Les organes passifs et actifs de cette pression mutuelle de l'âme sur
le monde visible et du monde visible sur l'âme de chacun de nous sont
nos sens. Ces sens sont les liens des deux mondes: le monde
intellectuel et le monde matériel. Semblables à des interprètes que
nous employons dans les pays étrangers pour communiquer avec les
hommes et les choses du pays, ils nous traduisent la matière en idée
et l'idée en matière. Voilà la fonction des sens.
Dieu, dans son économie divine et pour des desseins que nous ne savons
pas, n'a donné qu'un petit nombre de ces sens à l'âme pour la mettre
en rapport de jouissance ou de souffrance avec le monde matériel.
L'âme pourrait en avoir des milliers, et sans doute elle en aura un
jour un nombre infini. C'est un édifice obscur ou à demi-jour dans
lequel l'architecte n'a percé que cinq fenêtres, mais où la lumière
entrera à torrents quand les murailles tomberont sous la main divine
de la mort.
En attendant, plus nos sens bornés à ce petit nombre communiquent
d'impressions du monde extérieur à l'âme, plus l'âme est âme,
c'est-à-dire plus elle perçoit, plus elle exerce de pression du monde
extérieur sur elle-même et d'elle-même sur le monde extérieur. Sa
puissance s'accroît de tout ce qu'elle perçoit et de tout ce qui se
produit d'idées ou de sentiments en elle par ces perceptions.
Indépendamment de toutes ces impressions spontanées que la nature,
sans l'assistance d'aucun ART, produit sur l'âme, les ARTS,
c'est-à-dire cette multiplication des effets de la nature sur les sens
(car un art n'est que cela), les arts, disons-nous, multiplient à
l'infini ces impressions de l'âme. Les arts mêmes ne paraissent avoir
été accordés à l'homme que pour accroître indéfiniment cette puissance
d'impressionnabilité, d'idées, de sensations, de sentiments, dans
l'âme de l'homme. Si je pouvais, pour me rendre plus intelligible,
employer ici un terme de médecine, je dirais que dans ma pensée les
_arts_ ne sont que les EXCITANTS, les grands et énergiques CORDIAUX de
l'intelligence et du sentiment par les sens.
Il y a autant d'ARTS qu'il y a de sens pour l'homme; chaque sens a le
sien. Les sens de la parole, de l'oreille et des yeux, sont les plus
puissants parmi ces organes qui mettent l'âme en rapport avec le monde
extérieur; aussi l'art de l'éloquence ou de la poésie est-il le
premier des arts, celui qui exerce le plus d'empire sur nous-mêmes ou
sur les autres hommes, l'art de modifier l'âme elle-même par la parole
écoutée, ou l'art de modifier l'âme des autres hommes par la parole
proférée. Aussi remarquez que c'est l'art où la matière a le moins de
part, l'art pour ainsi dire tout spiritualiste, l'art frontière entre
l'âme évoquée et les sens évanouis. Dieu seul a pu créer et peut
expliquer ce phénomène du sens immatériel contenu dans la parole
matérielle ou contenu dans les _lettres_, signes hiéroglyphiques que
la matière fait à l'esprit.
V
Après cet art suprême de la parole parlée ou écrite, qui est l'art de
la langue, l'art des lèvres, l'art de ce sens appelé la bouche, OS,
l'art de l'éloquence, viennent les arts de l'oreille et des yeux: la
musique et la peinture. L'un est l'art de multiplier les impressions
de l'âme par les sons; l'autre est l'art de multiplier les
impressions de l'âme par la vue, par les formes, par les couleurs, par
les illusions que le dessin des contours, l'ombre et la lumière, les
teintes, les nuances imitées de la nature font sur les yeux.
Il me serait difficile d'assigner la prééminence entre ces deux arts
de la musique ou de la peinture; cette prééminence me paraît même
devoir être toute personnelle dans celui qui préfère la peinture à la
musique ou la musique à la peinture. Elle doit résulter, pour le
musicien, d'un organe plus perfectionné de l'oreille, qui lui fait
percevoir plus complètement qu'à un autre homme les modulations des
sons dans la nature sonore; elle doit résulter pour le peintre d'un
organe plus perfectionné de l'oeil, qui lui fait percevoir plus de
formes et plus de couleurs dans la nature visible. Tel art, tel
organe; la vocation n'est qu'un organisme plus accompli.
Rossini et Mozart devaient avoir une oreille infiniment mieux
construite que celle du forgeron qui bat le fer sur l'enclume
retentissante; Raphaël ou Titien devaient avoir l'oeil du lynx avec la
transparence et l'éblouissement du kaléidoscope aux mille groupements
de forme et aux mille nuances du coloris.
S'il s'agissait de moi personnellement, j'avouerais que je préfère la
musique à la peinture, sans doute parce que la nature m'aura doué
d'une oreille plus sensible que le regard. Cette sensibilité de
l'oreille dans mon organisation est telle que j'entends, malgré moi,
dix conversations à la fois entre des groupes qui parlent à voix basse
dans une réunion d'hommes agités, et que je distingue, dans un souffle
de brise tamisé par les feuilles d'arbres en été, toutes les notes,
toutes les mélodies et toutes les harmonies d'un orchestre à cent
instruments.
S'il me fallait cependant chercher d'autres raisons de cette
préférence personnelle pour la musique sur la peinture, j'en
trouverais peut-être encore de plus motivées dans l'essence même de
ces deux arts. Ainsi je dirais que la musique est de tous les arts
celui qui se rapproche le plus de la parole, l'art suprême; que la
musique est presque la parole, et quelquefois _plus_ que la parole;
car, si elle ne précise pas les idées dans des lettres, elle suscite
des sensations et des sentiments illimités dans des sons.
Je dirais de plus que la musique est un mouvement, une locomotion de
l'âme par l'oreille, qui vous saisit, vous emporte, vous transporte,
vous exalte en croissant jusqu'au vertige, jusqu'au délire, et que la
peinture est immobile et uniforme comme la matière inanimée. Je dirais
encore que la peinture est une illusion du pinceau, une comédie sur la
toile, qui vous montre des saillies où tout est plat, des formes où il
n'y a que des ombres, tandis que la musique est une réalité. On me
répondrait que la musique passe et que la peinture demeure, que la
musique est un instant et que la peinture est une éternité, et je ne
saurais plus que dire. Ne déterminons donc pas la prééminence entre
ces deux grands arts; cette prééminence est en nous et non dans l'art
lui-même: à chacun son goût, à chacun son art. Qui osera prononcer
entre Rossini et Raphaël? Jouissons des deux tour à tour; voilà la
vraie préférence.