Je fus nommé, le 18 octobre, caporal dans la même compagnie.

SOUVENIRS MILITAIRES DE 1804 À 1814

PAR

M. LE DUC DE FEZENSAC

GÉNÉRAL DE DIVISION.

Je dirai: _J'étais là; telle chose m'avint_.

(LA FONTAINE.)

Ouvrage honoré d'une souscription du Ministre de l'Instruction publique

pour les Bibliothèques scolaires.

QUATRIÈME ÉDITION

PARIS

LIBRAIRIE MILITAIRE.

J. DUMAINE, LIBRAIRE-ÉDITEUR DE L'EMPEREUR, Rue et Passage Dauphine, 30.

1870

Le bienveillant accueil qu'a reçu mon _Journal de la campagne de Russie_

m'encourage à publier la totalité de mes souvenirs militaires, depuis

mon entrée au service en 1804, jusqu'à la fin de l'Empire. J'ai hésité

longtemps à entretenir le public de tant de détails personnels; mais ces

détails se rattachent à de grands événements militaires; ils peignent

les mœurs et l'esprit du temps. Sans avoir la pensée de rien ajouter à

l'_Histoire du Consulat et de l'Empire_, et moins encore la prétention

de partager son éclatant et légitime succès, un volontaire de 1804,

racontant ce qui s'est passé sous ses yeux, espère pouvoir réclamer du

moins un peu d'indulgence!

LIVRE PREMIER[1].

CAMP DE MONTREUIL.--CAMPAGNES D'ALLEMAGNE ET D'ESPAGNE JUSQU'A LA PAIX

DE TILSITT.

CHAPITRE PREMIER.

CAMP DE MONTREUIL.

PROJETS DE DESCENTE EN ANGLETERRE.--MON ARRIVÉE AU CAMP DU 59e

RÉGIMENT.--MON SERVICE DANS LES GRADES INFÉRIEURS.--JE SUIS NOMMÉ

SOUS-LIEUTENANT.--LEVÉE DES CAMPS.--DÉPART POUR L'ALLEMAGNE.

Je suis entré au service en 1804, à vingt ans. J'avais depuis longtemps

le désir d'embrasser la carrière militaire; différentes circonstances

empêchèrent mes parents d'y consentir plus tôt. Il s'agissait de savoir

par où commencer. À vingt ans, l'École militaire ne pouvait me convenir.

Je devais donc m'engager. Je pensais à la cavalerie, comme tous les

jeunes gens. M. Lacuée, ami de ma famille, me proposa d'entrer au 59e

régiment d'infanterie, dont il était colonel; j'acceptai sans savoir ce

que je faisais, n'ayant aucune idée de la carrière que j'allais

entreprendre, et je n'eus pas lieu de m'en repentir: car c'est à

l'infanterie que j'ai dû tout mon avancement. Je partis de Paris en

septembre 1804 pour me rendre à l'armée réunie sur les côtes de l'Océan

et dont le 59e faisait partie. Je dois d'abord raconter la composition

et l'emplacement de cette armée.

L'Empereur, pour frapper au cœur l'Angleterre, voulut l'attaquer chez

elle, et ne recula pas devant les difficultés et les dangers d'une telle

entreprise. Il réunit sur les côtes de l'Océan trois corps d'armée

d'environ chacun vingt-cinq mille hommes et une réserve de quarante

mille hommes.

Ces corps d'armée campaient de la droite à la gauche: à Ambleteuse,

maréchal Davout; Boulogne, maréchal Soult; Étaples, maréchal Ney.

La réserve se composait de la garde impériale, d'une division italienne,

de trois divisions de dragons. Indépendamment de ces différents corps,

il y avait à l'extrême droite douze mille hommes au camp d'Utrecht; à

l'extrême gauche dix mille à Brest. Ainsi le personnel de l'armée

s'élevait au moins à cent cinquante mille hommes. On s'occupait d'armer

et d'atteler quatre cents bouches à feu de campagne et un grand parc de

siège. On fit venir de tous côtés d'immenses approvisionnements, des

vivres de toute espèce pour trois mois. Il s'agissait de transporter en

Angleterre une armée si nombreuse et son matériel en présence de la

flotte ennemie. Après de nombreux essais, on résolut d'employer des

chaloupes canonnières, des bateaux canonniers et des péniches.

Celles-ci, plus légères ne portaient que de l'infanterie: les autres

portaient de l'artillerie, des vivres et quelques chevaux. Douze à

treize cents de ces bâtiments suffisaient pour transporter cent vingt

mille hommes, avec l'artillerie de campagne, des vivres et des munitions

pour quelques jours. Une autre flottille de transport, composée de

bâtiments servant au cabotage et à la pêche, devait transporter les

chevaux, l'artillerie de siège, la totalité des vivres et des munitions.

Neuf cents ou mille bâtiments suffisaient. Plus tard, les divisions

réunies à Utrecht et à Brest seraient embarquées sur les flottes

française, hollandaise et espagnole.

Mais l'exécution de ce plan présentait des difficultés devant lesquelles

aurait reculé le génie le plus aventureux et le plus intrépide. Il

fallait construire les bâtiments dans tous les ports de France, les

rassembler à Boulogne, à Ambleteuse, à Étaples, à travers les croisières

anglaises, mettre ces trois ports en état de les recevoir, faire les

expériences d'embarquement et de débarquement pour le matériel et pour

le personnel; il fallait construire sur la côte les magasins nécessaires

pour les vivres et les approvisionnements de l'armée, assurer les

subsistances et le service des hôpitaux. On trouvera dans les historiens

du temps, et principalement dans M. Thiers, les détails les plus

intéressants sur tous ces objets. Je dirai plus tard par quels moyens et

à quelle époque on comptait opérer le débarquement, les motifs qui

firent successivement ajourner l'entreprise et qui forcèrent enfin d'y

renoncer.

Au mois de septembre 1804, où commence ce récit, l'armée était réunie

dans les camps; le matériel achevait de s'organiser. Je dois d'abord

faire connaître la composition du camp de Montreuil dont le 59e régiment

faisait partie, et qui formait la gauche de l'armée.

CAMP DE MONTREUIL.

MARÉCHAL NEY, COMMANDANT EN CHEF.

+----------+-----------+----------+----------------+-------------------+

|DIVISIONS |GÉNÉRAUX |GÉNÉRAUX |RÉGIMENTS |OBSERVATIONS |

| |de division|de brigade| | |

+----------+-----------+----------+----------------+-------------------+

|1e Divis. | |ROUGER |9e léger, |Les régiments |

| |DUPONT. | |Colonel Meunier.|étaient de deux |

| | +----------+----------------|bataillons |

| | |MARCHAND. |32e de |95e de |complétés à 800 |

| | | |ligne |ligne |hommes. |

| | | |DARRICAU|BARBOIS| |

+----------+-----------+----------+----------------+La cavalerie |

|2e Divis. | |VILLATTE. |6e de |39e de |cantonnée dans les |

| | LOISON. | |ligne |ligne |environs. |

| | |----------+----------------| |

| | |ROGUET. |69e de |72e de |Le total, en y |

| | | |ligne |ligne |comprenant |

+----------+-----------+----------+----------------|l'artillerie et le |

|3e Divis. |PARTOUNEAUX|MARCOGNET |25e |27e de |génie, s'élevait à |

| | | |Léger |ligne |20,500 hommes. |

| | | |----------------| |

| |PUIS | |50e de |59e de | |

| | | |ligne |ligne | |

| | | |Colonel |Colonel| |

| |MALHER |LABASSÉE |Lamarti-|Lacuée | |

| | | |nière | | |

+----------+-----------+----------+----------------| |

|Brigade | | |10e Chasseurs, | |

|de | | |Colonel Colbert.| |

|cavalerie.| | |----------------| |

| | | |3e Hussards, | |

| | | |Colonel LEBRUN, | |

| | | |Fils de | |

| | | |l'architrésorier| |

| | | |depuis duc de | |

| | | |PLAISANCE. | |

+----------+-----------+----------+----------------+-------------------+

Le maréchal Ney est trop connu pour que j'aie à tracer ici son portrait,

j'en parlerai à l'époque où j'ai eu l'honneur de servir près de lui; il

prit au camp de Montreuil l'habitude de remuer des masses et de

commander l'infanterie, arme pour laquelle il a témoigné tout le reste

de sa vie une grande prédilection.

Le général Partouneaux, commandant la division dont mon régiment faisait

partie, venait de quitter l'armée, à la suite d'une discussion qu'il eut

avec le maréchal à propos d'une manœuvre. Les généraux de brigade

Labassée et Marcognet, anciens militaires, le dernier fort original

ainsi qu'on le verra plus tard.

Le colonel Gérard Lacuée, commandant le 59e régiment, réunissait à un

excellent cœur beaucoup d'esprit et une imagination exaltée. Le premier

consul, qui avait du goût pour lui, le prit pour aide-de-camp. Mais les

principes républicains de Lacuée et l'intérêt qu'il témoigna au général

Moreau à l'époque de son procès, lui attirèrent la disgrâce de son

général; et ce fut pour lui témoigner son mécontentement qu'il lui donna

le commandement du 59e régiment. _Je vous donne_, lui dit-il, _un des

plus mauvais régiments de l'armée, il faut le rendre un des meilleurs_.

Personne ne convenait moins que Lacuée à cette tâche. Homme du monde

plus que militaire, il ignorait les détails du métier; il n'avait jamais

servi dans l'infanterie; il succédait à un colonel qui avait pillé la

caisse de son régiment, et qui ne craignait pas de dire que les

compagnies du centre pouvaient être en guenilles, pourvu qu'il eût de

beaux sapeurs, une belle musique et une belle compagnie de grenadiers.

Le mauvais état de l'habillement valut même au 59e le surnom de _Royal

décousu_. Lacuée, incapable de remettre l'ordre dans une pareille

administration, disait avec raison qu'il laissait faire le

quartier-maître parce que, quand il y regarderait, il n'en serait pas

moins attrapé par lui. Les manœuvres lui plaisaient plus que

l'administration, et au bout de peu de temps il apprit à bien commander

son régiment. Quant à la partie morale, il y réussit comme on devait

l'attendre d'un homme tel que lui. Cependant ses qualités mêmes lui

furent quelquefois nuisibles. Il avait trop d'esprit pour ceux qu'il

commandait et ne savait pas toujours se mettre à leur portée. Ses éloges

étaient trop fins pour eux, ses reproches trop amers. Il n'en était pas

moins aimé de plusieurs officiers, honoré et respecté de tous.

J'arrivai au camp au commencement de septembre 1804. J'allai rendre

visite au colonel Lacuée, qui m'emmena avec lui à Montreuil pour passer

quelques jours. Après avoir causé avec moi, il me dit qu'il était frappé

de voir combien j'étais étranger au métier que j'allais faire. En effet,

je conviens que mon ignorance était telle que je fus étonné d'apprendre

qu'il y eût des grenadiers au régiment, parce que je croyais que les

grenadiers formaient des corps à part. Il me dit que: s'il ne consultait

que son attachement pour ma famille et pour moi, il me sauverait tous

les ennuis du métier, que je lui servirais de secrétaire, et que ce

serait pour lui une société agréable et bien douce au milieu de l'exil

où il était condamné; mais qu'il s'agissait de moi, de mon avenir

militaire, qu'il fallait apprendre à connaître ceux que j'étais destiné

à commander un jour, que le moyen d'y parvenir était de vivre avec eux.

_En vivant avec les soldats, ajouta-t-il, on apprend à connaître leurs

vertus; ailleurs on ne connaît que leurs vices._ Parole d'un grand sens

et dont j'ai bien reconnu la justesse. Il fallait donc me résoudre à

être entièrement soldat, à faire mon service dans tous les grades sans

que rien me distinguât des autres. Il fit appel à mon courage, à ma

patience, à ma résignation pour cette cruelle épreuve qui devait être

longue. Je l'assurai de ma soumission et je partis pour le camp, n'ayant

aucune idée de ce qui m'attendait, mais décidé à tout braver et à aller

jusqu'au bout.

J'ai dit que le camp de Montreuil formait la gauche de l'armée de

l'Océan. Il aurait dû s'appeler le camp d'Étaples, car on avait établi

les baraques près de cette petite ville sur la rive droite de la Canche

et près de son embouchure, à 12 kilomètres de Montreuil: la première

division derrière le village des Camiers, faisant face à la mer; la

deuxième par brigade à droite et à gauche d'Étaples; la troisième à

quinze cents mètres en arrière. Cette division, qui est la nôtre,

campait dans l'ordre suivant: de la droite à la gauche le 25e léger, le

59e et le 50e. Le 27e détaché sur la rive gauche de la Canche, au

village de Saint-Josse, formant par conséquent l'extrême gauche de toute

l'armée. On voit que l'ordre de bataille n'était point rigoureusement

observé; mais quelques régiments ayant été changés, on n'avait pas voulu

opérer de déplacements pour reprendre l'ordre des numéros, ce qui était

raisonnable.

Les trois régiments campaient sur une seule ligne, et les camps étaient

tracés d'après les principes de l'ordonnance. J'entre ici dans, quelques

détails pour les personnes auxquelles les règlements militaires ne sont

point familiers.

Il y avait par compagnie quatre baraques construites sur deux rangs,

chacune pouvait contenir seize hommes, en tout soixante-quatre; c'était

peu pour des bataillons complétés à huit cents hommes, ce qui faisait

près de quatre-vingt-dix pour chacune des neuf compagnies; mais

plusieurs hommes ayant la permission de travailler en ville, d'autres se

trouvant absents pour différentes causes, ce nombre était suffisant. Les

cuisines, au nombre d'une par compagnie, étaient placées derrière;

ensuite les baraques des sous-officiers et des cantiniers sur la même

ligne, et puis celle des officiers, enfin des chefs de bataillon

derrière leur bataillon respectif, et du colonel derrière le centre du

régiment. Le règlement veut que les armes soient placées sur des

chevalets en avant du premier rang des baraques. On avait dérogé à cette

règle en les plaçant dans les baraques mêmes, ce qui valait mieux pour

ne pas exposer les fusils à toutes les intempéries pendant la longue

durée du camp. Le règlement veut aussi que les sous-officiers soient

logés avec la troupe. Au camp de Montreuil, on les avait logés en

arrière, le sergent-major, le fourrier et les quatre sergents de chaque

compagnie occupant une même baraque. Cela était convenable, car le

sergent-major, dépositaire des fonds de la compagnie, avait besoin d'une

grande table pour tenir les écritures. Quant à la discipline, cette

disposition avait son bon et son mauvais côté. Les sergents étant

séparés des soldats, ne pouvaient pas exercer une surveillance aussi

active; dans mon apprentissage de simple soldat et de caporal, j'ai vu

bien des choses leur échapper. Mais on les respectait davantage en les

voyant moins souvent, et je crois, en définitive, que cela vaut mieux.

Les baraques étaient creusées à un mètre sous terre, ce qui les rendait

fort humides. Le coucher se composait d'un grand lit de camp sur lequel

on étendait de la paille; par dessus, une couverture de laine. Chaque

homme se couchait sur cette couverture, enveloppé dans un sac de toile,

le havre-sac servant d'oreiller; on étendait ensuite sur eux une autre

couverture de laine. C'était coucher ensemble, et pourtant séparément.

Souvent un soldat abrégeait les longues nuits d'hiver en racontant une

histoire. Pour s'assurer qu'on l'écoutait, il s'interrompait de temps en

temps pour dire _cric_, ceux qui ne dormaient pas répondaient _crac_; si

tout le monde se taisait, le conteur s'endormait lui-même. Les soldats

recevaient les vivres de campagne, le pain de munition et le pain blanc

de soupe, la viande, les légumes secs, l'eau-de-vie et le vinaigre. Ils

n'achetaient au marché que les légumes frais et les pommes de terre. Ils

mangeaient avec les caporaux dans des gamelles de six à sept portions.

Les sergents, dans chaque compagnie, mangeaient entre eux. Les

sergents-majors seuls avec les adjudants vivaient en pension chez un

cantinier. Le repas de midi se composait d'une excellente soupe grasse

avec des légumes, et d'une petite portion de bœuf; celui du soir, de

pommes de terre accommodées au mauvais beurre avec des oignons et du

vinaigre. Le pain de munition était noir; le seigle qui entrait dans sa

composition lui donnait un goût acide et désagréable; l'eau-de-vie

servant à corriger l'eau, ne devait pas être bue à part, défense souvent

enfreinte, comme on le peut croire.

La tenue était bizarre et irrégulière; on arrivait à une époque de

transition. La grande tenue était celle de l'ancien régime, sauf la

couleur: habit bleu à revers blancs et passe-poils rouges, coupé à la

Française; longue veste blanche à basques, culotte blanche à long pont

sans bretelles, guêtres noires montant au-dessus du genou, comme les bas

roulés des vieillards de la Comédie française, chapeau à trois cornes

coiffé droit, cheveux coupés en brosse avec une queue sans poudre. Les

officiers remplaçaient les grandes guêtres par des bottes à revers;

singulière mode pour l'infanterie. Cette tenue, contraire à toutes les

habitudes du temps, ne pouvait pas être la tenue habituelle. En petite

tenue on portait une mauvaise capote de drap l'hiver, et l'été un sarrau

de toile, un bonnet de police, un pantalon de toile ou de gros drap,

suivant la saison, attaché par des bretelles, des guêtres de toile

blanche ou grise. On tolérait, hors du service, quelques effets de

fantaisie et même des bottes à ceux qui pouvaient s'en procurer. Enfin,

la tenue du sergent-major le plus élégant d'alors ferait honte au

dernier soldat d'aujourd'hui[2].

Voilà quels devaient être mon logement, ma toilette, mes repas, ma

société.

M. Lacuée me plaça dans la compagnie d'un bon capitaine, et mon début

fut assez ridicule. Après m'être engagé, mon capitaine eut la

complaisance de me mener au magasin pour me faire habiller. Je

recommandai au maître tailleur de m'envoyer mes effets le plus tôt

possible. Il ne me répondit que par un sourire. _Vous ignorez que nous

avons ici une habitude_, me dit le capitaine; _on ne porte point les

habits aux soldats; ce sont eux qui vont les chercher_. En retournant au

camp, je lui dis qu'avec un pareil costume, je croirais jouer la

comédie; plaisanterie fort déplacée à faire à un officier, lui-même

ancien soldat. _Je le conçois_, me répondit-il, mais j'ai peur que le

spectacle ne vous semble long; _et vous savez que les billets une fois

pris, on n'en rend pas la valeur_. Je suis bien aise d'établir ainsi la

réputation d'esprit de mon premier capitaine, fût-ce même à mes dépens.

Je m'installai ensuite dans ma baraque, où l'on me reçut fort bien; et

ma belle montre, mon linge fin, ma bourse assez bien garnie, furent

l'objet de l'admiration générale. Le bruit se répandit tout de suite

dans la compagnie que j'avais un louis à manger par jour. C'est la

manière des soldats d'exprimer la fortune. Comme l'heure de la soupe

était passée, on m'avait gardé ma portion dans un petit pot de terre. Je

fis l'éloge du cuisinier, ne sachant pas encore que l'usage des

militaires est de crier contre tout le monde et de trouver mauvais tout

ce qu'on leur donne. Dès le lendemain ma métamorphose était complète.

Habillé de pied-en-cap, j'avais mangé à la gamelle et couché avec mes

camarades; je commençai à apprendre l'exercice pour lequel j'éprouvai

quelques difficultés, le fusil me semblant lourd par manque d'habitude,

et parce que j'ai eu toujours les bras assez faibles. Je réussissais

mieux à la théorie qui semblait un jeu à mon intrépide mémoire; aussi

mes progrès dans ce genre me valurent de grands éloges. Le colonel

affectait de ne me distinguer en rien; il ne m'invitait point à venir le

voir, quoiqu'en me recevant toujours très-bien. Docile à ses

instructions, je faisais mon métier de soldat sans murmure; excepté deux

choses, qu'il ne put obtenir; la première était de faire les corvées. Je

comprenais l'avantage de faire moi-même l'exercice, de démonter et de

remonter mon fusil, d'en connaître toutes les pièces, et d'apprendre la

théorie; mais balayer les rues du camp, nettoyer la baraque, faire la

cuisine, et sans doute si mal que personne n'aurait pu la manger, à quoi

cela pouvait-il me servir? Je résistai donc et mes camarades en furent

charmés, car pour quelques sous chacun d'eux me remplaçait volontiers.

Ma seconde résistance fut de couper mes cheveux en brosse et de prendre

une queue. Je n'osai pourtant pas résister ouvertement; ma coquetterie

de vingt ans n'aurait pas trouvé grâce. Il fut donc convenu que l'on

attendrait que mes cheveux fussent assez longs, mais le perruquier de la

compagnie, d'accord avec moi, me les coupait tous les huit jours. Si je

me révoltais contre les corvées ennuyeuses, j'allais au-devant de celles

qui auraient pu paraître plus pénibles. Peu de jours après mon arrivée,

il fallut transporter des pierres au camp; je sollicitai la faveur de me

joindre à ceux qui étaient commandés de corvée à ce sujet, et je

m'attelai, comme les autres, aux petites charrettes préparées pour ce

transport. Deux jours après, il fut question d'une autre corvée plus

pénible, dont je rendis compte, ainsi qu'il suit, dans une lettre à ma

mère: «Il s'agissait de partir à l'entrée de l'a nuit, et d'aller dans

un bois à deux lieues d'ici couper des perches très-longues,

très-épaisses, par conséquent très-lourdes, et les rapporter au camp sur

nos épaules; j'étais dispensé de cette corvée, mais je me la suis

imposée volontairement, et d'abord rien ne m'a paru si pénible que de

marcher avec un pareil poids sur les épaules. Cependant, à peine arrivé

au camp, je n'ai ressenti ni douleur, ni fatigue, et j'ai recueilli

l'avantage de prouver à mes camarades mon courage et mon zèle, de

trouver la nuit ma paille excellente, et le lendemain mon sac

très-léger. Lorsque l'on est condamné par sa position à mener une vie

dure, ce qu'il y a de mieux à faire est de s'imposer volontairement

quelque chose de plus dur encore; alors, ce qui devait fatiguer repose,

et ce que l'on appelait un sacrifice devient un dédommagement.»

Cette lettre eut beaucoup de succès dans ma famille, et M. Molé

m'écrivit à cette occasion le billet le plus aimable; il m'assurait

qu'il aurait suivi mon exemple, si les souvenirs de sa famille ne

l'eussent point destiné à la magistrature.

Je ne montai la garde qu'une seule fois comme soldat; on me mit en

faction à la porte du magasin d'habillement, et je quittai mon poste.

J'ajoute tout de suite que j'étais dans mon droit, car mon caporal y

était et le trouvait bon. Ma deuxième faction a été, près d'un

demi-siècle plus tard, comme garde national, à l'entrée de la caserne de

la rue de la Pépinière, après 1848; et cette fois-là, je n'ai pas

déserté mon poste.

Avec ma réputation de fortune, il était assez naturel de payer ma

bien-venue. Le colonel me dit que ce serait de bonne grâce de ma part,

mais qu'il ne fallait pas me le laisser imposer. Les soldats m'en

parlèrent, je répondis que nous verrions plus tard; et, au moment où

l'on y pensait le moins, je donnai un grand repas. J'invitai les soldats

de ma baraque et tous les caporaux de la compagnie. Le repas se

composait de quelques plats de grosse viande, d'une salade, d'un plat de

pommes de terre, de la bière à discrétion, et de mauvais vin

d'ordinaire, dont j'offrais dans de petits verres. Le vin, qui coûtait

vingt-cinq sous la bouteille, était un objet du plus grand luxe. Un

verre d'eau-de-vie termina le repas. Nous étions quatorze et j'en fus

quitte pour 21 francs. Mais un déjeuner que j'offris souvent à la

chambrée se composait d'un petit pain avec un verre d'eau-de-vie pour

chacun; des soldats qui faisaient ce commerce nous les apportaient avant

que nous fussions levés, et nous prenions ce premier repas en causant,

chacun renfermé dans son sac. Rien au monde ne leur faisait plus de

plaisir.

Un jeune caporal se chargeait particulièrement de mon instruction. Ce

caporal, me trouvant fort novice pour l'état militaire, croyait

apparemment mon ignorance égale en toutes choses. Un jour, nous

promenant ensemble sur les bords de la mer, il voulut m'apprendre ce que

c'était que le flux et le reflux; pour le coup, ce fut à moi de prendre

ma revanche, et je lui dis que je me rappelais très-bien que lorsque

César conduisit les légions romaines sur les bords de l'Océan, les

soldats furent étonnés de ce phénomène qui n'a point lieu dans la

Méditerranée. Il resta stupéfait.

Je fus nommé, le 18 octobre, caporal dans la même compagnie. Il n'y eut

rien de changé dans ma manière de vivre, puisque je connaissais tout le

monde et que j'en étais connu. Ce fut cependant alors que je subis mes

plus fortes épreuves. Mes premiers débuts avaient été encouragés par

beaucoup d'indulgence, mais on est nécessairement plus sévère pour un

caporal qui doit répondre des autres. Or, j'étais négligent, souvent mal

tenu, sans ordre dans ma dépense et dans l'emploi de mon temps,

remettant tout au dernier moment, et souvent quand il était trop tard.

Ces défauts me firent punir plus d'une fois et réprimander plus souvent

encore. Mon colonel partit pour Paris vers le milieu de novembre, afin

d'assister au couronnement de l'Empereur. Le colonel se garda bien de me

donner la moindre espérance sur mes chances d'avenir, de me dire quand

il comptait me nommer sergent, quand je pourrais me flatter de devenir

officier. _C'est un temps d'épreuves à passer_, me disait-il, _il faut

cacher les avantages de votre situation personnelle, oublier et faire

oublier aux autres que vous devez les commander un jour, enfin remplir

jusqu'au bout votre rôle de soldat et de caporal. Vous saviez bien jouer

la comédie au Marais et à Méréville, que ne la jouez-vous ici!_ Je lui

répondais qu'ici le spectacle était long, la pièce ennuyeuse, les

costumes affreux, les acteurs sans talent, et qu'enfin il n'y avait pas

d'actrices.

Je restai donc seul au milieu de tant d'hommes dont aucun ne pouvait

m'entendre; aucun ne savait même le nom des personnes qui m'étaient

chères, des lieux où j'avais passé ma vie. J'ai raconté comment nous

étions nourris, vêtus, logés. La mauvaise saison rendait la vie

matérielle plus pénible encore. À peine pouvions-nous sortir, et n'ayant

pas la permission d'avoir de la lumière, il fallait nous coucher quand

le jour finissait. J'avais plus de vingt ans; depuis deux ans j'étais

mon maître. Quel contraste avec la vie que l'on menait à Paris, et que

j'avais menée moi-même l'hiver précédent. La chute du jour me causait

une tristesse inexprimable; c'était le moment où finissait notre journée

et où commençaient les soirées de Paris, et depuis cette époque je n'ai

jamais entendu battre la retraite sans un serrement de cœur. Un soir, je

portais à souper à un sergent de garde, c'était un des derniers beaux

jours de l'automne. Je m'assis à moitié chemin, je regardai le coucher

du soleil, dont les derniers rayons allaient disparaître; je pensai à la

vie du monde, à l'élégance des toilettes, à l'agrément de la

conversation, mes yeux se fixèrent sur mes souliers ferrés, mon pantalon

et mon sarrau de grosse toile, le pot de terre qui renfermait le triste

souper de mon sergent, et je me mis à fondre en larmes.

Pourtant j'étais loin de me sentir découragé. D'abord la légèreté de

l'âge rendait mes impressions mobiles. La gaîté succédait à la

tristesse, les plaisanteries et les chansons des soldats m'amusaient

comme le premier jour. Mon emploi de caporal me donnait une petite

importance; j'étais fier du parti que j'avais pris, et je tenais à

honneur de ne pas céder. J'appris à cette époque que plusieurs jeunes

gens de mes amis venaient de jouer la comédie à Paris, et presqu'en

public, avec des femmes qui se destinaient au théâtre. En présence de

pareils divertissements je ne me plaignais pas d'être caporal et de

manger à la gamelle.

On m'avait nommé caporal d'ordinaire, emploi bien pénible l'hiver; il

fallait par tous les temps aller à Étaples, à près de deux kilomètres du

camp, pour acheter des légumes. On sait qu'un soldat accompagne toujours

le caporal d'ordinaire pour être témoin des marchés. L'usage est que le

caporal et le soldat boivent la goutte ensemble aux dépens de la

compagnie; je donnai le bel exemple, fort peu suivi depuis, de payer

cette dépense, et la compagnie m'en sut beaucoup de gré. Les soldats ne

se faisaient aucun scrupule de tromper les marchands, et des hommes,

fort honnêtes d'ailleurs, trouvaient cela très-simple. Persuadés que

chacun les volait, depuis le ministre jusqu'à leur sergent-major, depuis

les fournisseurs de l'armée jusqu'aux paysans, les petits vols qu'ils

pouvaient faire à leur tour leur semblaient une revanche très-légitime.

Le colonel Lacuée revint au commencement de janvier, parut satisfait de

ma conduite et ne me parla point d'avancement. Chaque régiment

fournissait pour la garde des bateaux canonniers à Étaples un

détachement qu'on renouvelait tous les mois. Je fus désigné pour le

détachement qui s'embarquait le 1er pluviôse (22 janvier). Les

militaires connaissent leur tour, et ce n'était pas le mien.

Je réclamai auprès de l'adjudant, qui me reçut fort mal. Je m'en

plaignis au colonel, en lui représentant que j'étais caporal depuis

trois mois, que j'avais rempli ce grade dans la saison la plus

rigoureuse et de la manière la plus pénible, que je ne pouvais

comprendre l'avantage de passer un mois sur des bateaux où l'on était

plus mal encore, sans aucune utilité pour ma carrière, et que s'il

fallait rester caporal, je désirerais au moins que ce fût au camp, où

l'on pouvait apprendre quelque chose. _Vous apprendrez_, me dit-il, _à

être contrarié_. Je l'assurai qu'à cet égard, depuis quatre mois, il

avait bien complété mon éducation.

Je partis donc pour Étaples avec le détachement, et l'on nous installa

dans une canonnière par un temps affreux, exposés à la pluie, à la neige

et aux vents; nous couchions dans des hamacs où l'on pouvait à peine se

garantir du froid. La marine se chargeait de nous nourrir et s'en

acquittait avec de mauvais fromage et des pois durs fricassés dans

l'huile. Les soldats, très-mécontents, s'en vengeaient par des murmures

entremêlés d'histoires plaisantes et de chansons. Pour ma part j'étais

peu sensible à tout cela, et j'écrivais à ma mère: _Je ne crains ni le

froid, ni la neige, ni le vent qui désolent ici les soldats que je

commande. Les peines physiques, qui sont tout pour le commun des hommes,

ne sont rien pour celui qui veut se distinguer et qui a l'espérance d'y

réussir; on a toujours assez de santé et de force quand on a du courage.

Je plains bien plus les soldats de l'équipage que moi; ils ont moins de

ressources et moins de motifs d'encouragement._ J'aime à retrouver les

mêmes sentiments exprimés à peu près de même dans des occasions plus

graves pendant la durée de ma carrière.

Mais je m'affligeais d'une situation qui me rendait toute occupation

impossible, et je ne pouvais comprendre par quelle manie mon colonel me

condamnait à une corvée aussi inutile. J'en eus bientôt l'explication,

car au bout de cinq jours on vint m'apprendre que j'étais nommé sergent

et que je devais rentrer au camp. C'était donc une malice, une épreuve

de patience pour mon caractère. J'aurais dû m'en douter, connaissant mon

colonel; si j'avais été aussi fin que lui, et que j'eusse accepte cette

corvée gaiement et sans réclamation, je me serais fait à ses yeux un

honneur infini.

La compagnie dans laquelle j'entrai était commandée par un capitaine,

très-bon homme, insouciant dans son service, et ne sachant pas faire

servir les autres, ayant pour sergent-major un mauvais sujet accablé de

dettes, un fourrier qui ne valait pas mieux, des sergents fort braves

gens, d'un caractère doux. Nous logions dans la même baraque, et nous

mangions ensemble.

Je pris la semaine en arrivant au camp, et comme c'était jour

d'inspection je passai en revue, pour la première fois de ma vie, toute

la compagnie, ce qui me flatta beaucoup. Je passai près de deux mois

dans ce nouveau grade et ils furent fort employés; le sergent-major

étant en prison et suspendu de ses fonctions, un sergent détaché, un

autre embarqué, un troisième à l'hôpital, je me trouvai seul dans une

compagnie aussi mal commandée que mal administrée. C'était de la besogne

pour un débutant, je m'en tirai le moins mal possible.

Ce fut à cette époque qu'on me chargea de défendre devant le conseil de

guerre un soldat prévenu de désertion, homme très-borné, et qui

réellement n'avait pas su ce qu'il faisait; je fis valoir auprès du

Conseil son peu d'intelligence qui l'empêchait d'avoir la conscience de

sa faute, et je terminai par la péroraison suivante:

_L'accusé, Messieurs, n'a rien à ajouter aux explications que vous venez

d'entendre; c'est dans le simple exposé de sa conduite qu'il trouvera sa

justification. S'il était coupable, il tâcherait d'émouvoir votre pitié

en faveur de trois années de service et dune conduite irréprochable

jusqu'à ce moment. Mais il est innocent; il est accusé d'un crime qu'il

n'a jamais eu l'intention de commettre, et comment n'espérerait-il pas,

lorsqu'au lieu d'implorer votre clémence, il réclame votre justice._

L'accusé fut acquitté, et le capitaine-rapporteur, en lui lisant son

jugement, eut la bonté d'ajouter qu'il lui conseillait de ne pas

recommencer, de peur de ne pas trouver un aussi bon défenseur. Cet

événement fit beaucoup d'effet dans la division, les soldats accusés

voulaient tous être défendus par moi. J'en acceptai quelques-uns, et je

réussis toujours quand la cause n'était pas trop mauvaise.

Mon sergent-major sortit de prison et reprit ses fonctions; mais ce ne

fut pas pour longtemps, et je fus la cause involontaire d'un nouveau

malheur qui acheva de le perdre. Dans les premiers jours de mars, ce

malheureux sergent-major m'invita à un dîner que donnait un de ses amis

à Étaples; il y avait ce jour-là exercice des sous-officiers, le colonel

demanda pourquoi je n'y étais pas, l'adjudant répondit que j'étais de

service, et j'étais en effet de planton au magasin d'habillement. Mais

un capitaine m'avait vu à Étaples avec mon sergent-major. Le lendemain,

mon colonel me fit venir, et après un long sermon sur ce que je sortais

étant de service, je répondis qu'il ignorait apparemment ce qu'était le

service de planton au magasin; qu'après avoir défilé la parade, le

sergent se présentait chez le capitaine d'habillement pour lui demander

ses ordres, que le capitaine répondait qu'il n'en avait point, qu'alors

le sergent rentrait au camp et se promenait pendant vingt-quatre heures,

qu'enfin cela durait ainsi depuis mon arrivée, et que je n'avais fait

que suivre l'exemple général. Le colonel avait la prétention de savoir

tout ce qui se passait dans son régiment, et rien ne l'impatientait plus

que d'être pris en faute à ce sujet; il fut donc fort en colère, il

cassa le sergent qui m'avait précédé dans ce poste malencontreux, et qui

ne m'avait pas attendu pour me donner la consigne. Il fallait aussi me

casser en compagnie de tous les sergents du régiment, car j'ai déjà dit

qu'on ne faisait pas autre chose depuis un an. Quelque temps après le

sergent-major fut cassé, et placé comme sergent dans une autre

compagnie. Pour moi, je ne fus pas même consigné; mais ce qu'il y a de

singulier, c'est que, quinze jours après, on me donna la place du

sergent-major, dont j'avais involontairement complété la disgrâce.

Avant de parler de ce nouveau grade, je veux faire quelques observations

sur le régiment que je commençais à bien connaître. Le 59e s'était

distingué dans les guerres de la Révolution, et faisait partie de la

division Desaix à Marengo; dix sous-officiers et soldats reçurent des

fusils d'honneur pour leur conduite pendant cette journée. En 1802, ce

régiment tenait garnison à Clermont-Ferrand, lorsque le nouvel évêque,

M. de Dampierre, y fut installé solennellement en vertu du concordat.

Nous ne pouvons pas comprendre aujourd'hui combien alors des cérémonies

religieuses, des honneurs accordés à un évêque semblaient étranges.

Aussi le capitaine de musique imagina de faire jouer à la cathédrale les

airs les plus ridicules, tels que: _Ah! le bel oiseau, maman,_ en

choisissant de préférence le moment de l'entrée de l'évêque; le régiment

fut envoyé à Luxembourg, où le dépôt se trouvait encore. J'ai dit dans

quel désordre le dernier colonel avait laissé l'administration;

l'instruction militaire n'avait pas été moins négligée, et tout était à

refaire, ou plutôt à créer. On a vu dans l'état de la composition du

camp que les régiments avaient deux bataillons complétés à huit cents

hommes. Les deux chefs de bataillon étaient MM. Savary, frère du duc de

Rovigo, vif, animé, colère, inégal dans sa manière de servir; et

Silbermann, Alsacien, froid, méthodique, d'une tenue parfaite. Tous

deux, devenus à leur tour chefs de corps, moururent au champ d'honneur,

comme leur colonel. Lacuée voulait avoir une police, exemple que je n'ai

pas cru devoir suivre quand j'ai eu moi-même l'honneur de commander un

régiment. Les rapports de cette nature sont quelquefois faux, toujours

exagérés; on donne trop d'importance à des propos irréfléchis, et il est

à craindre que le colonel ne puisse se défendre de quelque injustice

envers de bons officiers. Il y a des paroles que l'on ne doit point

entendre, des choses qu'il vaut mieux ne pas savoir. Je pourrais donner

l'état nominatif des officiers du 59e, avec des notes sur chacun d'eux;

mais cette liste serait fastidieuse, et je me contenterai d'observations

générales en citant quelques noms. Les officiers sortaient des rangs des

sous-officiers; tous avaient fait la guerre, la plupart étaient des gens

de peu d'éducation. Quelques-uns, pour réparer ce désavantage, s'étaient

donné une demi-instruction assez confuse. Leurs manières étaient

communes, leurs politesses, des politesses de soldats. Le plus distingué

de tous, le capitaine Baptiste, devint le colonel du 25e léger. Le plus

original, le capitaine Villars, gascon de naissance et de caractère,

exagérait outre mesure le nombre de ses actions d'éclat et de ses

blessures, quoique plusieurs des unes et des autres fussent

très-réelles. Saint-Michel, mon premier sous-lieutenant, devint général

de division commandant la division militaire de Toulouse.

Les sergents-majors avec qui j'ai vécu dans l'intimité pendant cinq mois

ne se distinguaient pas des officiers. Ceux-ci avaient été sergents; les

sergents pouvaient devenir officiers. Plusieurs auraient pu s'élever

au-dessus des autres, mais ils n'avaient qu'un commencement d'éducation,

aucune fortune, quelques-uns contractèrent l'habitude de boire, et

arrivèrent à peine au grade de lieutenant ou de capitaine. Rester

plusieurs années soldat ou sous-officier est toujours une épreuve pour

un homme bien élevé. Décours, jeune homme de mon âge, sergent comme moi

dans la même compagnie, m'amusa beaucoup par son originalité. D'une

famille noble de Castillonès (ce dont il se vantait beaucoup), je n'ai

connu que lui au régiment qui eût une véritable instruction. Il aimait

la littérature, et nous avons fait bien des lectures ensemble. Aussi

gascon que son origine, il eût dû être le sergent-major de Villars. On

n'imagine pas toutes les histoires qu'il inventait sur lui et sur les

autres. Mais la bravoure n'était pas en lui une gasconnade: brillant à

la guerre, je pourrais ajouter querelleur et duelliste en temps de paix,

s'il m'appartenait de m'appesantir sur les défauts d'un camarade qui m'a

toujours témoigné une véritable amitié.

Les plus malheureux au camp étaient sans contredit les sergents-majors

dépositaires des fonds de la compagnie, que le capitaine aurait dû

garder dans sa baraque, où ils auraient été plus en sûreté. Aujourd'hui,

le règlement défend avec raison aux capitaines de s'en dessaisir. Le

capitaine, toujours responsable, aurait payé en cas de déficit, mais il

s'en serait vengé en faisant casser le sergent-major. Celui-ci craignait

donc sans cesse d'être victime d'un vol, et le plus léger déficit

semblait grave à un militaire qui n'avait que sa faible solde. Ils

étaient encore exposés à des dangers d'une autre nature, au danger des

tentations. À cette époque, on payait la solde pour les hommes de la

compagnie censés présents, et au dernier prêt du trimestre on retenait

la solde de toutes les journées d'absence. Ainsi le sergent-major avait

en sa possession, pendant trois mois, une somme d'argent souvent

considérable pour un soldat, et dont il ne devait compte qu'à la fin du

trimestre; et ayant de l'argent à sa disposition, souvent accablé de

fatigue, par le froid, par la grande chaleur, ou après une journée de

pluie, il fallait se refuser, non pas une bouteille de vin, qui était un

grand luxe, mais une bouteille de bière ou un petit verre d'eau-de-vie.

Ceux qui n'avaient point cette vertu se trouvaient embarrassés au moment

du règlement des comptes. Ainsi l'on convenait généralement que les

sergents-majors ne pouvaient se tirer d'affaire avec leur faible solde,

et c'est bien à eux que s'appliquait le mot de M. de Talleyrand: _qu'il

ne connaissait personne qui pût vivre avec son revenu_. Plusieurs

capitaines le disaient franchement, en ajoutant qu'ils voulaient

connaître les petites ressources que le sergent-major se procurait.

C'étaient quelques hommes absents que l'on comptait comme présents,

quelques journées d'hôpital que l'on cherchait à dissimuler. On se

montrait plus sévère pour les manœuvres dont le soldat aurait été

victime; par exemple, un conscrit qui ne savait pas ce qui lui était dû

et au compte duquel on portait des effets ou de l'argent qu'il n'avait

pas reçus. Ainsi, voler les particuliers était criminel; voler l'État

n'était qu'une faute vénielle: singulière morale à laquelle on était

conduit par l'insuffisance de la solde. Les soldats connaissaient ces

tours de passe-passe et en faisaient justice. _Le sergent-major connaît

l'arithmétique_, disaient-ils; _pose zéro et retiens neuf_. D'ailleurs

le mauvais exemple porte toujours ses fruits? La quantité de bois

accordée pour la construction des baraques paraissant insuffisante, on

permettait aux soldats d'aller la nuit couper des arbres dans les forêts

voisines; et pour mettre un terme à un pareil abus, il fallut les ordres

les plus sévères de l'Empereur. Comment ensuite pouvait-on exiger des

sergents-majors et des caporaux d'ordinaire de la probité soit envers

les soldats soit envers les marchands. On a pris le parti de payer

convenablement les militaires, et alors on a le droit d'être sévère.

Pendant que j'étais sergent-major on me vola 300 francs. Mes camarades

m'en témoignèrent leurs regrets, en me demandant seulement la permission

d'ajouter qu'ils étaient charmés que ce malheur fût tombé sur moi plutôt

que sur l'un d'eux; 300 francs étaient un léger sacrifice pour ma

famille et aucun autre sergent-major n'eût pu supporter une pareille

perte.

Le camp de Boulogne, dont celui de Montreuil formait la gauche, a laissé

de profonds souvenirs dans notre histoire contemporaine. L'avantage des

réunions de troupes dans les camps est connu de tous les militaires. On

attribue au camp de Boulogne l'honneur des succès que nous avons obtenus

dans les campagnes suivantes: et l'on nous voit toujours occupés de

travaux militaires, d'exercices de tous genres. J'étonnerai donc mes

lecteurs en leur disant combien, au camp de Montreuil, nos chefs

s'occupaient peu de notre instruction, comme ils profitaient mal d'un

temps si précieux. Le maréchal Ney commanda deux grandes manœuvres dans

l'automne de 1804 et autant en 1805, j'y assistai comme simple soldat

puis comme officier. C'était un grand dérangement et une excessive

fatigue; nous partions avant le jour, après avoir mangé la soupe, et on

rentrait à la nuit, n'ayant eu pendant la journée qu'une distribution

d'eau-de-vie. Le général Malher, qui remplaça le général Partouneaux,

réunit à peine la division trois fois et l'on manœuvra mal, il n'y eut

point de manœuvre de brigade, le général ne venait même jamais au camp.

Chaque colonel instruisait son régiment comme il voulait; on faisait

quelques théories, on instruisait les conscrits, et au printemps de

chaque année, on recommençait l'instruction pratique de tous les

sous-officiers, depuis la position du soldat sans armes. Le général

Malher annonça même un jour l'intention de faire prendre un fusil aux

officiers et de les faire exercer comme un peloton; on lui représenta

que les soldats se moqueraient d'eux et heureusement ce projet ne fut

pas mis à exécution. Je trouvais déjà assez ridicule de vouloir

instruire les sous-officiers comme des conscrits, de leur apprendre ce

qu'ils savent et ce qu'ils doivent enseigner aux autres; aussi rien ne

les impatientait davantage. Un jour l'adjudant-major désignait un vieux

sergent pour instruire des recrues, celui-ci répondit avec son accent

provençal: _Je ne suis pas dans le cas, monsieur. L'exercice, je ne la

sais pas. Si je la savais, on ne me la montrerait pas; si je ne la sais

pas, je ne peux pas la montrer_[3]. L'instruction ainsi commencée pour

toutes les classes se prolongeait jusqu'à l'école de bataillon. Le

régiment fut rarement réuni pour manœuvrer en ligne; on fit quelques

promenades militaires qui n'étaient qu'une simple marche, comme une

petite journée d'étape; quelques tirs à la cible, sans aucune méthode,

point d'école de tirailleurs, point d'escrime à la bayonnette, point de

salle d'armes. On n'imagina pas une fois de construire le plus simple

ouvrage de campagne. Aucun officier ne fut chargé du moindre travail de

connaissance. Je ne parle pas d'écoles régimentaires, qu'il était si

facile d'établir et auxquelles on ne pensait point alors. Faire faire

l'arithmétique aux soldats ou leur apprendre l'orthographe eût paru bien

étrange. Il valait mieux s'enivrer quand on avait de l'argent, ou bien

dormir quand on n'en avait pas. Les régiments nos voisins n'en faisaient

pas davantage, et je crois pouvoir en dire autant de la première et de

la deuxième division, dont l'exemple nous eût entraînés malgré nous. Il

est fort heureux qu'une si longue oisiveté n'ait pas enfanté de plus

grands désordres.

Au commencement de mars, on donna à chaque compagnie un petit jardin à

cultiver; très-bon moyen pour occuper les soldats et pour leur procurer

sans frais des légumes. Cependant ils s'en plaignirent, tant la paresse

a de charmes. Les soldats sont comme les enfants, hélas! comme la

plupart des hommes, il faut leur faire du bien malgré eux.

Ce fut à une des promenades militaires dont je viens de parler, que mon

sous-lieutenant me dit d'un ton dégagé, en jouant avec son épée:

_Sergent, nous fons là une belle promenade.--Oui, mon lieutenant,

répondis-je, mais moi qui ai un sac et un fusil à porter je trouve que

nous vons un peu loin_.

Qu'est-ce donc qui occupait toute cette jeunesse dans les moments non

employés à l'exercice, au nettoiement des armes, aux soins de propreté

pour lesquels on se montrait du moins assez sévère? Rien du tout, je

puis le dire. Dormir une partie du jour, après avoir dormi toute la

nuit, chanter des chansons, conter des histoires, quelquefois se

disputer sans savoir pourquoi, lire quelques mauvais livres que l'on

parvenait à se procurer; c'étaient leur vie, l'emploi de la journée des

sergents comme des soldats, des officiers comme des sergents. Les mœurs

étaient meilleures qu'on n'aurait pu le croire. D'abord on ne voyait pas

de femmes, nous n'allions jamais à Montreuil distant de trois lieues. Si

la ville d'Étaples offrait des ressources, elles étaient prises par la

deuxième division, qui y campait. Sans doute on trouvait quelques

paysannes aux environs, mais ces paysannes avaient leurs parents, leurs

maris ou leurs amoureux et leurs confesseurs, et l'on ne pouvait les

compter que comme de rares exceptions. Je suis persuadé que pendant

toute la durée du camp, à peine un homme sur cinquante a-t-il eu le

moindre rapport avec une femme. Dira-t-on que cette privation devait

engendrer des désordres d'une autre nature? Il y en avait sans doute,

mais en très-petit nombre. Je puis affirmer ce que j'avance; car quand

on est aussi rapproché les uns des autres, on sait ce qui se passe. Le

fait est qu'on n'y pensait guère. Cette expérience m'a fait croire bien

exagéré ce que l'on raconte des mauvaises mœurs des couvents; d'autant

plus que les moines regardent comme un devoir d'éloigner toutes les

idées que nous nous plaisions à entretenir. En effet, si nous étions

sages, c'était par manque d'occasions; quand par hasard une seule femme

venait à paraître, on n'imagine pas l'excitation que causait sa

présence; et ces soldats, si tranquilles au camp, auraient tous voulu en

garnison avoir une maîtresse.

Souvenirs militaires de 1804 à 1814 · 第 1 / 32 段