Le temps passé, tout l'antérieur amoncelé des durées, obsède mon
imagination d'une manière presque constante.
Et souvent j'ai eu ce désir,--le seul irréalisable d'une façon
absolue, impossible même à Dieu,--de retourner, ne fût-ce que pour un
instant furtif, en arrière, dans l'abîme des temps révolus, dans la
fraîcheur matinale des autrefois plus ou moins lointains.
Avec un peu d'attentive volonté, la demi-illusion d'un de ces retours
peut me venir, à certaines heures particulières, quand par exemple je
pénètre dans des lieux qui n'ont pas changé depuis des siècles, dans
des habitations restées intactes,--où de vieux ossements, aujourd'hui
éparpillés on ne sait plus dans quelle terre, vivaient, pensaient,
souriaient. Je l'éprouve aussi en retrouvant par hasard de ces choses
tout à fait fragiles, frêles, qui parfois se conservent
miraculeusement, après que les êtres auxquels elles ont appartenu sont
depuis longtemps retournés à la plus méconnaissable poussière.--Alors
je revois assez bien, en esprit, des personnages disparus, vieux ou
délicieusement jeunes. Mais jamais je n'arrive à me les représenter à
la lumière du plein jour: le vague crépuscule dans lequel ils me
réapparaissent d'ordinaire tient à la fois de l'extrême matin et de la
nuit qui tombe, de l'aube étrangement fraîche et du suprême soir.
Mes ancêtres les plus proches, ceux du commencement de ce siècle ou de
la fin de l'autre, que les portraits m'ont appris à connaître de
visage et de sourire, desquels on m'a dit les allures et les façons
habituelles, dont certaines phrases entières m'ont même été
rapportées,--et qui, d'ailleurs, vivaient d'une vie déjà si semblable
à la nôtre au milieu d'objets connus,--je les revois parfaitement,
ceux-là; mais toujours par des soirs de printemps, par de beaux
crépuscules limpides embaumés de jasmin.
Cette association, qui se fait malgré moi entre les soirées de mai,
l'odeur de ces fleurs et le temps passé, je lui trouve beaucoup de
charme. Je me l'explique d'ailleurs assez facilement. D'abord, le
jasmin est une plante de mode ancienne; les vieux murs de notre maison
familiale, dans l'île d'Oléron, en sont tapissés depuis deux ou trois
siècles. Et puis surtout, un soir, dans mes commencements à moi,
comme je revenais de la promenade, au crépuscule, grisé des senteurs
de la campagne, du foin nouveau, de la belle verdure partout
réapparue, je trouvai au fond de notre cour ma grand'mère et ma
grand'tante Berthe, assises là à prendre le frais sur un banc, dans la
pénombre, sous des branches retombantes dont on distinguait encore
confusément les fleurs blanches (vieux jasmins toujours). Elles
étaient en train de causer de deux de leurs soeurs, mortes
accidentellement très jeunes,--vers 1820 à peu près,--qui, paraît-il,
s'attardaient aussi dans cette cour, les soirs des printemps d'alors,
à chanter des duos accompagnés de guitares... Alors, il me vint une
impression subite de temps passé, la première vraiment vive depuis que
j'étais au monde, saisissante, presque effrayante, avec tout un rappel
de sensations qui semblaient ne plus bien m'appartenir à moi-même...
On n'en avait encore jamais parlé devant moi, de ces deux jeunes filles
mortes, et je m'approchai, frissonnant, l'imagination tendue, pour
écouter avec une crainte avide ce qu'on dirait d'elles. Oh! ces duos
qu'elles chantaient, ces voix d'autrefois qui vibraient à cette même
place et par des soirs de mai pareils!... Poussière à présent, les
lèvres, les gosiers, les cordes qui avaient donné, dans la même
tranquillité fraîche des crépuscules, ces harmonies-là... Et très
vieilles, près de mourir aussi, les deux aïeules qui, les dernières,
s'en souvenaient.... J'écoutais, je questionnais timidement sur leurs
aspects: «Comment étaient leurs figures, à qui ressemblaient-elles?...»
Déjà se dressait devant ma route le sombre et révoltant mystère de
l'anéantissement brutal des personnalités, de la continuation aveugle
des familles et des races... Pendant tous ces printemps-là, le soir,
sous ce berceau de jasmin, je songeai obstinément à ces deux jeunes
filles, mes grand'tantes inconnues... Et l'association d'idées dont je
parlais tout à l'heure fut faite dans mon esprit pour toujours.
*
* *
Tout récemment, un soir de ce dernier mois de mai, à la fenêtre de mon
cabinet de travail, je regardais la belle lumière s'éteindre peu à peu
sur notre quartier tranquille, sur les maisons toujours connues
d'alentour. Les hirondelles, les martinets, après des tournoiements et
des cris de joie effrénée, intimidés maintenant par l'ombre, avaient
fait silence tous en même temps, comme au signal d'un chef, s'étaient
nichés un à un sous les tuiles, laissant libres les champs de l'air
pour les rapides et à peine visibles chauves-souris. Un reste de
splendeur rose planait au-dessus de nous, n'effleurant bientôt plus
que le sommet des vieux toits, puis remontait toujours, et se perdait
en haut dans le vide trop profond du ciel... La vraie nuit allait
venir...
Une senteur de jasmin m'arriva tout à coup des jardins du
voisinage,--et alors je songeai au passé,--mais à ce passé qui nous
précède à peine, à celui dont les acteurs ont encore forme sous la
terre dévorante et encombrent les cimetières de leurs cercueils
presque intacts: hommes qui portaient au cou la cravate à plusieurs
tours de 1830, femmes qui se coiffaient en papillotes, pauvres débris
qui ont été des grands-pères, des grand'mères tendrement pleurés--et
que déjà l'on oublie... Sans doute, grâce à l'immobilité des petites
villes de province, ce quartier placé sous mes yeux n'avait dû guère
changer depuis l'époque antérieure qui maintenant préoccupait mon
imagination. Restée la même aussi, cette vieille maison qui nous fait
vis-à-vis et où jadis une de mes grand'mères habitait. Et l'obscurité
aidant, je m'efforçai, avec toute ma volonté, de me figurer que les
temps actuels n'avaient pas encore commencé d'être; que la date de ce
jour était plus jeune de soixante ou quatre-vingts années.--Si la
porte de cette maison d'en face allait s'ouvrir, pour donner passage à
cette grand'mère à peine connue, qui apparaîtrait là, jeune encore et
jolie, avec des manches à gigot et une étrange coiffure; si d'autres
promeneuses aussi, dans des atours de la même époque, allaient peupler
la rue de leurs ombres légères... Oh! quel charme, quel amusement
mélancolique il y aurait à revoir, ne fût-ce qu'un seul instant, ce
même quartier par un crépuscule de mai 1820 ou 1830; les jeunes
filles d'alors, dans leurs costumes et leurs attitudes surannés,
partant pour la promenade ou paraissant aux fenêtres pour prendre la
fraîcheur du soir!...
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Il s'ensuivit que, la nuit d'après, je vis en songe ce que je m'étais
si intensément représenté à moi-même pendant cette rêverie-là: une
tombée de nuit de mai, vers le premier quart de ce siècle prêt à
finir. Dans les rues de ma ville natale, qui n'étaient guère changées
mais où descendait une pénombre de soir assez sinistre, je me
promenais, avec quelqu'un de ma génération... je ne sais trop qui, par
exemple, un être invisible, pur esprit, comme en général mes
compagnons de rêve,--ma nièce peut-être, ou bien Léo, en tout cas un
personnage en communion habituelle d'idées avec moi et hanté à ma
manière par l'obsession du passé. Et nous regardions de nos pleins
yeux, pour ne rien perdre de cet instant, que nous savions rare,
unique, instable, impossible à retenir, instant d'une époque si
ensevelie, qui revivait par quelque artifice magique.--On sentait très
bien du reste qu'on ne pouvait compter sur la fixité de ces choses;
parfois les images s'éteignaient brusquement, pour une demi-seconde,
réapparaissaient, puis s'éteignaient encore; c'était comme une pâle
fantasmagorie clignotante, qu'un effort de volonté, très pénible à
soutenir, aurait réussi à faire jouer à travers des couches trop
épaisses d'ombre morte.--Nous pressions le pas, un peu affolés, pour
voir, voir le plus possible, avant le coup de baguette qui
replongerait tout dans la grande nuit définitive; il nous tardait
d'arriver jusqu'à notre quartier, dans l'espoir d'y rencontrer quelque
personne de la famille, quelque aïeul que nous pourrions
reconnaître,--ou, qui sait, peut-être maman et tante Claire, encore
très petites filles, qu'on ramènerait de la promenade du soir, de la
cueillette des fleurs de mai... Les passants se hâtaient aussi de
rentrer, de disparaître, dans les maisons dont ils fermaient vite les
portes,--comme des ombres déshabituées d'errer en pleine rue, un peu
inquiètes de se retrouver en vie. Les femmes avaient des manches à
gigot, des peignes à la girafe, des chapeaux si surannés que, malgré
notre saisissement et notre vague effroi, il nous arrivait de
sourire... Un vent triste, au coin des rues surtout, agitait, dans le
crépuscule confus, les jupes, les petits châles, les écharpes un peu
comiques des promeneuses, leur donnant l'air encore plus fantôme.
Mais, malgré ce vent-là et malgré cette pénombre funèbre, c'était bien
le printemps: les tilleuls étaient en fleurs, et, sur les vieux murs,
des jasmins embaumaient... Bien près de nous, passa un couple encore
tout jeune, deux amoureux tendrement appuyés au bras l'un de l'autre,
et je ne sais quoi de déjà connu dans leurs figures nous fit les
dévisager avec plus d'attention: «Oh! dit ma nièce, d'un ton moitié
attendri, moitié moqueur sans méchanceté... les vieux Dougas!»
(C'était devenu définitivement ma nièce, cette personne, imprécise au
début, qui m'accompagnait; je la voyais même à présent d'une façon
assez nette, cheminant à mes côtés, très vite elle aussi, courant
presque.)
Les vieux Dougas, en effet! c'était la ressemblance que je cherchais
moi-même. Et nous étions tout émus, non pas précisément à cause d'eux,
mais du fait seul d'avoir enfin réussi à reconnaître quelqu'un dans ce
peuple de spectres furtifs. Cela donnait tout à coup un charme de plus
frappante vérité à cette replongée dans le temps et cela jetait sur
cette revue de choses effacées une mélancolie encore plus indicible...
Ces vieux Dougas, les personnages certes auxquels nous pensions le
moins, sous quel aspect inattendu ils venaient de passer près de
nous!... Deux pauvres êtres grotesques, connus de vue autrefois dans
le quartier, déjà caducs et perclus quand nous étions encore enfants,
de ces vieillards qui font aux jeunes l'effet d'avoir toujours été
ainsi... Et c'étaient vraiment eux qui trottaient de ce pas alerte, à
ce petit vent du soir, avec ces airs de tourtereaux. Elle, absolument
jeune, tête penchée, cheveux très noirs, arrangés assez coquettement
sous un grand chapeau de son temps. Pas plus ridicules que d'autres,
mon Dieu, pas plus laids, transfigurés par la seule magie de la
jeunesse, ayant l'air de jouir autant que n'importe qui des heures
fugitives du printemps et de l'amour... Et, de les voir amoureux et
jeunes, eux aussi, ces vieux Dougas, cela me donnait une compréhension
encore plus désolée de la fragilité de ces deux choses, amour et
jeunesse,--les seules qui vaillent la peine que l'on vive...
*
* *
Une autre impression très poignante de temps passé m'est venue tout
dernièrement, en pays corse.
A Ajaccio, où j'arrivais à peine et pour la première fois, des amis
m'avaient mené voir la maison où naquit Napoléon Ier.--C'était au
printemps, toujours,--un printemps plus chaud que le nôtre, lourd sous
un ciel couvert, avec des senteurs d'orangers et de je ne sais quelles
autres plantes presque africaines.--Par avance, je ne m'en souciais
guère de cette maison, comme du reste de tous les lieux très cotés
dans les guides et où chacun se croit obligé de courir; ça ne me
disait rien, et je n'en attendais aucune émotion.
Le quartier cependant me plut assez dès l'abord; on sentait que, dans
le voisinage immédiat, rien n'avait dû beaucoup changer, depuis
l'enfance de cet homme qui a tant bouleversé le monde.
La maison surtout était intacte et, dès l'entrée, l'heure du soir et
le silence aidant, le passé commença de sortir pour moi des ténèbres
d'en-dessous--évoqué comme toujours par les détails les plus infimes:
l'usure des marches de l'escalier, le badigeon fané des murailles, le
vieux râcloir en fer placé sur le seuil, pour les pieds crottés du
XVIIIe siècle...--Le passé commença de s'agiter d'une vie spectrale,
dans ma tête attentive...
D'abord la cour, la toute petite cour triste et sans verdure, entourée
de hautes maisons très anciennes... Je vis jouer là-dedans, en
costume d'autrefois, l'enfant singulier qui devint l'empereur...
Les appartements, où je pénétrai au crépuscule, ne s'éclairaient qu'à
travers des jalousies partout fermées, comme pour plus de mystère. Les
choses avaient un air d'élégance, un parfum de bon ton dans cette
grande demeure; évidemment, en tenant compte de l'époque, les maîtres
de céans avaient dû être des gens fort bien. Et puis le sceau du passé
était imprimé si fortement partout! L'odeur de poussière, le
délabrement extrême de ces meubles Louis XV ou Louis XVI, mangés par
les mites et la vermoulure, donnaient si facilement l'illusion d'un
abandon absolu, d'une longue immobilité de sépulcre, comme si personne
n'eût pénétré là, depuis tantôt cent ans que les hôtes historiques en
étaient sortis. Dans la salle à manger, donnant sur la petite rue
presque déserte, il y avait au milieu leur table encore dressée, avec
de bizarres chaises de forme antique rangées autour,--et peu à peu
j'arrivai à me représenter, par une soirée de printemps effroyablement
pareille à celle-ci, avec les mêmes bruits d'oiseaux sur les toits et
les mêmes senteurs dans l'air, un de leurs soupers de famille; ils
ressuscitaient tous à mes yeux maintenant, dans la pénombre favorable
aux morts, avec leurs costumes et leurs visages; la pâle madame
Loetitia, assise au milieu de ses enfants un peu étranges, dont
l'avenir énigmatique préoccupait déjà son esprit grave... C'est si
près de nous, leur époque, quand on y songe; nous sommes encore si
voisins les uns des autres, dans la suite profonde et sans
commencement des durées...
Puis, de cette mère d'empereur, ma pensée se reporta sur la mienne, à
moi l'obscur, et--sans qu'il me soit possible d'expliquer en aucune
façon ce sentiment-là--j'éprouvai une tristesse subite, quelque chose
comme un vertige d'abîme, à me dire que ce souper des Bonaparte, revu
tout à coup si nettement, se passait plus d'un demi-siècle avant qu'il
fût question dans ce monde de ma mère à moi; de ma mère qui est
toujours ce que j'ai de plus précieux et de plus stable, qui est
toujours celle contre qui je me serre, avec un reste de confiance
tendre de petit enfant, quand la terreur me prend, plus sombre, de la
destruction et du vide.
Je ne sais comment exprimer cela, mais j'aimerais mieux pouvoir me
figurer que ses commencements à elle remontent plus haut que tout, que
sa foi douce, qui me rassure encore, a des origines un peu lointaines
dans le passé;--de même que j'ai l'inconséquence de presque espérer
pour son âme, au delà de la mort, un prolongement sans fin. Non,
songer à un temps déjà si semblable au nôtre et où cependant elle
n'avait pas même commencé d'exister, cela me déroute; je crois que
cela me donne une perception nouvelle, plus décevante encore, du rien
que nous sommes tous deux dans le tourbillonnement immense des êtres
et dans l'infinité des temps.
*
* *
L'attention est vite distraite, par fatigue, dès qu'elle a été un peu
trop tendue sur un sujet donné. Je continuai maintenant ma visite à la
maison de l'empereur en pensant à autre chose, à n'importe quoi, sans
m'y intéresser plus.
Je regardai pourtant encore sa modeste chambre à lui, sa chambre de
jeune homme, où, dit-on, il coucha pour la dernière fois à son retour
d'Égypte. Elle était assez saisissante d'aspect, avec tous ses menus
détails respectés. Dans notre vieille maison de l'île d'Oléron, je me
souviens d'en avoir connu une pareille, habitée jadis par une
arrière-grand'tante huguenote qui avait été presque sa contemporaine.
*
* *
Mais, pour moi, l'âme et l'épouvante du lieu, c'est, dans la chambre
de madame Loetitia, un pâle portrait d'elle-même, placé à contre-jour,
que je n'avais pas remarqué d'abord et qui, à l'instant du départ,
m'arrête pour m'effrayer au passage. Dans un ovale dédoré, sous une
vitre moisie, un pastel incolore, une tête blême sur fond noir. Elle
lui ressemble à lui; elle a les mêmes yeux impératifs et les mêmes
cheveux plats en mèches collées; son expression, d'une intensité
surprenante, a je ne sais quoi de triste, de hagard, de suppliant;
elle paraît comme en proie à l'angoisse de ne plus être... La figure,
on ne comprend pas pourquoi, n'est pas restée au milieu du cadre,--et
l'on dirait d'une morte, effarée de se trouver dans la nuit, qui
aurait mis furtivement la tête au trou obscur de cet ovale pour
essayer de regarder, à travers la brume du verre terni, ce que font
les vivants--et ce qu'est devenue la gloire de son fils... Pauvre
femme! à côté de son portrait, sur la commode de sa vieille chambre
mangée aux vers, il y a sous globe, une «crèche de Bethléem» à
personnages en ivoire, qui semble un jouet d'enfant; c'est son fils,
paraît-il, qui lui avait rapporté ce cadeau d'un de ses voyages... Ce
serait si curieux à connaître, leur manière d'être ensemble, le degré
de tendresse qu'ils pouvaient avoir l'un pour l'autre, lui affolé de
gloire, elle toujours inquiète, sévère, attristée, clairvoyante...
Pauvre femme! Elle est bien dans la nuit, en effet, et le grand éclat
mourant de l'empereur suffit à peine à maintenir son nom dans quelques
mémoires humaines.--Ainsi, cet homme a eu beau s'immortaliser autant
que les vieux héros légendaires, en moins d'un siècle sa mère est
oubliée; pour la sauver du néant, il reste à peine deux ou trois
portraits à l'abandon, comme celui-ci qui déjà s'efface. Alors, les
nôtres,--nos mères à nous les ignorés,--qui s'en souviendra? Qui
conservera leur image chérie quand nous n'y serons plus?...
En face de ce pastel, à un angle opposé de cette même chambre, une
autre petite chose triste attire encore mes yeux, malgré l'obscurité
crépusculaire qui tombe: c'est, dans un simple cadre de bois, une
photographie jaunie accrochée au mur. Elle représente, tout enfant et
en pantalon court, ce très jeune prince impérial qui fut tué en
Afrique il y a une douzaine d'années. Une fantaisie singulière, assez
touchante, de l'ex-impératrice Eugénie a placé là ce souvenir de son
fils, dernier des Napoléon, dans la chambre même où était né l'autre,
le grand qui remua le monde...
Je songe à ce qu'il y aura de frappant et d'étrange, dans un siècle ou
deux, pour quelques-uns de nos arrière-fils, à passer en revue des
photographies d'ancêtres ou d'enfants morts. Si expressifs qu'ils
soient, ces portraits, gravés ou peints, que nos ascendants nous ont
légués, ne peuvent produire sur nous rien de pareil comme impression.
Mais les photographies, qui sont des reflets émanés des êtres, qui
fixent jusqu'à des attitudes fugitives, des gestes, des expressions
instantanées, comme ce sera curieux et presque effrayant à revoir,
pour les générations qui vont suivre, quand nous serons retombés,
nous, dans le passé mort...