Contre toutes les forces bonnes, les forces mauvaises combattent; s’il

y a l’énergie du bien, celle du mal existe également. Moins puissante,

sa destinée finale est d’être détruite, mais les honnêtes gens peuvent

en prolonger indéfiniment le règne par leur lâcheté. Que s’est-il

passé en ce dernier siècle? Commencé dans un mouvement de fraternité

et de justice il finit dans l’apothéose de l’argent et de la violence

brutale. La responsabilité de ce triste phénomène remonte tout entière

aux membres respectables, à la partie correcte de la société, aux

soi-disant chrétiens. Ils sont cent contre un, mais ils ne se servent

pas de leurs armes, ils les laissent tomber de leurs mains affaiblies,

tandis que les adversaires ont la poigne solide, le jarret ferme, le

coup d’œil juste; ils tirent droit et blessent toujours.

Un siècle nouveau commence; l’ancien est retombé dans le passé.

La mentalité humaine devrait se renouveler elle aussi et rejeter

parmi les choses disparues les erreurs dont elle a souffert. Une des

principales a été la résignation au malheur. L’homme est créé pour être

heureux: le bonheur personnel et celui d’autrui, tel devrait être le

mot d’ordre du vingtième siècle, la formule de sa religion. Mais ce

bonheur il faut le conquérir, comprendre qu’il réside dans l’harmonie

avec Dieu, et cette harmonie ne peut être atteinte que par le culte de

la beauté en nous-mêmes.

Le châtiment de ceux qui auront manqué à leur mission ne sera pas

probablement le feu éternel, mais de rester inférieurs, en ayant la vue

nette de leur infériorité et la perception plus exacte encore de ce

qu’ils auraient pu être. Qu’il soit subi dans ce corps mortel ou dans

d’autres existences, il ne saurait y avoir de supplice plus raffiné.

Pour éviter cette torture, même si elle est passagère, l’homme ne

devrait-il pas accomplir un suprême effort? Le regret est souvent pire

que le remords. Avoir reçu des facultés illimitées pour être heureux,

répandre le bonheur, combattre les éléments pernicieux qui ruinent et

menacent le monde, et ne pas s’en être servi, et avoir été sa propre

victime, n’y a-t-il pas de quoi cogner de désespoir sa tête contre les

murailles?

Tous ceux qui admettent la possibilité de communications entre l’homme

et l’esprit divin ont volontairement renoncé à la satisfaction donnée

par le sentiment et l’exercice de la puissance; leurs âmes, si elles

avaient été vivantes, les auraient avertis de ce qu’ils négligeaient.

De la part des chrétiens, cet oubli de leurs privilèges est absolument

inexplicable. Ces Évangiles qu’ils prétendent inspirés parlent

clairement: puissance et joie sont promises, dès cette terre, à ceux

qui vivent de l’esprit.

Le monde a assez pleuré, a assez souffert, s’est assez abaissé. Il

a non seulement soif de bonheur, il a soif de sublime. Qu’on ne lui

dise plus: «Les affections dont tu jouis, elles sont passagères,

tout est cendre et se résout en cendre.» La loi de renouvellement

n’existe-t-elle pas dans le cœur comme dans la nature? Si l’homme

mettait un peu de son âme dans ses attachements, ils deviendraient

éternels en se transformant.

Qu’on ne lui dise plus: «La jeunesse va s’évanouir, tu connaîtras les

désenchantements de la maturité, les incapacités de la vieillesse.» Si

la maturité est désenchantée, c’est qu’elle ne connaît pas la portée

des facultés qu’elle possède. C’est le moment de leur vraie puissance:

les passions troublent moins à cette période de la vie, les années

vécues ont développé la clairvoyance et la maîtrise du soi. Pour ceux

qui auraient pratiqué, dès leur jeunesse, la sage culture d’eux-mêmes,

ce serait l’heure de la récolte. Pour ceux qui ont compris la vérité

tardivement, quelle abondance de travail intérieur se présente à eux!

Ils doivent condenser en peu d’années ce qu’ils n’ont pas accompli

jusqu’alors avec leur volonté et leur âme. Le désenchantement de la

maturité? Elle succombe plutôt sous l’amas des richesses.

Quant à la vieillesse elle devrait être le faîte lumineux de la vie.

La récolte a eu lieu, les greniers sont remplis, il ne reste qu’à

savourer et à jouir. «On ne peut plus», répondra-t-on. Mais pourquoi

ne peut-on plus? Parce que l’âme dort, est engourdie ou paralysée. Si

elle vivait, comme les années ne la touchent pas et qu’elle reste jeune

éternellement, le cœur et l’intelligence conserveraient, à travers

elle, leurs forces et leurs facultés de sentiment et de jouissance.

Schopenhauer lui-même, le grand pessimiste, dans ses _Aphorismes sur

la sagesse dans la vie_ déclare que «ce qu’un homme est en soi-même, ce

qui l’accompagne dans la solitude et ce que nul ne saurait lui donner

ni lui prendre, est évidemment plus essentiel pour lui que tout ce

qu’il peut posséder ou ce qu’il peut être aux yeux d’autrui». Si le

temps exerce son droit sur le corps et parfois sur l’intelligence, le

caractère moral, lui, demeure inaccessible à l’usure; par conséquent,

le vieillard peut conserver toute la personnalité de son âme, et les

occupations du dehors ayant, en partie, cessé pour lui, il est en

mesure de se consacrer entièrement à la culture de son jardin intérieur.

En quoi le coucher du soleil est-il inférieur à l’aurore? Toute la

vie: jeunesse, maturité, vieillesse, peut être une beauté, pourvu que

l’homme vive à travers son âme. Or, la beauté c’est le bonheur; en tout

cas, c’est l’harmonie, et l’harmonie, c’est la communion de l’humain

avec le divin.

Le XX^e siècle doit s’acheminer vers la vie heureuse. Une élite

commencera; consciente de ses responsabilités, persuadée que le règne

est aux forts, elle parlera à voix haute, répandra la bonne nouvelle,

et, devenant de jour en jour plus nombreuse, pourra travailler

efficacement à l’amélioration des conditions générales. Elle délivrera

l’homme de toute la série des fausses douleurs, lui enseignera le

véritable amour de soi, diminuera l’influence des courants médiocres et

contribuera à l’érection du Temple où l’humanité de l’avenir viendra

adorer le Dieu de vérité et de justice, le suprême pouvoir du bien,

avec lequel elle aura appris à entrer en communication intime et

permanente.

FIN

TABLE DES MATIÈRES

CHAPITRES Pages.

PRÉFACE I

I.—Le sommeil des âmes 1

II.—Le prestige du mal 27

III.—L’avarice morale 61

IV.—Le faux amour de soi 94

V.—L’élégance morale 132

VI.—Le culte de la vérité 148

VII.—La bonté 181

VIII.—Le respect du repentir 211

IX.—La nécessité de l’effort 239

X.—L’harmonie finale 264

TOURS, IMP. DESLIS FRÈRES, RUE GAMBETTA, 6.

NOTES:

[1] C’est le christianisme qui fournit encore à quatre cent millions

de créatures humaines des ailes pour les conduire au-delà des horizons

bornés, pour les soulever par la pureté et la bonté au-delà du

sacrifice. (Hippolyte Taine.)

[2] Questi sciagurati che mai non fur vivi (Dante, _Inferno_, canto

III).

[3] Voir le chapitre: _Le Sommeil des âmes_.

[4] C. Wagner.

[5] Voir le chapitre: _le Respect du Repentir_.

[6] Victor Hugo.

[7] I Samuel, XVIII, I, 26.

[8] Voir le chapitre: _La bonté_.

[9] Voir le chapitre: _le Faux amour de Soi_.

[10] Un enfant des classes aisées était assis en tramway avec sa

mère: une vieille femme entre, l’enfant veut se lever pour lui céder

sa place, la mère le retient et le force à se rasseoir: «Imbécile!»

dit-elle.

[11] Voir le chapitre: _L’avarice morale_.

[12] Professeur Barth.

[13] Mistral, _Mireille_.

[14] Voir le chapitre sur _l’Élégance morale_.

[15] Voir le chapitre sur _le Faux amour de soi_.

[16] Voir le chapitre: _le Faux amour de soi_.

[17] _Id._

Ames dormantes · 第 13 / 13 段