Ce livre, comme nous l'avons dit, a donné l'empire aux lettrés comme à
ceux dont l'intelligence, cultivée par de continuelles études,
éclairait le mieux la conscience des règles de gouvernement consignées
dans le texte de la philosophie raisonnée de Confucius. L'empire tout
entier n'a été qu'une vaste école; les emplois publics n'ont été que
les rangs décernés dans une académie. Le gouvernement lui-même, dans
la personne des empereurs, a raisonné le pouvoir avec les peuples, les
peuples ont raisonné l'obéissance avec le gouvernement. Le pouvoir
n'en a pas été moins respecté, l'obéissance des peuples moins
assurée; les conquêtes et les dynasties tartares, amenées par la
conquête, n'ont rien changé à cette civilisation par la littérature.
Les vainqueurs ont été forcés de prendre les moeurs des vaincus; la
pensée a triomphé de la force; le palais des souverains tartares a
continué à être le sanctuaire de la philosophie et de la littérature.
Plusieurs de ces souverains ont été eux-mêmes des lettrés ou des
poëtes du plus haut mérite.
«Il ne faut point s'en étonner, disent les Mémoires sur la Chine les
mieux informés. Les annales racontent, sur toutes les dynasties, les
succès des études des fils des empereurs, dont plusieurs l'ont été
depuis. La doctrine de l'antiquité a tellement fait plier le génie de
la cour que leur éducation à cet égard est plus sévère que celle des
fils des simples citoyens. L'empereur _Kang-hi_ dit à ses enfants: «Je
montai sur le trône à huit ans; mes ministres furent mes maîtres et me
firent étudier sans relâche les _King_ et les annales. Ce ne fut
qu'après qu'ils m'enseignèrent l'éloquence et la poésie. À dix-sept
ans mon goût pour les livres me faisait lever avant l'aurore et
coucher bien avant dans la nuit; je m'y livrai tellement que ma santé
en fut affaiblie.»
«Le précepteur dont parle _Kang-hi_ fit pour ce prince les excellentes
gloses des livres de Confucius et des deux _King_, qui sont un
chef-d'oeuvre de clarté, d'éloquence et d'exactitude. On pourrait
faire un ouvrage également curieux et instructif sur la manière dont
ce grand prince présida aux études de ses enfants et les dirigea. Son
petit-fils, qui est aujourd'hui sur le trône, envoie les siens à
l'école, quoique déjà mariés et revêtus des grandes principautés de la
famille. L'Europe traiterait sûrement de roman et de fictions ce que
la cour et la capitale voient en ce genre.»
«Le souverain, disent ailleurs les mêmes missionnaires européens, est
en Chine le chef de la littérature. À en juger par quelques
interrogations venues d'Europe, il paraît que certaines gens le
regardent comme un recteur de l'université. Comment s'y prendre pour
détruire des idées aussi fausses? L'empereur est sur son trône,
l'empereur est aussi grand et aussi absolu dans le temple des sciences
que dans la salle du conseil; et c'est là ce qui sauve la république
des sciences de Chine des enfances de vanité, des tracasseries de
jalousie, des intrigues de cupidité et du fanatisme d'opinions et de
systèmes, qui causent ailleurs tant de troubles et de misères. La
qualité de chef de la littérature, fût-elle une addition étrangère à
la souveraineté, en devient l'appui et l'ornement: l'appui, parce
qu'elle oblige les empereurs à donner à leurs enfants une éducation
qui les force à l'application, leur inspire l'estime et l'amour des
sciences, les accoutume à réfléchir, étend leur pénétration et remplit
leur esprit d'une infinité de principes et de vues, de maximes et de
faits qui leur sauvent bien des méprises. _N'en retirassent-ils
d'autre profit que de sentir leur ignorance et le prix du savoir_, dit
_Tien-Lchi_, _ils en seraient plus hommes et plus en état de gouverner
les hommes_. Cette qualité de chef de la littérature les met dans le
cas de connaître par eux-mêmes les plus savants hommes de l'empire, de
suivre tout ce qui a rapport aux sciences, de faire accueil aux grands
ouvrages et aux grands écrivains, et de les affectionner.
«Quant à l'éclat dont le chef de la littérature environne le trône, il
suffit de dire que, mettant l'empereur dans le cas de parler en maître
et en juge aux lettrés que la nation regarde comme ses maîtres, cela
doit nécessairement consacrer, agrandir et ennoblir son autorité. Tout
tend en Chine à persuader la multitude que l'empereur est infiniment
au-dessus des premiers lettrés par la force de son génie et par
l'étendue de ses connaissances. Elle voit qu'on ne présente à
l'empereur que des Mémoires écrits dans le style le plus savant et le
plus relevé; que ses édits et ordonnances sont des modèles de
compositions; qu'il reprend publiquement les gouverneurs de province
des erreurs qui se trouvent dans leurs placets et les plus habiles
docteurs des fautes qui leur échappent dans leurs ouvrages; qu'il
parle en maître dans des préfaces raisonnées sur les ouvrages qu'il
fait faire et qu'il fait publier, et que tout ce qui sort de son
pinceau est marqué au coin de l'immortalité. Le moyen, avec cela,
qu'elle ne soit pas tranquille sur la sagesse et la protection de
l'empereur!
«Voici ce que la sagesse des anciens a imaginé pour l'aider. Elle a
créé des charges honorables et lucratives pour les plus habiles
lettrés de l'empire, et les a chargés, chacun selon la sienne,
d'approfondir toutes les parties de l'histoire naturelle, politique,
civile, militaire, ecclésiastique, morale, littéraire, etc., de la
Chine, et de se tenir toujours en état de répondre sur tout ce que
l'empereur juge à propos de leur demander. S'il s'agit de quelque
nouvelle loi, de quelque nouveau système, de quelque arrangement dans
les finances, de quelque nation étrangère, de quelque réforme de
police, Sa Majesté envoie demander à celui qui est chargé de répondre
ce qu'on trouve là-dessus dans l'histoire; et le lendemain ou
surlendemain ce savant lui présente un Mémoire raisonné, où elle voit
ce qui a réussi ou échoué autrefois, pourquoi ce qui a été tenté a été
rejeté, et pour quelles raisons, etc.
«Ces savants ont sous la main sans doute bien des recueils, extraits,
notices, compilations, répertoires de leurs prédécesseurs, qu'ils
augmentent eux-mêmes; mais, s'ils n'avaient pas la science qui leur en
donne la clef et les met à même de puiser dans les sources, ils leur
seraient inutiles. Aussi l'empereur les oblige à la cultiver sans
cesse, par les questions subites et imprévues qu'il leur fait; ils
n'auraient garde, dans leurs réponses, de risquer un mot hasardé: ils
citent leurs garants, d'après la critique la plus sévère. Par là un
empereur, sans être savant, jouit de tout l'éclat que la science et
l'érudition peuvent répandre sur l'administration publique, n'est pas
exposé à prendre une répétition pour un coup de génie, ne court pas le
danger de se méprendre dans ce qu'il avance, et parle toujours avec
une dignité imposante dans tous les actes publics.»