«Ah! insensé qui crois que tu n'es pas moi.»
V. Hugo. (_Les Contemplations._)
Ce livre est encore plus moi que tous ceux que j'ai écrits jusqu'à ce
jour.
Il renferme même un long chapitre (le neuvième, pages 221 à 286) que
je n'ai consenti à livrer à aucune revue, de peur qu'il ne tombât sous
les yeux de gens quelconques, sans que j'aie pu les avertir.
D'abord, je voulais ne pas publier ce passage. Mais j'ai songé à mes
amis inconnus: un seul mouvement de leur sympathie lointaine, je
regretterais trop de m'en priver... Et puis j'ai toujours cette
impression que, dans l'espace et dans la durée, je recule les limites
de mon âme en la mêlant un peu aux leurs; quelques instants de plus,
après que j'aurai passé, la mémoire de ces frères gardera peut-être
vivantes de chères images que j'y aurai gravées.
Ce besoin de lutter contre la mort est d'ailleurs--après le désir de
faire quelque bien si l'on s'en croit capable--la seule raison
immatérielle que l'on ait d'écrire.
Parmi ceux qui font profession d'_étudier_ les oeuvres de leur
prochain, il en est bon nombre avec lesquels je n'ai rien de commun,
ni les idées ni le langage. Moins que jamais je me sens capable
d'irritation contre eux, tant j'ai appris à tenir compte, avant de
juger les autres hommes, des différences naturelles ou acquises.
Mais cette fois est la première où leur gouaillerie aurait quelque
chance de m'être pénible, si elle parvenait jusqu'à moi, parce qu'elle
pourra porter sur des choses et des êtres qui me sont sacrés; je leur
donne vraiment la partie belle en publiant ce livre. Aussi vais-je
essayer de leur dire ici: faites-moi donc la grâce de ne pas le lire,
il ne contient rien qui soit pour vous,--et il vous ennuiera tant, si
vous saviez!...