,

lutté avec angoisse pour retenir des parcelles de tout ce qui s'en va,

passer à son tour.

Le soir, tante Claire respire et parle encore, nous reconnaît, répond

aux questions qu'on lui fait, mais d'une voix sourde, égale, sans

inflexions, qui n'est plus la sienne. Elle est déjà à moitié dans

l'abîme...

Je suis de garde à la caserne des matelots, où il me faut rentrer pour

la nuit. Léo, qui vient m'y reconduire par les rues obscures et

glacées, me dit en route, pendant notre trajet silencieux, seulement

ces deux petites phrases si naïves en elles-mêmes, banales à force

d'être simples, mais qui expriment précisément le genre de regret de

mon passé lointain qu'en ce moment même j'éprouvais, qui sonnent le

glas funèbre de toute l'époque matinale de ma vie: «Elle ne fera plus

vos devoirs ni vos pensums, la pauvre tante Claire;... elle ne

travaillera plus à votre théâtre de _Peau d'Ane_...»

*

* *

Nuit de garde passée sans sommeil dans cette caserne. Au dehors,

grande gelée toujours, le froid persistant sous le ciel net et

desséché. Dès que se lève le jour, j'envoie mon ordonnance prendre des

nouvelles; un mot au crayon qu'il me rapporte me dit que rien n'est

changé; tante Claire est encore là.

A la caserne, où je dois rester tout le jour, c'est aussi une fin qui

s'opère, ajoutant sa toute petite tristesse à la grande. Par suite

d'un ordre du ministre réduisant encore notre division, on

désapproprie des locaux où les marins habitaient depuis Louis XIV,

entre autres la vieille salle d'escrime, que j'aimais pour y avoir

pris mes premières leçons d'armes, pour m'y être, pendant des années,

rompu à tous les sports des matelots. Pêle-mêle, dehors, sur le sol

gelé, sont jetés les masques, les paquets de fleurets, les bâtons et

les gants de boxe, les vieux écussons et les vieux trophées. Et c'est

encore presque un peu de ma jeunesse qui s'éparpille là par terre...

Vers quatre heures du soir, après une tournée de service en plein air

dans les cours, rentrant dans cette chambre nue de l'officier de garde

que j'habite encore jusqu'à demain, j'aperçois, posé sur ces laids et

tristes rideaux jaunes du lit, un pauvre papillon qui bat des ailes

comme pour mourir,--un grand papillon d'été et de fleurs, une

«vanesse», dont l'existence en décembre, après cette série de froids

excessifs, inconnus dans nos pays, a quelque chose d'anormal et

d'inexpliqué; je m'approche pour le regarder: il est piqué par une

grosse épingle qu'on a enfoncée jusqu'à la tête dans son petit corps

affreusement crevé.--C'est mon ordonnance qui a dû faire cela, sans

pitié comme les enfants.--Un tremblement de douloureuse agonie agite

ses pauvres ailes encore fraîches... Dans les états d'âme très

particuliers, pendant les anxiétés et les désespérances, de très

insignifiantes petites choses s'agrandissent, ont des dessous

insondables, font mal et font pleurer. Voici que l'agonie de ce

dernier papillon de l'été, dans cette chambre nue, un soir d'hiver et

de gelée, au reflet mourant d'un terne soleil rose qui se couche, me

semble une chose infiniment mélancolique, s'associe pour moi d'une

façon mystérieuse à l'autre agonie qui va venir... Et des larmes--ces

larmes plus amères que l'on verse seul--m'obscurcissent à présent les

yeux.

Oh! ce bel été passé, dont ce papillon est le dernier survivant, avec

quel serrement de coeur je l'ai vu finir, je l'ai senti s'éteindre peu

à peu au milieu des plantes jaunies, au milieu de nos treilles et de

nos roses qui s'effeuillaient! J'avais si bien le pressentiment que ce

serait le dernier des derniers pendant lequel il me serait donné de

voir encore, parmi les fleurs de la cour, dans l'avenue verte, passer

ensemble les deux chères robes noires pareilles!

*

* *

Il n'y a rien à faire pour ce papillon; il est doublement perdu, à

cause du froid et à cause de ce trou qui lui traverse le corps; rien

qu'à abréger sa fin. Je le prends, en lui faisant le moins de mal

possible, et je le jette au milieu du brasier de la cheminée, où il

est consumé instantanément, son âme exhalée en une fumée

imperceptible..

*

* *

Nuit de garde à la caserne,--pendant laquelle je crois entendre à

chaque instant des pas dans l'escalier: quelqu'un qui viendrait de la

maison m'annoncer que la mort a fait son oeuvre.

*

* *

_Mercredi, 3 décembre._--Je finis le matin ma semaine de service.

Toujours ce même temps de grande gelée, avec ce pâle soleil.

Dans cette chambre de tante Claire où, depuis trois jours, il semble

qu'on sente physiquement l'approche de la mort, les choses ont encore

leur même aspect d'attente. Et maman est dans le même fauteuil en

face d'elle, la regardant s'en aller. Sur ce petit lit de fer, d'où

elle ne veut plus qu'on l'enlève, très bas, très en vue et presque au

milieu de l'appartement, tante Claire est couchée, se plaint, s'agite

et souffre. De moins en moins elle se ressemble à elle-même,

défigurée; les coques de ses cheveux blancs, qu'on était habitué à

voir si bien faites, à présent tout en désordre. Son image s'altère et

s'efface sous nos yeux, même avant la fin. Puis elle nous reconnaît à

peine et ne trouve plus pour répondre que cette voix sourde qui ne

paraît pas lui appartenir.--Alentour, pourtant, sa chambre a conservé

son aspect accoutumé, avec toujours, aux mêmes places, les mêmes

petits objets que du temps de mon enfance, et, quand j'arrive à bien

me représenter que c'est la tante Claire d'autrefois, ce pauvre débris

déjà méconnaissable, condamné sans espérance, je sens un

envahissement de tristesse qui est comme une tombée de nuit d'hiver

sur ma vie,--avec aussi une inquiétude de ne lui avoir peut-être pas

assez témoigné combien je l'aimais.

*

* *

Le médecin déclare le soir qu'elle ne passera pas la nuit, qu'il n'y a

plus absolument, rien à essayer ni à espérer; on pourra seulement lui

éviter un peu la souffrance, avec de la morphine. Sur ce petit lit de

hasard, elle est aux prises avec le grand mystère d'épouvantement;

elle va finir sa vie qui fut sans joie même aux heures de sa jeunesse,

qui fut toujours humble et effacée, sacrifiée à nous tous.

Dans la maison entière, dans les appartements, dans les escaliers, il

fait, cette nuit, un froid qui pénètre jusqu'aux os, qui resserre

l'esprit et le tient figé davantage dans l'unique pensée de la mort.

On dirait que le soleil s'éloigne de nous pour jamais, comme la

vie,--et ces plantes que tante Claire soignait depuis tant d'années

dans notre cour vont sans doute aussi mourir.

Vers dix heures, maman, après l'avoir embrassée, consent à la quitter

et à descendre se reposer dans une chambre éloignée où elle trouvera

plus de silence; elle se laisse emmener par notre fidèle Mélanie--qui

est d'une race de vieux serviteurs dévoués, devenus presque des

membres de la famille. Avant de partir, cependant, elle a préparé,

avec ce courage tranquille, ce besoin d'ordre qui a présidé à toute sa

vie, les choses blanches qui doivent servir à la dernière toilette.

Moi, qui n'ai jamais vu mourir qu'au loin, sans apprêts, dans des

ambulances ou sur des navires, je me sens étonné et glacé par mille

petits détails qui m'étaient tout à fait inconnus...

On tient conseil à voix basse pour cette veillée suprême; il est

convenu qu'on laissera, cette nuit, dormir les domestiques; ce sont

ses nièces qui resteront là ensemble. Je coucherai tout à côté, dans

la chambre arabe, et, quand le moment de l'agonie sera venu, elles me

réveilleront. Elles ne frapperont pas à ma porte, de peur que maman,

d'en bas, dans le silence de la nuit, n'entende et ne comprenne. Non,

elles frapperont à certain point du mur qui est voisin de ma tête--et

où précisément tante Claire elle-même avait jadis si souvent cogné

avec une canne, de grand matin, à des heures toujours exactes de sa

grande pendule, quand j'avais quelque corvée au petit jour ou quelque

départ; je me fiais beaucoup plus à elle qu'à mon domestique

dormeur,--et elle acceptait volontiers cette charge, comme autrefois

celle de coiffer les nymphes et les fées de _Peau d'Ane_ ou de me

faire réciter l'_Iliade_, comme en général toutes les missions que ma

fantaisie imaginait de lui confier...

*

* *

_Jeudi 4 décembre._--La même nuit, vers deux heures du matin, après

quelques moments de ce sommeil particulier que l'on a lorsque plane

une angoisse, une attente de malheur ou de mort, je m'éveille,

frémissant d'une sorte d'horreur glacée: on a frappé derrière ce

mur,--qui, de ce côté-ci, ressemble à celui de quelque lointaine

mosquée blanche, dépayse l'esprit, mais qui, de l'autre, donne dans

l'alcôve de tante Claire. Or, j'ai compris presque avant d'avoir

entendu; j'ai compris avec la même épouvante que si la mort elle-même,

de l'os de son doigt, eût frappé ces petits coups inexorables dans

cette alcôve...

Et je me lève en hâte, dans la nuit de gelée, les dents claquant de

froid, pour courir où l'on m'appelle...

*

* *

Là, c'est la fin, la sombre lutte de la fin. Cela dure encore quelques

secondes à peine; à travers le trouble du réveil, je vois cela comme

dans un cauchemar angoissant... Puis la molle immobilité survient,

l'apaisement suprême.--Oh! l'horreur de cet instant, l'effroi de cette

pauvre tête, si vénérée et si aimée, qui retombe enfin sur son

oreiller pour jamais...

Maintenant, il faut faire les plus pénibles choses, s'acquitter des

plus effroyables soins. Celles qui sont là décident de s'en charger

elles-mêmes, sans vouloir que les domestiques s'en mêlent, ni

seulement les assistent. Et, jusqu'à ce qu'elles aient fini, je me

retire pour attendre dans l'antichambre glaciale, transi d'un froid

mortel qui n'est pas seulement physique, qui est aussi un froid d'âme,

pénétrant jusqu'aux tréfonds de moi-même. Dans cette antichambre de

tante Claire, il y a ces objets familiers que j'ai connus là toute ma

vie, mais qu'en cet instant je ne peux plus regarder: ils embrument

mes yeux de larmes... Il y a certain petit pupitre à elle, certains

petits livres et une bible, posés là sur une table ancienne; puis

surtout, dans un coin, sa propre chaise d'enfant, rapportée de

l'_île_, conservée depuis soixante-dix ou soixante-quinze années et

dans laquelle, étant tout petit, je venais m'asseoir près

d'elle,--essayant de me représenter l'époque si reculée, presque

légendaire et merveilleuse à mes yeux d'alors, où dans cette île

d'Oléron, tante Claire avait été elle-même une petite fille...

Quand c'est fini, la suprême toilette, on me rappelle. Alors nous

prenons à deux le pauvre corps, maintenant calme et en vêtements

blancs, pour l'enlever de l'affreux petit lit de souffrance, qui avait

pris, malgré tout ce qu'on avait pu faire, un aspect de grabat, et le

porter sur le grand lit, tout blanc et immaculé.

Puis nous commençons, à travers la maison noire et glacée, un

va-et-vient étrange, sans éveiller les domestiques, sans bruit pour

que maman n'entende rien; emporter pièce par pièce le lit de mort,

toutes les choses sombres qui n'ont plus de raison d'être, charroyer

nous-mêmes cela au fond de la maison, dans un chai, traversant vingt

fois la cour où commence à tomber une pluie d'hiver plus froide que de

la vraie neige. Il est environ trois heures du matin; nous avons l'air

de faire je ne sais quoi de clandestin et de criminel; nous

accomplissons du reste des besognes dont nous n'avions aucune idée

jusqu'à cette nuit, étonnés de le pouvoir sans plus de peine ni de

dégoût, soutenus par une sorte de pudeur vis-à-vis des gens de

service, par une sorte de sentiment pieux qui s'étend à de très

petites choses...

Revenus maintenant près du lit où nous l'avons couchée, nous enlevons,

avec une anxieuse crainte, ce bandeau funèbre que, dans les premières

minutes, on met aux morts,--et le visage réapparaît, immobilisé dans

une expression déjà rassérénée, plus du tout pénible à voir.

Elles entreprennent maintenant de recoiffer tante Claire, de refaire

pour la dernière fois ses vénérables boucles blanches dont elle était

si soigneuse pendant sa vie. Et, sitôt que cette coiffure est

terminée, la blancheur des cheveux encadrant le front pâle, c'est une

transformation complète, surprenante; le cher visage que, depuis tant

de jours, nous n'avions plus vu que contracté par la douleur physique,

s'est transfiguré absolument; tante Claire a pris une expression de

paix suprême, une distinction tranquille avec un vague sourire très

doux, un air de planer au-dessus de toutes choses et de nous-mêmes.

C'est apaisant et consolant de la voir ainsi, dans cet apparat blanc

comme neige, dans cette majesté tout à coup survenue--après tout

l'horrible de ce petit lit sur lequel elle avait voulu rester pour

mourir....

Toujours sans bruit, montant et descendant comme des fantômes, nous

allons chercher maintenant tout ce qu'il y a de fleurs dans la maison

par ces temps de gelée: des bouquets de chrysanthèmes blancs, qui

étaient en bas dans le grand salon; des bouquets très odorants de

fleurs d'oranger, venus du jardin de Léo en Provence; puis des

primevères,--et nous coupons aussi, pour les jeter sur les draps, les

palmes d'un cyca auxquelles nous attachions une valeur de souvenir

parce que, contrairement à l'habitude des cycas annuels, elles avaient

résisté quatre étés durant, à l'ombre, dans notre cour.

La figure continue de s'affiner, de s'embellir dans une pâleur de cire

vierge; jamais morte ne fut plus douce à regarder, et nous pensons que

les tout petits enfants de la famille, même mon fils Samuel, pourront

très bien entrer demain pour lui dire adieu.

Avant de descendre chez ma mère, pour gagner du temps, pour retarder

encore le moment de tout lui dire, nous décidons de mettre dans un

ordre parfait la chambre entière; ainsi, quand elle montera revoir sa

soeur, l'aspect des choses alentour n'aura plus rien de pénible, sera

plus en harmonie avec le visage infiniment calme qui repose sur

l'oreiller blanc. Nous ferons tout cela nous-mêmes, comme le reste; de

cette façon, aucune trace de la lutte de cette nuit ne demeurera

apparente pour ceux qui n'y ont pas assisté. Dans le même silence

toujours, marchant sur la pointe des pieds, nous nous remettons à

l'oeuvre, avec un besoin d'activité qui est peut-être un peu fiévreux:

comme des domestiques, nous voici encore emportant des plateaux, des

tasses, des remèdes, tout l'attirail de la maladie et de la mort; puis

nous ouvrons les fenêtres au vent glacé de la nuit, nous brûlons de

l'encens,--et je me rappelle avoir balayé moi-même les tapis, trouvant

plaisir, en ce moment, à faire pour elle n'importe quelle plus humble

besogne.

Cinq heures du matin sonnent quand tout est terminé, dans un ordre

parfait, et les fleurs arrangées. Une petite lampe d'argent, placée

d'une certaine façon, tamise, à travers un abat-jour, de la lumière

rosée sur le visage mort qui achève de se transfigurer radieusement.

Tante Claire est devenue jolie, jolie comme jamais nous ne l'avions

vue dans sa vie: l'expression de paix suprême et triomphante semble

s'être fixée pour toujours comme dans du marbre. Son visage actuel est

plutôt une représentation idéale d'elle-même, dans laquelle, en

régularisant tous les traits, on n'aurait conservé que le charme de

douceur et de bonté reflété au dehors par son âme. Et ces palmes

vertes, posées en croix sur sa poitrine, ajoutent à la tranquille

majesté inattendue de son aspect.

......................................................................

Allons, maintenant, plus de prétexte pour attendre; il faut se décider

à prévenir ma mère, lui dire comment tout s'est passé et quelles

choses nous avons faites.--Pour arriver à sa chambre, il y a un long

détour à prendre, par le rez-de-chaussée, à cause de mon fils qui

dort son sommeil léger de tout petit enfant,--et je trouve

interminable notre trajet silencieux, une lampe à la main, à cette

heure inusitée, dans les appartements, les escaliers, qui se succèdent

froids et noirs.

C'est horriblement pénible d'apporter un tel message... Dès le premier

coup, frappé bien doucement à la porte, avant que Mélanie ait eu le

temps de se lever pour ouvrir, la voix de maman, qui devine pourquoi

nous venons, demande, dans ce silence de la nuit, très vite, avec une

intonation pressée d'angoisse:

--C'est fini, n'est-ce pas?...

*

* *

Le jour d'hiver se lève enfin, bien pâle, beaucoup moins froid que les

jours précédents, attiédi par cette neige fondue qui est tombée, la

nuit.

Dès le matin, les domestiques vont de côté et d'autre annoncer la fin

à nos amis. On apporte des bouquets, des couronnes de tristes fleurs

d'hiver, dont le lit se recouvre peu à peu, en attendant les roses de

Provence commandées par dépêche. On vient de photographier le

tranquille visage de cire encadré de boucles blanches, qui demain aura

disparu pour l'éternité: l'image qu'on va en faire le fixera pour

quelques années encore,--pour quelques instants de plus, d'une

insignifiante durée dans la suite infinie du temps... Des amis montent

et descendent; la maison est pleine d'une agitation particulière,

sourde, à pas étouffés--et tante Claire, au milieu de ses fleurs, fait

toujours, toujours son même sourire de triomphante et inaltérable

paix.

Ma toute petite nièce, de cinq ans, qu'on a amenée auprès de ce lit,

exprime ainsi son impression à sa plus petite soeur, qui n'est pas

montée encore: «On vient de me faire voir tante Claire, en ange, qui

partait pour le ciel.»

Je me rappelle aussi cette scène avec Léo... Depuis tantôt quatre ans,

il était son voisin à table; ils avaient ensemble de petits mystères,

même de petites querelles comiques--surtout à propos d'une certaine

paire de ces ciseaux courts pour les broderies qu'on appelle des

_monstres_. Lui, inventait mille prétextes, plus saugrenus les uns que

les autres, pour avoir très souvent besoin de ces petits monstres et

venir les emprunter à tante Claire, qui les lui refusait toujours avec

indignation. Une seule et unique fois elle les lui avait confiés,--le

soir où il avait été reçu capitaine. Ce jour-là, elle les avait

glissés elle-même en surprise sous sa serviette à table, pour exécuter

une promesse ancienne: «Le jour où vous serez reçu, je vous les

prêterai, si jusque-là vous êtes sage.»--Et ce matin, quelqu'un ayant

prononcé devant lui ce nom des «petits monstres», il éclate en

sanglots...

*

* *

Je vais au cimetière, au soleil de midi, pour les dispositions à

prendre au sujet du caveau et de la cérémonie de demain. Un temps

doux, après ces grands froids passés; un soleil trompeur, jouant la

lumière d'été. Je crois que les ciels sombres sont moins

mélancoliques, en décembre, que ces demi-soleils, qui chauffent vers

le milieu du jour pour faiblir de très bonne heure devant l'humidité

et les brouillards. Dans ce cimetière ensoleillé, presque riant, où

des milliers de couronnes de perles jettent de fraîches couleurs sur

les tombes, je me laisse distraire par instants, l'esprit détendu;

puis, tout à coup, me reprend un souvenir de mort, je me rappelle que

je suis venu là pour faire préparer la place d'anéantissement destinée

à tante Claire.

*

* *

La nuit vite revenue, on se dispose pour la dernière veillée. Je

regarde longuement, avant de me retirer, la figure sereine de tante

Claire, cherchant à fixer en moi cette suprême image d'elle, qui est

si consolante et si jolie.

Cet arrangement, ces fleurs sur ce lit, tout cela est tel que je

l'avais souhaité, et tel que je l'avais, pour ainsi dire, vu par

avance avec une tristesse anticipée.

Mes souvenirs d'enfance me reviennent ce soir avec une netteté rare.

Ils me reviennent pour l'adieu sans doute, car il est certain que

tante Claire en emporte une grande partie avec elle dans la terre...

Vers mes huit ou dix ans, j'avais un bengali que j'aimais beaucoup. Je

savais sa petite existence très fragile et j'avais eu cette précaution

singulière de préparer de longue date tout ce qu'il faudrait pour

l'ensevelir: une petite boîte de plomb rembourrée de ouate rose et un

mouchoir de batiste à tante Claire comme drap de deuil. J'aimais ce

petit oiseau d'une affection étrange, exagérée comme étaient beaucoup

de mes sentiments d'alors; longtemps à l'avance, je m'étais représenté

qu'un jour viendrait où il faudrait coucher le bengali dans cette

boîte et où je verrais la cage, devenue silencieuse, occupée par le

tout petit cercueil recouvert de son drap blanc.--Un matin, comme on

venait de me ramener du collège, tante Claire, qui m'avait guetté par

une fenêtre, me prit à part pour m'annoncer, avec des précautions,

que l'oiseau avait été trouvé mort, tombé sans cause connue.--Je le

pleurai et l'ensevelis comme j'avais depuis longtemps projeté. Puis,

jusqu'au surlendemain, je laissai dans la cage le cercueil en

miniature couvert du fin mouchoir, et je ne pouvais me lasser de la

contemplation triste de cela--qui _était la réalité d'une chose depuis

longtemps redoutée et imaginée à l'avance absolument sous le même

aspect_.

Il en est un peu ainsi ce soir. Depuis ces derniers hivers, voyant de

plus en plus tante Claire s'affaiblir et vieillir, j'avais eu la

vision de son lit de mort, de sa toilette dernière, de ses boucles

blanches ainsi refaites et de beaucoup de fleurs jetées sur elle. Ce

soir, je contemple la réalité d'une chose que j'avais redoutée et

prévue absolument telle qu'elle devait être, avec la certitude de son

accomplissement inexorable...

*

* *

_Vendredi 5 décembre._--Grand froid revenu, sous un ciel bas, obscur,

funèbre. Jamais, depuis que suis au monde, pareil hiver n'avait passé

sur notre pays. De nouveau, on a ces vagues impressions de fin de

tout, de destruction sous la glace envahissante. Et puis l'esprit se

resserre, par des temps semblables, se concentre encore davantage sur

la pensée dominante du moment--qui, pour nous tous, est la pensée de

la mort.

J'avais peur de ce que serait le visage de tante Claire, ce matin au

jour. Une nuit de plus aurait pu nous le changer, et nous avions

décidé de le recouvrir s'il avait cessé d'être agréable à voir...

Après quelques heures de sommeil, je vais anxieusement le regarder...

Mais non, pas un affaissement dans les traits pâles; on dirait plutôt

que l'ensemble s'est rajeuni, poli et affiné encore. Et l'expression

de paix et de triomphe, le mystérieux sourire doux, restent toujours

identiquement les mêmes, comme décisifs et éternels. Nous aurions pu

la conserver et la regarder une journée de plus, si tout n'était

commandé pour aujourd'hui.

*

* *

Il y a mille préparatifs à faire, qui empêchent de penser. Les paniers

de roses et de lilas de Provence viennent d'arriver de la gare, et

c'est presque un enchantement de les ouvrir; le lit, où tante Claire

sourit si doucement, est bientôt couvert de toutes ces nouvelles

fleurs...

Maintenant on apporte cette chose lourde et banalement sinistre que je

n'avais encore jamais vue entrer dans notre maison,--ayant toujours

été au loin sur mer quand la mort nous avait visités,--un cercueil.

Et l'heure est venue d'accomplir la plus cruelle besogne: coucher

tante Claire dans ce coffre et refermer sur elle le couvercle, pour

jamais!...

Avant, il y a le départ de ma mère, que nous avons suppliée de quitter

cette chambre pour ne pas voir...

Oh! le chagrin des personnes très âgées, le chagrin des vieillards qui

n'ont presque pas de larmes, c'est, avec le chagrin des petits enfants

à l'abandon, celui qui me fait le plus de mal à regarder. Et, en ce

moment, il s'agit de ma propre mère, de son chagrin à elle; je crois

que jamais rien ne m'a déchiré comme son baiser d'adieu à sa soeur et

l'expression de ses yeux quand elle s'est retournée sur le seuil pour

apercevoir encore, une suprême fois, cette compagne de toute sa vie;

jamais ma révolte n'a été plus irritée et plus sombre contre tout

l'odieux de la mort...

*

* *

Nous l'ensevelirons nous-mêmes, sans qu'elle soit touchée par aucune

main étrangère, même pas par ces domestiques fidèles qui sont presque

des nôtres.

C'est fait très vite, comme automatiquement...

Du reste, il y a là beaucoup de monde, des porteurs, des ouvriers

venus pour souder le lourd couvercle, et leur présence neutralise

tout. C'est fini, le visage de tante Claire est voilé à jamais,

évanoui dans la grande nuit des choses passées...

Le cercueil s'en va; on l'emporte en bas dans la cour. Elle est partie

pour l'éternité, de cette chère chambre, où, toute mon enfance,

j'étais venu chercher ces gâteries à elle, que rien ne lassait,--et

où il semblait que sa présence eût apporté un peu du charme de

«l'île», un peu de la vie antérieure de nos ancêtres de là-bas...

Dans la cour, sur des bancs recouverts de verdure, on l'a placée à

l'abri d'une tente; par terre, une jonchée de feuillages et, alentour,

des arbustes verts. Je fais enlever en hâte tout ce que le rude mois

de décembre a détruit à nos espaliers, couper les branches gelées,

arracher les feuilles mortes. Pour la dernière fois qu'elle est là,

dans cette cour où elle avait jardiné toute sa vie, où chaque plante

et même chaque imperceptible mousse devait si bien la connaître, je

veux que tout fasse, malgré l'hiver, une toilette pour elle.

De la cérémonie, du convoi, sur lequel tombe une neige fondue, je me

souviens à peine. En public, on devient presque inconscient, comme à

un enterrement quelconque.--On retient seulement, parmi tant de

manifestations extérieures de sympathie, un regard, une poignée de

main qui ont été vraiment bons.

Mais le retour!... La maison revue sous ce ciel noir de décembre, sous

cette pluie glacée, par ce crépuscule funèbre; la maison en désordre,

piétinée par la foule, avec la jonchée de branches vertes qui traîne

dans la cour--et l'odeur des substances employées pour les morts qui

reste vaguement dans les escaliers où le cercueil a passé.

Puis le dîner du soir, le premier dîner qui nous rassemble tous,

tranquilles maintenant, sans préoccupation d'aller et venir dans la

chambre de la malade; le premier dîner qui recommence le train de vie

d'autrefois--avec une place éternellement vide au milieu de nous.

Et enfin la première nuit qui suit cette journée!...

Couché dans la «chambre arabe», j'ai constamment, à travers mon

demi-sommeil fatigué, l'impression obsédante, infiniment triste, du

silence inusité qui s'est fait de l'autre côté du mur,--et pour

jamais,--dans la chambre de tante Claire. Oh! les chères voix et les

chers bruits protecteurs que j'entendais là depuis tant d'années, à

travers ce mur, quand le silence de la nuit s'était fait dans la

maison! Tante Claire ouvrant sa grande armoire qui criait sur ses

ferrures d'une façon particulière (l'armoire où est remisé pour

toujours l'Ours aux pralines); tante Claire échangeant à haute voix

quelques mots, que j'arrivais presque à distinguer, avec maman couchée

plus loin dans la chambre voisine: «Dors-tu, ma soeur?» Et sa grosse

pendule murale--aujourd'hui arrêtée--qui sonnait si fort; cette

pendule qui fait tant de bruit quand on la remonte et qu'il lui

arrivait quelquefois, à notre grand amusement, de remonter elle-même

avant de s'endormir, au coup de minuit,--si bien que c'était devenu

une plaisanterie légendaire à la maison, dès qu'on entendait quelque

tapage nocturne, d'en accuser tante Claire et sa pendule... Fini, tout

cela, éternellement fini. Partie pour le cimetière, tante Claire,--et

maman, sans doute, préférera ne plus revenir habiter la chambre

voisine de la sienne; alors, le silence s'est fait là pour toujours.

Depuis tant d'années, c'était ma joie et ma paix, de les entendre

toutes deux, de reconnaître leurs chères bonnes vieilles voix, à

travers ce mur rendu sonore par la nuit... Fini, à présent; jamais,

jamais je ne les entendrai plus...

*

* *

Endormi enfin, cette nuit de deuil, après la fatigue extrême et le

surmenage de ces jours, je rêve les choses que je vais essayer de

conter et qui sont tout imprégnées de mort.

Cela se passait à la maison; nous étions réunis dans la salle

gothique, le soir. Ce devait être l'heure du coucher du soleil, car de

grands rayons rouges nous arrivaient de l'ouest, à travers les rideaux

et la dentelure des ogives; pourtant, il faisait plus sombre, plus

confus, comme aux fins de crépuscules. Il y avait dans cette salle une

désolation de ruine: des murs lézardés, des fauteuils tombés, des

meubles comme effondrés de vermoulure, des débris dans de la

poussière. Mais nous étions insouciants de ce désordre,--précurseur de

je ne sais quelles autres destructions ne pouvant être conjurées; nous

restions groupés sur les stalles, immobiles, dans une attente résignée

de fin de monde.

Et maintenant, on commençait à voir, par le mur entr'ouvert, les

ruines entassées des maisons du voisinage et, au delà, l'horizon

monotone de la campagne, jusque vers Martrou et la Limoise; de grandes

plaines, sur lesquelles posait le disque rouge du soleil couchant,

nous envoyant toujours ses longs rayons de soir... Les formes et les

figures de ceux qui attendaient là avec moi restaient indécises,

d'aspect très fantôme; à part ma mère, que je reconnaissais bien, les

autres?... peut-être des ancêtres jamais vus, de l'île d'Oléron, ou

des descendants n'ayant pas encore existé; des êtres de la famille,

c'est tout ce que j'en savais; des enfants d'une même branche humaine,

mais sans époque ni personnalité précises... Nous étions sous

l'impression de la mort de tante Claire, mais cette impression

s'amoindrissait de la conscience que nous avions de la fin de tout et

de nous-mêmes; le regret de ce qu'elle était perdue se diffusait dans

une plus universelle mélancolie d'anéantissement. Et ce soleil, qui

se couchait si tranquille, comme assuré d'une durée encore illimitée,

nous le regardions avec une sorte de haine... Alors, une des mains de

ces demi-fantômes qui étaient là avec moi se tendit vers lui, le doigt

indicateur levé vers son disque comme pour le maudire, et une voix

commença de proférer des paroles qui nous semblaient dévoiler des

vérités inconnaissables, en même temps qu'elles étaient l'expression

même de notre plainte à tous, de notre révolte, jusque-là muette,

contre le néant inévitable et prochain.

Les paroles que la voix prononça, retrouvées ensuite au réveil, se

suivaient incohérentes et dénuées de sens; là, au contraire, elles

m'avaient paru d'une profondeur apocalyptique, formulant des

révélations supérieures... Dans le rêve, peut-être est-on plus lucide

pour les mystères, plus capable de pénétrer dans les dessous insondés

des origine et des causes...

De toutes les phrases que la voix avait proférées contre le soleil,

cette dernière seulement a gardé un sens, du reste banal et ordinaire,

pour mon esprit réveillé: «... Le même, toujours le même!... Le même

qui s'est couché à cette place, sur ces mêmes plaines, il y a des

années, des siècles et des millénaires, aux âges antédiluviens, quand

il s'agissait d'éclairer les bêtes de ces temps-là, les mammouths ou

les plésiosaures...» Et ce nom de plésiosaure sur lequel la voix

s'était tue, avait vibré étrangement, prolongé dans le silence comme

un appel évocateur des monstruosités et des épouvantes originelles; la

plaine crépusculaire, au son de ce mot qui traînait lugubre, s'était

agrandie devant nous démesurément, avec toujours ce même terne soleil

au fond de son horizon immense; la plaine avait repris son aspect

antédiluvien, sa désolation et sa nudité rudimentaire des époques

disparues...

Et des choses inexplicables commençaient aussi à s'accomplir autour de

nous. Au fond de la salle, dans la partie obscure, la porte de ce

«musée»--où jadis mon esprit d'enfant avait été initié à la diversité

infinie des formes de la nature--s'était ouverte, sur la galerie haute

où elle donne, et des bêtes commençaient à en sortir: les vieilles

bêtes empaillées, dont quelques-unes, rapportées par des marins

d'autrefois, se dessèchent depuis si longtemps dans la poussière...

Lentement, l'une après l'autre, les bêtes sortaient; du reste, il n'y

avait plus ni époque, ni durée, ni vie, ni mort, et, dans cette grande

confusion, rien n'étonnait...

Les oiseaux, sortis des vitrines, venaient un à un, sans bruit, se

poser sur les créneaux de la haute cheminée--et je reconnaissais

surtout les plus anciens, ceux qu'on m'avait donnés les premiers,

_quand j'étais enfant_: c'est étrange comme, aux instants de fatigue

ou de douleur, de très grande surexcitation nerveuse quelconque, ce

sont toujours les impressions d'enfance qui reparaissent et qui

dominent tout...

Les papillons aussi, les papillons morts depuis tant d'étés, avaient

fui leurs épingles et leurs cadres de verre pour venir voler autour de

nous, dans l'obscurité de plus en plus envahissante. Et il y en avait

un surtout que je regardais approcher avec un sentiment de crainte

indéfinie,--un certain papillon jaune pâle, le «_citron-aurore_», qui

est mêlé pour moi à tout un monde de souvenirs ensoleillés et jeunes.

Il venait de reprendre comme les autres sa vie légère, mais ses ailes

avaient le tremblement d'agonie de celui que j'avais trouvé, trois ou

quatre jours auparavant, piqué aux rideaux de mon lit de caserne. Et

je m'écartais de lui avec respect pour ne pas gêner son vol,

m'étonnant même de voir que les autres formes humaines présentes ne

s'écartaient pas comme moi; car ce papillon était maintenant devenu

une sorte d'émanation de tante Claire, un peu d'elle-même,--peut-être

son âme errante...

*

* *

Le lendemain, un rêve me revint encore dans ce même sentiment de la

fin de toutes choses, mais avec déjà moins de révolte et d'horreur.

Je rêvai cette fois qu'après de longs voyages sur mer, je revenais au

logis familial, ayant vieilli beaucoup et portant chevelure grise. A

travers le même demi-jour crépusculaire, je revoyais les choses de

tout temps connues, mais nullement dérangées, en ordre comme dans les

demeures vivantes--malgré cette anxiété de mort qui continuait de

planer...

J'arrivais seul, attendu par personne, après une absence qui avait

tant duré. Je trouvai ma mère qui montait lentement l'escalier obscur,

âgée et affaissée comme je ne l'avais jamais vue; nous nous

rencontrâmes sans rien nous dire, unis dans cette même anxiété

silencieuse. La prenant par la main, je la menai chez moi, dans le

salon arabe, où je la fis asseoir et m'assis par terre près d'elle.

Puis, attiré par je ne sais quel pressentiment inquiet vers la porte

restée ouverte, j'allai jeter les yeux sur l'escalier; je sortis même,

hésitant dans ce crépuscule sinistre, pour essayer de voir jusqu'en

bas, si personne ni rien ne montaient après nous... La chambre de

tante Claire, qui donne aussi sur ce vestibule, était ouverte,

éclairée par une sorte de lueur jaune d'astre couchant; j'y entrai,

pour regarder... Et là, me retournant, je la vis elle-même derrière

moi, réapparue sans bruit, avec de bons yeux souriants, très tristes.

Je n'en eus aucune frayeur; je la touchai seulement pour m'assurer si

elle était bien aussi réelle que moi; ensuite, la prenant par la main

et toujours sans parler, je l'emmenai dans le salon arabe, vers maman,

à qui je dis seulement avant d'entrer: «Devine qui je te ramène.....»

Quand elles furent assises toutes deux, et moi à leurs pieds, je les

pris de nouveau par les mains pour les bien tenir, les empêcher de

s'éteindre avant moi, n'ayant toujours pas trop confiance dans leur

réalité ni leur durée... Et nous restâmes un long moment ainsi,

immobiles et sans paroles, avec la conscience, non seulement d'être

seuls dans la maison déserte, mais seuls aussi dans toute la ville

abandonnée aux spectres, comme après une longue évolution des temps

n'ayant épargné que nous trois. D'ailleurs nous savions aussi que nous

allions disparaître, nous anéantir... Et je me disais, avec une

désespérance suprême: j'ai pu fixer un peu de leurs traits dans des

livres, les révéler l'une et l'autre à quelques milliers de frères

inconnus--aussi angoissés que moi-même par la perspective de la mort

et de l'oubli; mais ils sont passés, tous ceux qui m'ont lu, tous ceux

de ma génération, et, à présent, c'est fini même de cette sorte de vie

factice que je leur avais donnée à toutes deux dans le souvenir des

hommes; c'est fini d'elles, fini de moi; notre trace même va être

effacée, perdue dans l'absolu néant...

*

* *

_Mars 1891._--Déjà plus de trois mois que tante Claire nous a

quittés...

Presque au lendemain de sa mort, je suis brusquement parti, laissant

la maison encore dans le désarroi sinistre, et le pays dans le froid

sombre du grand hiver; je m'en suis allé retrouver le soleil et la mer

bleue, appelé au loin par mon métier de marin.

Et je suis revenu hier, en congé de quelques heures, par un temps déjà

printanier, très lumineux, très doux. J'ai été presque attristé de

l'ordre parfait rétabli partout, de la tranquillité insouciante des

choses... Le temps a passé, l'image de tante Claire s'est éloignée.

Un soleil chaud, un peu hâtif, surprenant, a recommencé d'égayer notre

cour, que j'avais quittée encore toute transie de ces froids

noirs--avec les branches vertes de la jonchée funéraire encore

entassées dans un coin sous de la neige. Plusieurs de nos plantes sont

mortes, de celles que tante Claire soignait et auxquelles je tenais à

cause d'elle; on les a remplacées par d'autres, apportées en hâte

avant mon arrivée... Même dans cette cour, qui avait été son domaine,

la trace de son bienfaisant et doux passage sur la terre aura bientôt

disparu.

*

* *

Nous allons tous ensemble au cimetière, faire visite au caveau où elle

dort, murée dans des pierres neuves. Le plus joyeux soleil printanier

joue sur nos vêtements noirs. Le cimetière secoue, lui aussi, la

torpeur de cet hiver long et mortel: les plantes, dont les racines

touchent aux morts, bourgeonnent doucement et vont revivre.

Il semble presque que nous venons là voir une tombe déjà ancienne,

avec un commencement d'oubli.

*

* *

Au retour, j'entre dans sa chambre; les fenêtres sont ouvertes au vent

tiède de printemps, et là encore règne un ordre parfait, avec je ne

sais quel air de gaieté et de rajeunissement que je n'attendais pas.

Sa présence est remplacée par un grand portrait tout fraîchement

peint, qui fixe un peu de son expression et de son bon sourire; mais

cette image, enchâssée dans cet or trop neuf qui se ternira, mon fils

Samuel ne saura même pas qui elle représente, si on ne prend soin de

le lui expliquer; après moi, elle deviendra, comme tous ces portraits

d'ascendants que personne ne connaît plus, une chose simplement

respectable, que l'on regarde à peine.

J'ouvre sa grande armoire. Là, les menus objets qu'elle touchait

chaque jour ont été classés religieusement, rangés par ma mère d'une

façon définitive, et, derrière différentes petites boîtes de forme

démodée auxquelles elle tenait beaucoup, l'_Ours aux pralines_

m'apparaît dans un coin... Tout cela restera immobile, sur ces

étagères qui ne bougeront pas, dans cette chambre où personne

n'habitera plus,--jusqu'à l'heure de je ne sais quelles profanations

qui finiront tout, plus tard, quand je serai mort...

*

* *

Je retourne chez moi, dans mon cabinet de travail et, accoudé à ma

fenêtre ouverte, en fumant une cigarette d'Orient, je regarde, comme

depuis des années, la rue familière, le quartier qui ne change pas.

De tout temps, j'ai beaucoup songé et médité à cette même fenêtre, par

les longs soirs de juin surtout,--et je voudrais bien que jusqu'à ma

mort on ne dérangeât pas l'aspect des vieux toits d'alentour; je m'y

suis attaché, bien qu'ils soient probablement si banals et quelconques

pour ceux qui n'y retrouvent pas de souvenirs.--A chacun de mes

séjours au foyer, pendant toutes ces différentes phases de ma vie, qui

se sont superposées si vite, j'ai passé ici des instants de rêve, des

heures nostalgiques, à me rappeler et à regretter mille choses

d'Orient ou d'ailleurs. Et, dans ces ailleurs, ensuite, au milieu de

leurs mirages, je regrettais par instants cette fenêtre... Le petit

Samuel, mon fils, a commencé d'y venir, lui aussi, apporté au cou de

sa bonne; plus d'une fois déjà il a promené, d'ici même, sur le

voisinage, son petit oeil étonné et peu conscient. Après moi,

peut-être, aimera-t-il ce lieu à son tour.

Il y fait délicieusement beau aujourd'hui; le ciel est bleu, le vent

passe sur ma tête, tiède comme un vent d'avril; on sent le printemps

partout; on entend déjà le chalumeau des meneurs de chèvres qui

viennent d'arriver des Pyrénées; puis voici ces trois musiciens

ambulants, qui, chaque été, reparaissent et rejouent leurs mêmes airs;

les voici installés à leur poste sur le trottoir d'en face, prêts à

recommencer leur musique des belles saisons passées... Et, en ce

moment, je me laisse prendre un peu à toute cette gaieté-là, à des

lendemains de soleil que j'aurai peut-être, à de la vie que je sens

encore en avant de moi...

Mes yeux se portent maintenant sur la fenêtre la plus voisine de la

mienne--une de celles de chez tante Claire--qui est à demi fermée et

où je vois, par l'ouverture en tuile des persiennes, passer la petite

tête odorante d'un vigoureux brin de réséda. (Le réséda était la fleur

choisie de tante Claire; je lui en ai connu presque en toute saison,

dans sa chambre,--et maman sans doute en aura conservé la tradition

fidèlement, comme si elle était là encore.)

Ces deux ou trois derniers étés, elle se tenait souvent derrière ses

persiennes ainsi entre-bâillées, ayant un peu renoncé, par fatigue, à

tous ces ouvrages qui l'occupaient depuis plus d'un demi-siècle; nous

l'apercevions donc généralement là près de nous; elle nous disait

bonjour d'un sourire, par-dessus ses éternels résédas fleuris, dans

les moments où nous quittions, Léo et moi, nos tables de travail--lui,

ses livres de mathématiques, moi, les feuillets où je m'efforçais de

fixer d'insaisissables choses emportées à mesure par le temps,--pour

nous reposer à la fenêtre, nous amuser à regarder de haut les

passants, les chats en contemplation sur les toits et les martinets en

vertige dans l'air...

C'est que, pour tout dire, je tiens à mes passants aussi,--et j'y

tiens d'autant plus qu'ils sont plus vieux dans notre voisinage.

J'aime non seulement ceux qui, à l'occasion, lèvent la tête pour me

faire un signe de connaissance; mais ceux-là même qui me jettent un

regard méchant et niais, ruminant contre moi quelque petite vilenie

anonyme; ils ne se doutent pas, ces derniers, qu'ils font partie de

mon décor familier et qu'au besoin j'offrirais un pourboire à la Mort

pour qu'elle me les laisse tranquilles quelque temps de plus...

Donc, je regarde du côté de chez tante Claire.--Et voici que je trouve

mélancolique, à présent, ce vent qui me charmait tout à l'heure; je

trouve tout à coup morne et triste, ce soleil,--et désolée, cette

immobile sérénité de l'air. Ces persiennes à demi ouvertes, entre

lesquelles je ne verrai plus jamais, jamais, paraître son bonnet de

dentelle noire et ses boucles blanches; ce brin de réséda, qui est là

tout seul me montrant innocemment une gentille tête fraîche, non, je

ne peux plus continuer de regarder ces choses;--et je referme vite ma

fenêtre parce que je pleure, je pleure comme un petit enfant...

*

* *

Peut-être, mon Dieu, est-ce la dernière fois que le regret de tante

Claire se produira en moi avec cette intensité et sous cette forme

spéciale qui amène les larmes, puisque tout s'apaise, puisque tout

devient coutume, s'oublie, et qu'il y a un voile, une brume, une

cendre, je ne sais quoi, de jeté comme en hâte et tout de suite sur le

souvenir des êtres qui s'en sont retournés dans l'éternel rien...

Le livre de la pitié et de la mort · 第 39 / 46 题