XX

Simone Mervil survécut à peine deux ans à son petit Hugues. Une maladie

de langueur, peu à peu, usa les forces de son corps fragile. Puis une

affection de poitrine survint, dont les ravages, dans cet organisme

sans résistance, s'accomplirent avec une foudroyante rapidité.

Pourtant cette femme si jeune encore ne s'abandonna pas sans lutte

au mal qui l'emportait vers la tombe. N'espérant ni se pardonner à

elle-même ni jamais se consoler, elle gardait, malgré tout, la volonté

de vivre. Elle ne voulait pas que ses fautes, après avoir mis dans

l'existence de Roger cet affreux chagrin de la mort d'un fils, le

privassent maintenant d'elle-même. Puis il y avait Paulette, Paulette

dont elle devait garder le cœur afin que les hasards de la destinée n'y

fissent pas germer cet impossible amour, dont la seule idée révoltait,

épouvantait sa conscience de mère coupable.

Ce châtiment-là, du moins, lui fut épargné, à elle dont la courte

faiblesse portait tant de cruels, d'impérissables fruits. Paulette,

peut-être, sans la vigilance de sa mère, eût laissé grandir certain

sentiment tendre pour ce beau Jean d'Espayrac auquel ressemblaient

jadis tous les héros de ses rêves de fillette. Mais, soigneusement

éloignée de lui depuis le soir du cirque, et détachée par mille petites

remarques de Simone,—ces petites remarques innocemment perfides, et

ici d'une si nécessaire prudence, dont les femmes ont le secret,—elle

laissa périr en elle-même cette première fleur de passion avant même

d'en avoir pressenti l'épanouissement.

Toutefois, la certitude que sa fille n'aimait pas M. d'Espayrac ne

suffisait pas à Simone. Elle voulait voir Paulette mariée avant

qu'elle-même quittât ce monde; car elle sentait bien la mort venir,

et elle avait peur de ce qui surviendrait quand elle n'y serait plus.

Paulette se maria donc, sans un entraînement bien vif, mais avec

plaisir, parce qu'elle trouvait le mariage une chose très amusante.

Elle épousa un officier, dont la fortune ne pouvait se comparer à la

sienne, mais presque aussi joli garçon que M. d'Espayrac et portant un

nom tout aussi sonore et tout aussi ancien. Le jour du mariage, Simone

sentit un poids bien lourd qui se dissipait, qui déchargeait enfin son

cœur; mais elle éprouva en même temps une grande mélancolie à voir sa

chère fille, sa belle Paulette, sous le voile blanc des épousées; parce

qu'elle songea combien sont grands les devoirs des femmes et combien

fragile est leur bonheur.

Lorsque Paulette eut quitté la maison au bras de son mari, Simone

essaya de vivre encore pour Roger. Mais, déjà, la pente vers la

mort lui devenait rapide et douce; son existence passée reculait,

s'embrumait en une perspective très lointaine; le monde lui semblait

un pays qu'elle avait depuis longtemps et pour jamais quitté. Rien ne

l'intéressait plus. Ses yeux, ses jolis yeux de lumière et de bonté,

avaient l'air maintenant, lorsqu'ils se posaient sur les choses, de

n'en pas refléter les couleurs ni les contours; ils s'emplissaient de

vague et de mystère, comme par la contemplation de quelque insondable

abîme vers lequel ils se seraient tournés.

Mervil, sans croire encore à l'imminence d'un danger, s'inquiétait

de l'affaiblissement progressif et de ce détachement de tout qu'il

constatait chez Simone. Il consulta des docteurs illustres. Il fit

voyager sa femme. L'hiver, il la conduisit dans le midi. Parmi toutes

les stations de la Méditerranée, elle choisit Hyères, et elle se

tint à ce choix avec obstination. Roger s'y opposait, craignant que

le souvenir de Gisèle, la vue de la colline qui portait sa tombe,

n'exerçât dans l'esprit de Simone une suggestion de tristesse.

Finalement il fallut céder à ce caprice de malade. Et, tout d'abord, ce

séjour parut réussir à Mme Mervil. Elle qui, depuis bien des semaines,

ne considérait plus rien avec intérêt et attention, elle voulut revoir

tout le pays, refaire toutes les excursions, toutes les promenades.

Chaque jour, elle montait en voiture; elle s'en allait à Carqueiranne,

aux Bormettes, sur les bords du Gapeau. Mais surtout la presqu'île

de Giens l'attirait. Elle voulut y retourner plusieurs fois; et elle

restait une grande heure assise, sans une parole, dans ce petit sentier

surplombant la mer, où, tant d'années auparavant, elle était venue

avec Gisèle. Comme son pauvre cœur se tourmentait alors! Comme elle

était jeune, mon Dieu! Quelles émotions à défaillir pour des choses qui

ne la touchaient plus, dont elle ne pouvait plus même se représenter

l'importance! Oh! quel choc dans sa poitrine, quand, sur le chemin

de la Tour-Fondue, on avait rencontré Jean d'Espayrac! Que tout cela

était loin! Que tout cela lui semblait invraisemblable, étrange!... Et

pourtant, c'était de cela qu'elle mourait!...

Gisèle aussi en était morte. Pauvre Gisèle, si séduisante et si folle!

Simone la voyait toujours au moment où elle mangeait les oursins, si

rieuse, debout près de l'auberge du village; et elle se représentait

aussi le beau visage de passion avec lequel son amie lui avait dit en

lui montrant la mer: «Oh! s'en aller là-bas, au hasard, dans l'inconnu,

avec quelqu'un que l'on aimerait follement!...»

Mervil, qui ne quittait plus sa femme, se réjouissait du plaisir

apparent qu'elle prenait à ces excursions, et de l'animation que le

grand air lui mettait sur le visage. L'espoir de la guérison complète

lui vint. Mais cela ne dura pas. Brusquement les forces factices

de Simone tombèrent. Et maintenant, elle demeurait étendue sur sa

chaise longue, dans la villa qu'ils avaient louée, n'ayant plus pour

distraction que de voir, entre les palmiers du jardin, là-bas, des

voiles blanches passer sur le bleu immuable de la mer.

Un jour elle pria son mari de faire venir Paulette au plus vite. Il

s'effrayait.

—Tu ne te sens pas plus mal?

—Non, oh! non, mais j'ai quelque chose de très important à lui dire.

Mervil courut lui-même au télégraphe. Lorsqu'il revint, il fut frappé

de l'altération extraordinaire des traits de sa femme. Elle le regarda

d'un infini regard... Alors il comprit qu'elle se sentait mourir.

Il s'approcha d'elle, se mit à genoux près de la chaise longue,

l'entoura d'une de ces étreintes pleines d'une angoisse abominable dont

on entoure les êtres qu'on aime, et qui s'en vont sans que rien au

monde puisse les retenir.

Simone appuya le front sur son épaule. Et quel ne fut pas l'étonnement

de Roger lorsqu'il sentit sur son cou la chaleur d'une larme, tandis

que sa femme lui murmurait à l'oreille ce mot inattendu: «Pardon!»

Il lui releva la tête:

—Te pardonner, à toi, ma Simone, qui as été la joie de ma vie!

Te pardonner! Quoi donc, grands dieux? A toi, la plus pure, la

meilleure!...

Elle le regarda, du même infini regard, à travers le ruissellement de

ses larmes, et elle répéta encore:

—Pardon!

—Mais de quoi donc, ma femme chérie? insista-t-il.

Elle se tut quelques secondes, puis prononça simplement, mais avec un

air étrange:

—De te quitter.

Alors il essaya de rire, il l'embrassa, il l'assura, le cœur broyé,

qu'ils avaient encore devant eux de longs jours de bonheur...

* * * * *

Lorsque Paulette arriva le lendemain, Simone était faible à ce point

qu'elle pouvait à peine parler. Cependant la présence de sa fille la

fit se soulever d'un grand effort. Elle avait quelque chose à lui

dire. On crut comprendre qu'elle voulait être seule avec Paulette, et

Roger lui-même sortit de la chambre.

—Oh! maman, s'écria la jeune femme, c'est une crise qui va passer. Tu

iras mieux. Si tu savais... tu n'as pas l'air malade en ce moment.

C'était vrai. Simone venait de rassembler toutes ses forces. Sur son

visage ranimé, un reflet rose, un rayon de beauté se posait. Ses

cheveux, toujours de leur blond si fin, se dénouaient, roulaient avec

une grâce de jeunesse; et ses beaux yeux de douceur s'illuminaient

comme lorsqu'ils s'étaient ouverts au songe riant de la vie.

—Ma chérie, oh! ma chérie, murmura-t-elle près du visage incliné de sa

fille, écoute ce que j'ai voulu te dire. Essaie de te le rappeler quand

tu auras du chagrin. Si jamais on te blesse le cœur,—si jamais ton mari

te fait de la peine, même s'il va jusqu'à l'infidélité,—ne te venge

pas... O Paulette! ne le trompe jamais! Vois-tu, nous autres femmes,

nous n'avons pas le droit de mal faire... Notre vertu et notre honneur

sont la vertu et l'honneur de la famille, la vertu et l'honneur de la

patrie... Quand nous tombons, tout tombe avec nous... Pour nous, il

n'y a pas de faute légère... Nous devons rester tout en haut, ou bien

nous roulons tout en bas... Et, dans notre chute, nous entraînons tout.

Sache-le, ma fille, sache-le bien, et crois-en ta mère qui va mourir.

Ce furent à peu près les dernières paroles que Simone prononça.

Elle mourut vers le soir. Elle mourut comme si elle s'endormait, la

main dans la main de Roger, emportant à jamais, sous ses paupières

closes, le secret de sa faute et la mélancolie de son repentir.

[Illustration]

_Achevé d'imprimer_

le trente mars mil huit cent quatre-vingt-treize

PAR

ALPHONSE LEMERRE

25, RUE DES GRANDS-AUGUSTINS, 25

_A PARIS_

1. — 1907.

Justice de femme · 第 33 / 33 题