Sous l'avant-toit formé par le plancher proéminent de la galerie, et
tout près de la première marche de l'escalier, on voyait une porte
ouverte; à droite et à gauche un banc de bois blanc; devant la porte
une vasque de pierre grise, entourée de seaux de cuivre et surmontée
d'une tige de fer creux d'où ruisselait un filet d'eau, retombant avec
une mélodie assoupissante dans la vasque. À travers la porte on
voyait briller un grand feu à flamme résineuse dans l'âtre. C'était la
cuisine du châlet.
À gauche de cette cuisine, une petite fenêtre basse et à petits
carreaux de verre à huit faces, encadrés dans le plomb, illuminait un
établi d'horloger vivement éclairé par la fenêtre. Des pendules de
bois, des boîtes de montre en argent et en or, des ressorts d'acier,
des rouages dentelés par la lime étaient suspendus aux vitres ou jetés
pêle-mêle sur l'établi. On entendait du dehors le grincement de
l'outil qui façonnait l'acier dans les mains du père de famille ou des
enfants du châlet.
Ce spectacle de l'industrie sédentaire de l'horloger, mêlé aux travaux
champêtres du paysan des hautes montagnes, présentait un aspect de
bien-être et de bon ordre qui faisait penser aux premiers temps du
vieux monde. L'abrutissante division du travail, qui mécanise l'homme
pour enrichir la société et qui fait de l'ouvrier humain une machine à
un seul usage, n'était pas encore inventée: l'artisan, le pasteur et
le laboureur étaient confondus dans un même homme. On sait que de
Besançon, de Saint-Claude, de Morez, au Locle et à la Chaux-de-Fonds,
jusqu'aux plateaux de Saint-Fergues qui dominent le bassin de Genève,
presque tous les châlets isolés, bâtis au milieu des pâturages,
cachent un atelier domestique d'horlogerie! Chose étrange! ces
solitaires, pour qui les heures ne marquent que le retour périodique
des mêmes saisons et l'immobilité au temps sur le cadran de leurs
occupations toujours les mêmes, sonnent partout l'univers les heures
agitées de la vie des villes. Ces habitants du Jura ressemblent aux
_muézimes_ des cités de l'Orient, qui se tiennent sur les hauteurs de
l'atmosphère, au sommet des minarets, pour chanter l'heure et pour
avertir les hommes d'en bas de la fuite inaperçue du temps, qui glisse
entre les doigts de l'homme comme l'eau.