IV

Il languit quelques mois avant d'expirer, visité tous les jours par

ses disciples, mais ne s'entretenant plus avec eux de ses doctrines,

de peur de ne plus apporter à ces choses saintes la plénitude de force

de sa raison. Il s'accroupit enfin sur le sein de son petit-fils,

_Tsée-sée_, adolescent de grande espérance, et ne se réveilla plus de

ce dernier sommeil, dans la soixante-treizième année de son âge.

Il mourait quatre cent soixante-dix-neuf ans avant Jésus-Christ, neuf

ans avant la naissance de Socrate.

V

Ses trois disciples favoris et son petit-fils lui fermèrent les yeux.

On lui mit, suivant les rites, trois grains de riz sur les lèvres,

comme pour reporter au ciel (_le Tien_) le plus grand bienfait qu'il

eût accordé à l'empire chinois dans cet aliment qui devait multiplier

à l'infini le nombre des hommes sur la terre d'Asie. On le revêtit

d'un vêtement composé de plusieurs pièces, pour signifier les diverses

fonctions ou magistratures qu'il avait exercées, comme poëte, comme

philosophe, comme historien, comme homme d'État.

«Ainsi habillé, dit l'histoire traduite par le Père Amyot, on le mit

dans un cercueil de _toung-mou_, dont les planches avaient quatre

pouces d'épaisseur du pied d'alors, divisé comme celui d'aujourd'hui

en douze pouces; et ce premier cercueil fut emboîté dans un second,

fait de bois de _pe-mou_, dont les planches avaient cinq pouces

d'épaisseur. On peignit tout l'extérieur de différentes figures, qui

étaient autant d'emblèmes des différentes vertus qui l'avaient plus

particulièrement distingué. Ce double cercueil fut placé dans un

catafalque construit suivant le rite des _Tcheou_, qui occupaient

actuellement le trône impérial. Les petits étendards triangulaires

placés par intervalles autour de cette décoration funèbre étaient,

suivant le rite de la dynastie _Chang_, et le grand étendard carré

était suivant le rite _Hia_. En réunissant ainsi les rites des trois

dynasties qui, depuis la fondation de l'empire, l'avaient

successivement gouverné jusqu'alors, on voulait donner à entendre que,

si la mémoire de ces anciens rites, et de tous les autres qui avaient

eu lieu dans les temps les plus reculés, s'était conservée parmi les

hommes, c'était à Confucius en particulier que l'honneur en était dû

et à qui l'on était redevable de cet insigne bienfait. Ce premier

devoir étant rempli, les disciples achetèrent, au nom du petit-fils de

leur maître, un terrain de _cent pas_ carrés à quelque distance de la

ville, pour y déposer le corps. À l'une des extrémités de ce terrain

ils élevèrent trois monticules en forme de dôme, dont celui du milieu,

plus élevé que les autres, devait servir de signe de reconnaissance au

tombeau; ils y plantèrent, en signe de vie renouvelée et éternelle, un

arbre, l'arbre _Kiai_. Cet arbre, qui n'est plus aujourd'hui qu'un

tronc aride, subsiste encore dans le lieu même où il fut planté,

malgré le bouleversement que la Chine a éprouvé plus d'une fois

pendant un intervalle de temps de plus de vingt-deux siècles. Le

profond respect que les Chinois conservent pour la mémoire de leur

sage par excellence, et pour tout ce qui peut contribuer à leur en

rappeler le souvenir, leur fait regarder ce tronc aride comme un

monument digne de toute leur attention. Ils l'ont fait dessiner dans

toute l'exactitude du détail; ils l'ont fait graver sur un marbre, et

les empreintes qu'on en tire servent de principal ornement dans le

cabinet de ces lettrés enthousiastes qu'une fortune au-dessous de la

médiocre met hors d'état de le décorer plus somptueusement. J'en ai un

exemplaire, donné par le _Saint Comte_ lui-même, comme un présent dont

il a cru qu'un lettré du _grand Occident_ (c'est de ce nom qu'on

appelle ici l'Europe) pourrait connaître le prix. Je le joindrai aux

planches dont j'accompagne cet écrit.

«Après avoir tout disposé dans le lieu de la sépulture, ceux des

disciples qui étaient à portée se rassemblèrent chez _Tsée-sée_, son

petit-fils, et formèrent le convoi funèbre, en se joignant aux autres

parents de l'illustre mort. Le corps fut mis en terre avec tout

l'appareil de l'ancien cérémonial, et, après la cérémonie, tous se

prosternèrent et pleurèrent sincèrement sur son tombeau. Avant que de

se séparer, les disciples convinrent entre eux de porter le deuil de

leur maître commun de la même manière et autant de temps qu'ils

devraient le porter si le propre père de chacun d'eux était mort: la

durée en fut de trois ans. Mais le disciple favori, qui avait été plus

lié qu'aucun autre à celui qu'ils regrettaient, recula ce terme

jusqu'à la sixième année entièrement révolue; et pendant tout cet

espace de temps il s'enferma dans une cabane qu'il avait fait

construire non loin du tombeau, et ne s'occupa qu'à étudier son

modèle, pour se mettre en état de l'imiter quand les circonstances le

lui permettraient.

«Ceux d'entre les principaux disciples qui étaient habitués dans les

royaumes voisins, et qui n'avaient pas assisté aux funérailles,

vinrent à leur tour faire les cérémonies funèbres, et apportèrent,

comme une sorte de tribut, chacun une espèce d'arbre particulier à son

pays, pour contribuer à l'embellissement du lieu qui contenait les

respectables restes du sage qui les avait instruits.

«L'exemple de _Tsée-Koung_, le disciple favori, fut regardé par les

autres comme un reproche tacite du peu d'affection qu'ils avaient pour

leur maître, en s'éloignant de son tombeau comme ils l'avaient fait.

Ils se rassemblèrent au nombre d'environ une centaine, et vinrent

s'établir avec leurs familles aux environs de ce lieu respectable, y

formèrent un village qu'ils nommèrent _Koung-ly_, c'est-à-dire village

de _Koung_, ou appartenant à la maison de _Koung_, dont ils voulurent

bien se déclarer les vassaux, et prièrent _Tsée-sée_ de les regarder

comme tels, en acceptant l'hommage volontaire qu'ils lui offraient en

considération de son illustre aïeul. Ces familles nouvellement

établies se multiplièrent peu à peu, et leurs descendants se

trouvèrent en assez grand nombre, après quelques siècles, pour peupler

à eux seuls une ville de troisième ordre, qui porte aujourd'hui le nom

de _Kiu-fou-hien_, et qui est du district de _Yent-cheou-fou_. Dans

les commencements, on s'était contenté de mettre devant le tombeau une

simple pierre sans sculpture, de six pieds en carré, sur laquelle on

faisait les cérémonies d'usage, et que, pour cette raison, on appelait

_Tsée-tan_, c'est-à-dire _élévation_ ou _autel_ des cérémonies. Pour

ce qui est des statues de pierre et des autres ornements qui décorent

aujourd'hui les environs du tombeau, tout cela est moderne.

«Les parents, les amis et les disciples de _Koung-tsée_ ne furent pas

seuls à donner des marques publiques de consternation et de deuil;

tout ce qu'il y avait de personnes instruites se fit un devoir de

témoigner sa douleur, et le roi _Ngai-Koung_ lui-même, qui l'avait

négligé lorsqu'il vivait, sentit, au moment qu'on lui annonça sa mort,

tout le prix de la perte qu'il avait faite. En présence de tous ses

courtisans il se reprocha le tort qu'il avait eu de ne pas l'employer

assez, et dit en peu de mots tout ce qu'on pouvait dire de plus

honorable en faveur de celui qu'il regrettait. «Le ciel suprême,

dit-il, est irrité contre moi; il m'a enlevé le trésor le plus

précieux de mon royaume en m'enlevant le sage qui en faisait la

principale gloire et le plus bel ornement.» Ce magnifique éloge, tout

mérité qu'il était, aurait pu être regardé comme un tribut que ce

prince payait à la coutume, s'il ne l'eût fait suivre par quelque

chose de plus durable que les paroles. Il fit construire en son

honneur, et non loin de son tombeau, une de ces salles qui portent par

distinction le nom de _Miao_, parce qu'elles sont destinées à honorer

les ancêtres: _Afin_, dit-il, _que tous les amateurs de la sagesse

présents et à venir puissent s'y rendre en temps réglés, pour faire

les cérémonies respectueuses à celui qui leur a frayé la route qu'ils

suivent et sur le modèle duquel ils doivent se former._

«Pour la consolation des disciples qui s'étaient fixés avec leurs

familles dans les environs, et pour remettre en quelque sorte sous

leurs yeux celui dont le souvenir leur était infiniment cher, outre

son portrait, qu'on plaça dans le sépulcre nouvellement construit, on

y déposa encore tous ses ouvrages, ses habits de cérémonie, ses

instruments de musique, le char dans lequel il faisait ses voyages et

quelques-uns des meubles qui lui avaient appartenu. Quand on crut que

tout était dans l'état de décence qu'il fallait, on en donna avis au

roi, et ce prince, s'y étant transporté, y fit en personne toutes les

cérémonies qu'on a imitées depuis, c'est-à-dire qu'on le reconnut

solennellement pour maître, et qu'il lui rendit, en cette qualité, les

mêmes hommages que s'il eût été vivant et qu'il l'instruisît encore

dans la morale, les sciences et le gouvernement. À son exemple, tous

ceux de ses disciples qui étaient à portée renouvelèrent, dans ce même

lieu, les hommages qu'ils avaient déjà rendus à leur maître, et

déterminèrent entre eux qu'au moins une fois chaque année ils

viendraient s'acquitter des mêmes devoirs; ce qu'ils pratiquèrent le

reste de leur vie avec une exactitude qui a servi de modèle à tous les

gens de lettres qui sont venus après eux. Depuis plus de deux mille

ans, les lettrés suivent constamment cet usage, et, comme il n'est pas

possible que tous fassent annuellement le voyage de _Kiu-fou-hien_,

pour la commodité de ceux qui sont répandus dans les différentes

provinces de l'empire, on a élevé dans chaque ville un monument où ils

vont faire les mêmes cérémonies qu'ils feraient à son tombeau, s'il

leur était facile de s'y rendre. Les empereurs mêmes ne s'en

dispensent pas; ils vont, en tant que représentant la nation, rendre

hommage à celui que la nation a reconnu solennellement pour maître, et

c'est le fondateur de la dynastie des _Han_ qui le premier en a donné

l'exemple.

«Après l'extinction totale des _Tsin_, vers l'an 203 avant

Jésus-Christ, le grand _Tay-tsou_, _Kao-hoang-ty_, ayant réuni tout

l'empire sous sa domination, regarda comme le premier de ses soins

celui de lui rendre tout le lustre dont il avait brillé sous les

premiers empereurs de _Tcheou_. Les sages qu'il avait appelés auprès

de sa personne pour l'aider de leurs conseils lui persuadèrent que,

de tous les moyens qu'il pouvait employer pour venir à bout de ce

qu'il se proposait, le plus efficace serait de restaurer parmi les

hommes l'antique doctrine des livres sacrés, trésor de civilisation

recouvré par le philosophe.

«Ces cérémonies honorifiques, dit le Père Amyot, furent instituées

pour glorifier dans l'avenir le sage et ses soixante et douze

disciples. Ces cérémonies, que l'ignorance des Européens a travesties

en culte et en idolâtrie, ne sont que des rites funèbres et nullement

des adorations.

«Ce serait ici le lieu, continue le savant historien, de caractériser

ces cérémonies, de les mettre sous les yeux, dans le détail le plus

exact, telles qu'elles se pratiquent, en traduisant simplement cet

article du cérémonial authentique de la nation, sans aucune réflexion

de ma part. Ce simple exposé suffirait pour faire porter un jugement

sans appel, et sur leur nature, et sur l'objet qu'on se propose en les

pratiquant; mais, comme on a déjà beaucoup écrit sur cette matière, et

que le pour et le contre ont eu des partisans outrés, je crois, tout

bien considéré, qu'il est inutile de redire ce qui a été dit cent et

cent fois.»

Il les caractérise néanmoins parfaitement, dans un autre volume de ses

Mémoires, comme des rites purement civils et honorifiques,

n'impliquant d'autre culte que le culte des souvenirs et de la

vénération pour la mémoire de Confucius.

Voyons maintenant comment cette littérature morale et politique,

résumée dans Confucius, a constitué le gouvernement, les lois et les

moeurs de l'Asie, après sa mort, et quels sont les fruits que la

raison d'un seul homme d'État a produits sur la civilisation de

quelques milliards d'hommes, ses semblables.

Cours familier de Littérature - Volume 06 · 第 153 / 196 题