Simone Mervil survécut à peine deux ans à son petit Hugues. Une maladie
de langueur, peu à peu, usa les forces de son corps fragile. Puis une
affection de poitrine survint, dont les ravages, dans cet organisme
sans résistance, s'accomplirent avec une foudroyante rapidité.
Pourtant cette femme si jeune encore ne s'abandonna pas sans lutte
au mal qui l'emportait vers la tombe. N'espérant ni se pardonner à
elle-même ni jamais se consoler, elle gardait, malgré tout, la volonté
de vivre. Elle ne voulait pas que ses fautes, après avoir mis dans
l'existence de Roger cet affreux chagrin de la mort d'un fils, le
privassent maintenant d'elle-même. Puis il y avait Paulette, Paulette
dont elle devait garder le cœur afin que les hasards de la destinée n'y
fissent pas germer cet impossible amour, dont la seule idée révoltait,
épouvantait sa conscience de mère coupable.
Ce châtiment-là, du moins, lui fut épargné, à elle dont la courte
faiblesse portait tant de cruels, d'impérissables fruits. Paulette,
peut-être, sans la vigilance de sa mère, eût laissé grandir certain
sentiment tendre pour ce beau Jean d'Espayrac auquel ressemblaient
jadis tous les héros de ses rêves de fillette. Mais, soigneusement
éloignée de lui depuis le soir du cirque, et détachée par mille petites
remarques de Simone,—ces petites remarques innocemment perfides, et
ici d'une si nécessaire prudence, dont les femmes ont le secret,—elle
laissa périr en elle-même cette première fleur de passion avant même
d'en avoir pressenti l'épanouissement.
Toutefois, la certitude que sa fille n'aimait pas M. d'Espayrac ne
suffisait pas à Simone. Elle voulait voir Paulette mariée avant
qu'elle-même quittât ce monde; car elle sentait bien la mort venir,
et elle avait peur de ce qui surviendrait quand elle n'y serait plus.
Paulette se maria donc, sans un entraînement bien vif, mais avec
plaisir, parce qu'elle trouvait le mariage une chose très amusante.
Elle épousa un officier, dont la fortune ne pouvait se comparer à la
sienne, mais presque aussi joli garçon que M. d'Espayrac et portant un
nom tout aussi sonore et tout aussi ancien. Le jour du mariage, Simone
sentit un poids bien lourd qui se dissipait, qui déchargeait enfin son
cœur; mais elle éprouva en même temps une grande mélancolie à voir sa
chère fille, sa belle Paulette, sous le voile blanc des épousées; parce
qu'elle songea combien sont grands les devoirs des femmes et combien
fragile est leur bonheur.
Lorsque Paulette eut quitté la maison au bras de son mari, Simone
essaya de vivre encore pour Roger. Mais, déjà, la pente vers la
mort lui devenait rapide et douce; son existence passée reculait,
s'embrumait en une perspective très lointaine; le monde lui semblait
un pays qu'elle avait depuis longtemps et pour jamais quitté. Rien ne
l'intéressait plus. Ses yeux, ses jolis yeux de lumière et de bonté,
avaient l'air maintenant, lorsqu'ils se posaient sur les choses, de
n'en pas refléter les couleurs ni les contours; ils s'emplissaient de
vague et de mystère, comme par la contemplation de quelque insondable
abîme vers lequel ils se seraient tournés.
Mervil, sans croire encore à l'imminence d'un danger, s'inquiétait
de l'affaiblissement progressif et de ce détachement de tout qu'il
constatait chez Simone. Il consulta des docteurs illustres. Il fit
voyager sa femme. L'hiver, il la conduisit dans le midi. Parmi toutes
les stations de la Méditerranée, elle choisit Hyères, et elle se
tint à ce choix avec obstination. Roger s'y opposait, craignant que
le souvenir de Gisèle, la vue de la colline qui portait sa tombe,
n'exerçât dans l'esprit de Simone une suggestion de tristesse.
Finalement il fallut céder à ce caprice de malade. Et, tout d'abord, ce
séjour parut réussir à Mme Mervil. Elle qui, depuis bien des semaines,
ne considérait plus rien avec intérêt et attention, elle voulut revoir
tout le pays, refaire toutes les excursions, toutes les promenades.
Chaque jour, elle montait en voiture; elle s'en allait à Carqueiranne,
aux Bormettes, sur les bords du Gapeau. Mais surtout la presqu'île
de Giens l'attirait. Elle voulut y retourner plusieurs fois; et elle
restait une grande heure assise, sans une parole, dans ce petit sentier
surplombant la mer, où, tant d'années auparavant, elle était venue
avec Gisèle. Comme son pauvre cœur se tourmentait alors! Comme elle
était jeune, mon Dieu! Quelles émotions à défaillir pour des choses qui
ne la touchaient plus, dont elle ne pouvait plus même se représenter
l'importance! Oh! quel choc dans sa poitrine, quand, sur le chemin
de la Tour-Fondue, on avait rencontré Jean d'Espayrac! Que tout cela
était loin! Que tout cela lui semblait invraisemblable, étrange!... Et
pourtant, c'était de cela qu'elle mourait!...
Gisèle aussi en était morte. Pauvre Gisèle, si séduisante et si folle!
Simone la voyait toujours au moment où elle mangeait les oursins, si
rieuse, debout près de l'auberge du village; et elle se représentait
aussi le beau visage de passion avec lequel son amie lui avait dit en
lui montrant la mer: «Oh! s'en aller là-bas, au hasard, dans l'inconnu,
avec quelqu'un que l'on aimerait follement!...»
Mervil, qui ne quittait plus sa femme, se réjouissait du plaisir
apparent qu'elle prenait à ces excursions, et de l'animation que le
grand air lui mettait sur le visage. L'espoir de la guérison complète
lui vint. Mais cela ne dura pas. Brusquement les forces factices
de Simone tombèrent. Et maintenant, elle demeurait étendue sur sa
chaise longue, dans la villa qu'ils avaient louée, n'ayant plus pour
distraction que de voir, entre les palmiers du jardin, là-bas, des
voiles blanches passer sur le bleu immuable de la mer.
Un jour elle pria son mari de faire venir Paulette au plus vite. Il
s'effrayait.
—Tu ne te sens pas plus mal?
—Non, oh! non, mais j'ai quelque chose de très important à lui dire.
Mervil courut lui-même au télégraphe. Lorsqu'il revint, il fut frappé
de l'altération extraordinaire des traits de sa femme. Elle le regarda
d'un infini regard... Alors il comprit qu'elle se sentait mourir.
Il s'approcha d'elle, se mit à genoux près de la chaise longue,
l'entoura d'une de ces étreintes pleines d'une angoisse abominable dont
on entoure les êtres qu'on aime, et qui s'en vont sans que rien au
monde puisse les retenir.
Simone appuya le front sur son épaule. Et quel ne fut pas l'étonnement
de Roger lorsqu'il sentit sur son cou la chaleur d'une larme, tandis
que sa femme lui murmurait à l'oreille ce mot inattendu: «Pardon!»
Il lui releva la tête:
—Te pardonner, à toi, ma Simone, qui as été la joie de ma vie!
Te pardonner! Quoi donc, grands dieux? A toi, la plus pure, la
meilleure!...
Elle le regarda, du même infini regard, à travers le ruissellement de
ses larmes, et elle répéta encore:
—Pardon!
—Mais de quoi donc, ma femme chérie? insista-t-il.
Elle se tut quelques secondes, puis prononça simplement, mais avec un
air étrange:
—De te quitter.
Alors il essaya de rire, il l'embrassa, il l'assura, le cœur broyé,
qu'ils avaient encore devant eux de longs jours de bonheur...
* * * * *
Lorsque Paulette arriva le lendemain, Simone était faible à ce point
qu'elle pouvait à peine parler. Cependant la présence de sa fille la
fit se soulever d'un grand effort. Elle avait quelque chose à lui
dire. On crut comprendre qu'elle voulait être seule avec Paulette, et
Roger lui-même sortit de la chambre.
—Oh! maman, s'écria la jeune femme, c'est une crise qui va passer. Tu
iras mieux. Si tu savais... tu n'as pas l'air malade en ce moment.
C'était vrai. Simone venait de rassembler toutes ses forces. Sur son
visage ranimé, un reflet rose, un rayon de beauté se posait. Ses
cheveux, toujours de leur blond si fin, se dénouaient, roulaient avec
une grâce de jeunesse; et ses beaux yeux de douceur s'illuminaient
comme lorsqu'ils s'étaient ouverts au songe riant de la vie.
—Ma chérie, oh! ma chérie, murmura-t-elle près du visage incliné de sa
fille, écoute ce que j'ai voulu te dire. Essaie de te le rappeler quand
tu auras du chagrin. Si jamais on te blesse le cœur,—si jamais ton mari
te fait de la peine, même s'il va jusqu'à l'infidélité,—ne te venge
pas... O Paulette! ne le trompe jamais! Vois-tu, nous autres femmes,
nous n'avons pas le droit de mal faire... Notre vertu et notre honneur
sont la vertu et l'honneur de la famille, la vertu et l'honneur de la
patrie... Quand nous tombons, tout tombe avec nous... Pour nous, il
n'y a pas de faute légère... Nous devons rester tout en haut, ou bien
nous roulons tout en bas... Et, dans notre chute, nous entraînons tout.
Sache-le, ma fille, sache-le bien, et crois-en ta mère qui va mourir.
Ce furent à peu près les dernières paroles que Simone prononça.
Elle mourut vers le soir. Elle mourut comme si elle s'endormait, la
main dans la main de Roger, emportant à jamais, sous ses paupières
closes, le secret de sa faute et la mélancolie de son repentir.
[Illustration]
_Achevé d'imprimer_
le trente mars mil huit cent quatre-vingt-treize
PAR
ALPHONSE LEMERRE
25, RUE DES GRANDS-AUGUSTINS, 25
_A PARIS_
1. — 1907.