RÊVE

Je voudrais connaître une langue à part, dans laquelle pourraient

s'écrire les visions de mes sommeils. Quand j'essaie avec les mots

ordinaires, je n'arrive qu'à construire une sorte de récit gauche et

lourd, à travers lequel ceux qui me lisent ne doivent assurément rien

voir; moi seul, je puis distinguer encore, derrière l'_à peu près_ de

ces mots accumulés, l'insondable abîme.

Il paraît que les rêves, même ceux qui nous semblent les plus longs,

n'ont qu'une durée à peine appréciable, rien que ces instants

toujours très fugitifs où l'esprit flotte entre la veille et le

sommeil; mais nous sommes trompés par l'excessive rapidité avec

laquelle leurs mirages se succèdent et changent; ayant vu passer tant

de choses, nous disons: j'ai rêvé toute une nuit, quand à peine

avons-nous rêvé pendant une minute.

*

* *

La vision dont je vais parler n'a peut-être pas eu, comme durée

réelle, plus de quelques secondes, car elle m'a paru à moi-même fort

courte.

La première image s'est éclairée en deux ou trois fois, par saccades

légères, comme si, derrière un transparent, on remontait par petites

secousses la flamme d'une lampe.

D'abord une lueur indécise, de forme allongée,--attirant l'attention

de mon esprit au sortir du plein sommeil, de la nuit et du non-être.

Puis la lueur devient une traînée de soleil, entrant par une fenêtre

ouverte et s'étalant sur un plancher. En même temps, mon attention,

plus excitée, s'inquiète tout à coup; vague ressouvenir de je ne sais

quoi, pressentiment rapide comme l'éclair de quelque chose qui va me

remuer jusqu'au fond de l'âme.

Cela se précise: c'est le rayon d'un soleil du soir, venant d'un

jardin sur lequel cette fenêtre donne;--jardin exotique où, sans les

avoir vus, je sais à présent qu'il y a des manguiers. Dans cette

traînée lumineuse sur le plancher, l'ombre d'une plante, qui est

dehors, se découpe et tremble doucement,--l'ombre d'un bananier...

Et maintenant les parties relativement obscures s'éclairent;--dans la

pénombre, les objets se dessinent,--et je vois tout, avec un

inexprimable frisson!

Rien que de très simple pourtant; un petit appartement dans quelque

maison coloniale, aux murs de bois, aux chaises de paille. Sur une

console, une pendule du temps de Louis XV, dont le balancier tinte

imperceptiblement. Mais j'ai déjà vu tout cela et j'ai conscience de

l'impossibilité où je suis de me rappeler où, et je m'agite avec

angoisse derrière cette sorte de voile ténébreux qui est tendu à un

point donné dans ma mémoire, arrêtant les regards que je voudrais

plonger au delà, dans je ne sais quel recul plus profond.

... C'est bien le soir, c'est bien la lueur dorée d'un soleil qui va

s'éteindre,--et les aiguilles de la pendule Louis XV marquent six

heures... Six heures de quel jour à jamais perdu dans le gouffre

éternel? de quel jour, de quelle année lointaine et disparue?

Ces chaises ont aussi un air ancien. Dans l'une d'elles est posé un

large chapeau de femme, en paille blanche, d'une forme démodée depuis

plus de cent ans. Mes yeux s'y arrêtent et alors l'indicible frisson

me secoue plus fort... La lumière baisse, baisse; maintenant, c'est à

peine l'éclairage trouble des rêves ordinaires... Je ne comprends pas,

je ne sais pas,--mais, malgré tout, je sens que j'ai été au courant

des choses de cette maison et de la vie qui s'y mène,--cette vie plus

mélancolique et plus exilée des colonies d'autrefois, alors que les

distances étaient plus grandes et les mers plus inconnues.

Et tandis que je regarde ce chapeau de femme, qui s'efface peu à peu,

comme tout ce qui est là, dans des gris crépusculaires, cette

réflexion me vient, faite en ma tête par un autre que par moi-même:

«Alors, c'est qu'_elle_ est rentrée.»

--En effet, ELLE apparaît. _Elle_, derrière moi sans que je l'aie

entendue venir; _elle_, restant dans la partie obscure, dans le fond

de l'appartement où ce reflet de soleil n'arrive pas; _elle_, très

vague comme une esquisse tracée en couleurs mortes sur de l'ombre

grise.

_Elle_, très jeune, créole, nu-tête avec des boucles noires disposées

autour du front d'une manière surannée; de beaux yeux limpides, ayant

l'air de vouloir me parler, avec un mélange d'effarement triste et

d'enfantine candeur; peut-être pas absolument belle, mais possédant le

suprême charme... Et puis surtout c'était ELLE! _Elle_, un mot qui par

lui-même est d'une douceur exquise à prononcer; un mot qui, pris dans

le sens où je l'entends, résume en lui toute la raison qu'on a de

vivre, exprime presque l'ineffable et l'infini. Dire que je la

reconnaissais serait une expression bien banale et bien faible; il y

avait beaucoup plus, tout mon être s'élançait vers elle, avec une

force profonde et comme enchaînée, pour la ressaisir; et ce mouvement

avait je ne sais quoi de sourd, d'affreusement étouffé, comme l'effort

impossible de quelqu'un qui chercherait à reprendre son propre souffle

et sa propre vie, après des années et des années passées sous le

couvercle d'un sépulcre...

*

* *

Habituellement une émotion très forte éprouvée dans un rêve en brise

les fils impalpables, et c'est fini: on s'éveille; la trame fragile,

une fois rompue, flotte un instant, puis retombe, s'évanouit d'autant

plus vite que l'esprit s'efforce davantage à la retenir,--disparaît,

comme une gaze déchirée dans le vide, qu'on voudrait poursuivre et que

le vent emporte au fond des lointains inaccessibles.

Mais non, cette fois, je ne m'éveillai pas et le rêve continua, en

s'éteignant; le rêve se prolongea en traînée mourante.

Un instant, nous restâmes l'un devant l'autre, arrêtés, dans notre

élan de souvenir, par je ne sais quelle sombre inertie; sans voix pour

nous parler, et presque sans pensée, croisant seulement nos regards de

fantômes avec un étonnement et une délicieuse angoisse... Puis nos

yeux aussi se voilèrent, et nous devînmes des formes plus vagues

encore, accomplissant des choses insignifiantes et involontaires. La

lumière baissait, baissait toujours; on n'y voyait presque plus. Elle

sortit, et je la suivis dans une espèce de salon aux murs blanchis,

vaste, à peine garni de meubles simples--comme d'ordinaire dans les

habitations des planteurs.

Une autre ombre de femme qui nous attendait là, vêtue d'une robe

créole,--une femme âgée que je reconnus aussi tout de suite et qui lui

ressemblait, sa mère sans doute,--se leva à notre approche et nous

sortîmes tous les trois, sans nous être concertés, comme obéissant à

une habitude... Mon Dieu, que de mots et que de longues phrases pour

expliquer lourdement tout cela qui se passait sans durée et sans

bruit, entre personnages diaphanes comme des reflets, se mouvant sans

vie dans une obscurité toujours croissante, plus décolorée et plus

trouble que celle de la nuit.

Nous sortîmes tous trois, au crépuscule, dans une petite rue triste,

triste, bordée de maisonnettes coloniales basses sous de grands

arbres; au bout, la mer, vaguement devinée; une impression de

dépaysement, de lointain exil, quelque chose comme ce que l'on devait

éprouver au siècle passé dans les rues de la Martinique ou de la

Réunion, mais avec la grande lumière en moins, tout cela vu dans cette

pénombre où vivent les morts. De grands oiseaux tournoyaient dans le

ciel lourd; malgré cette obscurité, on avait conscience de n'être qu'à

cette heure encore claire qui vient après le soleil couché. Évidemment

nous accomplissions là un acte habituel; dans ces ténèbres toujours

plus épaisses, qui n'étaient pas celles de la nuit, nous refaisions

_notre promenade du soir_.

Mais les impressions perçues allaient s'éteignant toujours; les deux

femmes n'étaient plus visibles; il ne me restait d'elles que la notion

de deux spectres légers et doux cheminant à mes côtés... Puis, plus

rien; tout s'éteignit à jamais dans la nuit absolue du vrai sommeil.

*

* *

Je dormis longtemps après ce rêve,--une heure, deux heures, je ne

sais; au réveil, au retour des pensées, dès qu'un premier souvenir

m'en revint, j'éprouvai cette sorte de commotion intérieure qui fait

faire un sursaut et ouvrir tout grands les yeux... Dans ma mémoire, je

retrouvai d'abord la vision à son moment le plus intense, celui où

tout à coup j'avais songé à _elle_, en reconnaissant son grand chapeau

jeté sur cette chaise, et où, derrière moi, _elle_ avait paru... Puis

lentement, peu à peu, je me rappelai tout le reste: les détails si

précis de cet appartement _déjà connu_, cette femme plus âgée entrevue

dans l'ombre, cette promenade dans cette petite rue déserte... Où donc

avais-je vu et aimé tout cela? Je cherchai rapidement dans mon passé

avec une sorte d'inquiétude, d'anxieuse tristesse, _me croyant sûr de

trouver_. Mais non, rien, nulle part; dans ma propre vie, rien de

pareil...

La tête humaine est remplie de souvenirs innombrables, entassés

pêle-mêle, comme des fils d'écheveaux brouillés; il y en a des

milliers et des milliers serrés dans des recoins obscurs d'où ils ne

sortiront jamais; la main mystérieuse qui les agite et les retourne va

quelquefois prendre les plus ténus et les plus insaisissables pour les

amener un instant en lumière, pendant ces calmes qui précèdent ou

suivent les sommeils. Celui que je viens de raconter ne reparaîtra

certainement jamais, et reparaîtrait-il même, une autre nuit, que je

n'en apprendrais pas davantage au sujet de cette femme et de ce lieu

d'exil, parce que, dans ma tête, il n'y a sans doute rien de plus qui

les concerne; c'est le dernier fragment d'un fil brisé, qui doit finir

là où s'est arrêté mon rêve; le commencement et la suite n'existaient

que dans d'autres cerveaux depuis longtemps retournés à la poussière.

Parmi mes ascendants, j'ai eu des marins dont la vie et les aventures

ne me sont qu'imparfaitement connues; et il y a certainement, je ne

sais où, dans quelque petit cimetière des colonies, de vieux ossements

qui sont les restes de la jeune femme au grand chapeau de paille et

aux boucles noires; le charme que ses yeux avaient exercé sur un de

ces ancêtres inconnus a été assez puissant pour jeter un dernier

reflet mystérieux jusqu'à moi; j'ai songé à elle tout un jour... et

avec une mélancolie si étrange!

Le livre de la pitié et de la mort · 第 10 / 46 题