I
Voici du papier, de l'encre... un porte-plume... Qu'est-ce qu'il vous
faudrait bien encore?... Est-ce tout?... Aurez-vous assez chaud ici?...
Le valet de chambre veillera au feu. Mais, s'il ne venait pas à temps,
sonnez, n'est-ce pas?
Puis, avec un mouvement vers la cheminée, un air de jolie sollicitude
pour son hôte, Mme Mervil ajouta:
—Le timbre est ici, à droite. Vous sonnerez deux fois, s'il vous plaît,
pour le valet de chambre.
Elle s'arrêta, promena tout autour de la pièce le regard de ses yeux
jeunes et clairs, puis le ramena, interrogateur, sur Jean d'Espayrac.
N'oubliait-elle pas quelque chose?
Il la contemplait silencieusement. Une rougeur très fine courut sur ce
délicat visage féminin, d'une telle transparence de peau que la plus
fugace vibration nerveuse y projetait un reflet.
—Allons, adieu, reprit-elle, tendant sa main gantée,—car elle était
tout habillée pour ses visites de l'après-midi.— Resterez-vous à dîner
avec nous? Attendrez-vous au moins Roger?
—Cela dépend, répondit M. d'Espayrac. J'aurais voulu lui montrer tout
de suite mes corrections. Mais quand rentrera-t-il? _That is the
question._
Cette citation par trop usée semblait ici naturelle, sur les
lèvres de ce poète mondain, connu pour l'intimité de son commerce
intellectuel avec les auteurs d'outre-Manche. Jean d'Espayrac avait
mis en vers très français des sentimentalités et des rêveries très
anglaises. Il avait fait jouer—avec des demi-succès de politesse et de
camaraderie—quelques-unes de ses «adaptations», sur différentes scènes
de genre. Mais, depuis quelques semaines, il atteignait à la grande
notoriété. Le théâtre des FANTAISIES-LYRIQUES faisait le maximum de
recette chaque soir avec son _Roman de la Princesse_. Il n'était pas
le seul auteur de cette jolie opérette. D'abord, et comme pour ses
précédentes œuvres, il avait emprunté l'âme et les ailes de sa pièce
au génie anglo-saxon. La _Princesse_ de Tennyson lui avait fourni
le sujet, avec les plus charmants détails. En outre, les mélodies
du compositeur Roger Mervil faisaient de ce gracieux spectacle un
véritable enchantement. Elles étaient, ces mélodies, d'une limpidité,
d'une légèreté, d'une tendresse dans leur mélancolie et d'un imprévu
dans leur grâce, qui surprirent, saisirent, troublèrent jusqu'en leurs
plus inertes fibres les petites âmes rétives des Parisiennes, avant que
celles-ci eussent le temps de se demander si c'était là de la musique
savante et de la musique de demain. Le «chic» n'eut rien à voir dans
le plaisir ni dans l'attendrissement des spectatrices, et elles furent
émues sans savoir si leur émotion était à la mode.
Le _Roman de la Princesse_ était le plus vif succès de théâtre de cette
fin d'année. A Roger Mervil, déjà presque célèbre, il apportait un
triomphe qui promettait de se traduire, cette fois-ci,—la première,—par
de très grosses sommes d'argent. A Jean d'Espayrac, déjà riche, il
conférait pour de bon le titre de poète. «Enfin,» disait celui-ci
avec un soupir de satisfaction comique, «je ne serai plus: ce jeune
homme qui conduit si divinement les cotillons et qui fait si bien les
vers!...»
M. d'Espayrac avait vingt-six ans. Sa taille d'athlète, sa grosse
moustache fauve, la hardiesse grave de ses yeux bleu sombre, la
décision de ses gestes sobres, le faisaient paraître plus proche de
la trentaine. Ce n'était pas la délicatesse de son tempérament, ni les
nostalgies de sa pensée, qui forçaient sa main, si robuste en dépit
de la finesse de race, à tracer sur du papier blanc de petites lignes
noires avec une rime au bout. Non, cet heureux homme faisait des vers
comme il faisait des armes: pour laisser déborder au dehors le trop
abondant flot de vie qui roulait dans ses souples muscles ainsi que
dans son tranquille cerveau. Cela lui venait tout seul, voilà pourquoi
il écrivait. Cette facilité, jointe à l'exubérance de ce que Montaigne
eût appelé «ses esprits animaux», risquait de le porter à choisir, en
fait de muse, quelque belle fille bien débraillée, ayant son franc
parler gaulois. De fait, si d'Espayrac fût né dans le peuple, cette
fin de siècle eût possédé en lui son petit Villon, avec la potence
en moins, ou son Scarron grandi, avec les deux jambes en plus. Mais
Jean était l'unique héritier d'une famille très authentiquement
noble. Son nom sonore était bien à lui; ce n'était pas un pseudonyme
à fracas, ainsi que les bons petits confrères voulurent d'abord le
croire et le faire croire au lendemain de son succès. Le milieu où
il avait été élevé, c'était—dans le faubourg Saint-Germain—un vieil
hôtel imposant et maussade, où l'atmosphère du siècle semblait ne pas
pénétrer, et où il avait grandi entre une mère pieuse et un précepteur
ecclésiastique. Cet hôtel venait d'être démoli pour le prolongement du
boulevard Saint-Germain, et lorsqu'il se représentait maintenant la
morne demeure, Jean rendait grâce à la République de l'avoir exproprié.
D'autant plus que sa mère, Mme d'Espayrac, étant morte avant la
décision du Conseil municipal, n'avait pas eu le cœur secoué par les
pénibles soubresauts dont l'eût torturée, même à distance, la pioche
des démolisseurs.
Jean d'Espayrac devait donc à sa naissance, à son éducation, à son
horreur pour toute vulgarité, de composer des vers élégants et d'une
fine sonorité de cristal, au lieu de chansons à boire et de sensuelles
ballades. Mais, comme il se fermait ainsi volontairement la chaude
source d'inspiration palpitante au fond de lui dans son cœur, dans ses
entrailles, et qu'il n'en trouvait pas une autre dans son cerveau peu
coutumier d'abstractions, il empruntait au dehors. Il se livrait à des
adaptations de poètes anglais; il attendait le soutien de la musique,
qui soulevait et portait quelque temps ses frêles rimes. D'ailleurs
Jean n'avait pas l'ombre de prétention pour ses œuvres; il ne se
croyait pas doué de génie. Cette modestie était peut-être la meilleure
de ses qualités littéraires.
Simone Mervil, la jeune femme de son collaborateur,—elle qui commençait
à le connaître,—lui dit en souriant:
—Ainsi, c'est donc bien vrai? Vous êtes venu pour travailler?
—Mon Dieu, oui, madame... Et je suis bien fâché de ne pas rencontrer
Mervil. J'avais des variantes à lui soumettre.
—Des variantes?... Pourquoi?... La pièce marche si bien! On applaudit
tout.
—Oui... la musique... dit gracieusement d'Espayrac.
Il expliqua que, dans les airs vifs ou passionnés, l'accord entre la
mélodie et les paroles était généralement très juste, très complet,
mais que, dans les phrases tendres ou mélancoliques, certaines
sécheresses d'expression contrastaient encore avec la douloureuse
douceur du chant.
—Je voudrais bien, dit-il, effacer de pareilles taches. Voyez-vous,
j'en ai des remords, quand je songe que l'on me fait partager l'énorme
succès de Mervil.
Simone fut touchée. Elle était si fière de son mari! D'ailleurs cette
générosité de langage était, à ce qu'elle avait cru remarquer, peu
fréquente chez les artistes. Leur mépris mutuel s'étale d'une façon
qui, malgré l'habitude, lui paraissait toujours choquante. Roger
lui-même avait des crises de personnalité féroce, dont l'injustice et
la mesquinerie la gênaient.
—Il y a, continuait Jean d'Espayrac, un passage qui me désespère. C'est
la célèbre romance: «_Tears, idle tears..._» dont votre mari a fait un
pur petit chef-d'œuvre musical.
—Mais, dit Simone, vos paroles sont délicieuses.
Et elle se mit à fredonner:
«_D'où venez-vous, larmes folles,_
_Vaines larmes, dans mes yeux?_»
—Et la fin, comme c'est joli:
«_Nous venons, ô cœur blessé!_
_Des longs jours de ton passé._»
—Oui... le commencement, la fin... reprit d'Espayrac avec un air
piteux. Mais c'est le milieu qui ne va pas. Il y a des mots très
mauvais. Ah! cette langue française est détestable pour le chant!
Et, rageur, il récita:
«_D'où venez-vous, larmes folles,_
_Vaines larmes, dans mes yeux?_
_L'automne, tiède et joyeux,_
_Luit au fond des calmes cieux,_
_Sur les grands champs bénévoles._
_D'où venez-vous, larmes folles?..._
_—Nous venons, ô cœur blessé!_
_Des longs jours de ton passé._»
—... «Les grands champs bénévoles...» Pour: «_The happy
autumn-fields_». D'abord, c'est idiot. Ensuite l'actrice qui chante ça
en gagne une crampe dans la mâchoire.
Simone éclata de rire:
—Pourquoi l'avez-vous mis alors?
Jean répondit avec un désespoir comique:
—Parce que je n'ai pas trouvé autre chose.
—Tenez, dit Simone, rassemblant des feuilles de papier qui jonchaient
l'immense bureau de son mari. Et tenez, répéta-t-elle, allant en
prendre d'autres sur le piano à queue. Voilà comment fait Roger quand
il ne trouve pas tout de suite.
Les pages, rayées par les lignes des portées et constellées
d'hiéroglyphes, étaient en outre balafrées de ratures, égratignées
de furieux coups de plume, écartelées de grands traits en croix,
destructifs. D'Espayrac, en y jetant les yeux, crut voir les prunelles
en feu de Mervil flamber dans la pâleur de son visage trop long, trop
fin, sous le front déjà dégarni; il vit la haute taille, trop grêle, se
voûter un peu; il songea que le musicien avait au moins douze ans de
plus que lui-même... Et, relevant son regard sur la jeune femme qui se
tenait à son côté:
—Hein? fit-il, avec une gaieté un peu ironique sur sa physionomie de
mâle superbe, ça ne doit pas faire un mari commode. S'il vous traite
comme ses partitions...
—Ah! s'écria Simone avec chaleur, c'est le meilleur des hommes.
—Au fond, tout au fond, n'est-ce pas? Mais à la surface... un peu
rugueux, un peu brusque. Et puis...
—Et puis?... répéta-t-elle ouvrant tout grands ses limpides yeux de
blonde.
D'Espayrac ricana légèrement, sans répondre.
—Que vous êtes méchant, monsieur d'Espayrac! s'écria Simone avec une
jolie intonation de petite fille fâchée. Je vous comprends bien, allez!
Vous voulez me faire croire que Roger me préfère la musique.
Cette fois, le jeune homme eut un rire franc, prolongé en une roulade
joyeuse.
Ce n'était pas la première fois que Simone entendait ce beau rire
clair, ce rire perlé comme un rire de femme, qui éclatait parfois,
non sans bizarrerie mais avec un singulier charme, sur ces lèvres
moustachues de mousquetaire, entre ces dents étincelantes de bel animal
vigoureux et sain, ces fortes dents blanches aiguisées par tous les
appétits.
Elle rit elle-même.
—La musique, je n'en suis pas jalouse. J'aime cent fois mieux l'avoir
pour rivale que...
—Que... des femmes?
Un petit air belliqueux anima soudain la charmante figure de Simone.
Ses sourcils se froncèrent, son regard pétilla, son petit menton se
releva, comme par défi.
—Oh! oh! dit Jean, très amusé, très piqué de curiosité. Ce serait si
grave que cela? Et, voyons, qu'est-ce que vous lui feriez, s'il vous
trompait?
—Des choses terribles.
—Vous le tueriez?
—Oh! non, je l'aime trop.
—Vous tueriez la femme?
—Pouah! Oh! non. Ça me dégoûterait comme d'écraser un crapaud. Puis ce
serait lui faire trop d'honneur, à elle.
—Alors, vous... Vous lui rendriez la pareille?... Vous le tromperiez à
votre tour?
—Tout de suite!... Oh! je voudrais qu'il souffrît juste de la façon
dont il m'aurait fait souffrir.
—Bravo! dit Jean. Vous êtes dans les bons principes: Trompe-moi, je
te trompe. Pas de dénouement sanglant. Et tout le monde y gagne. Je
souhaite pour mes contemporains que Mervil vous fasse des traits.
—C'est très laid, ce que vous dites là, monsieur d'Espayrac. Adieu, je
me sauve. Roger n'approuverait pas que je cause plus longtemps avec un
mauvais sujet comme vous. D'ailleurs, j'ai un tas de visites, je vais
être en retard... Oh! vous ne savez pas?...
—Quoi donc?
—J'étrenne mon coupé, le coupé que Roger devait me donner dès qu'il
aurait une pièce à succès.
—Parbleu, je sais bien, dit Jean. C'est moi qui l'ai commandé. Un coupé
bleu, à filets orange, modèle anglais, caisse profonde. Et là dedans,
vous avez la glace, la petite pendule... Une autre pendule devant le
cocher, sur le siège... Enfin, je crois que rien n'y manque.
—Comment?...
—Mais oui... Est-ce que ce pauvre Mervil s'entend à ces choses-là? Il
m'a demandé conseil. Je l'ai conduit chez mon fabricant.
—Ah! dit Simone, dont la joie semblait un peu tombée. Alors, je vous
remercie deux fois, car déjà c'était grâce au _Roman de la Princesse_...
L'animation de la jeune femme s'était subitement éteinte. Elle
cherchait ses mots. Un geste de Jean suspendit sa phrase. Lui serrant
la main, elle le quitta. Sa disparition eut la promptitude d'une
retraite; et, quand la portière fut retombée derrière elle, M.
d'Espayrac resta un instant debout, étonné, indécis. Puis, comme il
était venu pour proposer à Mervil des corrections, et qu'il voulait
les rédiger tandis qu'il croyait les tenir, il s'assit devant la table
de travail, dans le grand atelier studieux où le compositeur s'isolait
d'habitude, sous les combles de son petit hôtel. Mais Jean ne se mit
pas tout de suite à écrire.
«Qu'est-ce qui l'a fâchée?» pensa-t-il. «Est-ce que ça la gêne que je
lui aie choisi son coupé? Quelle drôle de petite femme! Je voudrais
savoir ce qu'il y a au fond de cette petite femme-là.»