Il languit quelques mois avant d'expirer, visité tous les jours par
ses disciples, mais ne s'entretenant plus avec eux de ses doctrines,
de peur de ne plus apporter à ces choses saintes la plénitude de force
de sa raison. Il s'accroupit enfin sur le sein de son petit-fils,
_Tsée-sée_, adolescent de grande espérance, et ne se réveilla plus de
ce dernier sommeil, dans la soixante-treizième année de son âge.
Il mourait quatre cent soixante-dix-neuf ans avant Jésus-Christ, neuf
ans avant la naissance de Socrate.
V
Ses trois disciples favoris et son petit-fils lui fermèrent les yeux.
On lui mit, suivant les rites, trois grains de riz sur les lèvres,
comme pour reporter au ciel (_le Tien_) le plus grand bienfait qu'il
eût accordé à l'empire chinois dans cet aliment qui devait multiplier
à l'infini le nombre des hommes sur la terre d'Asie. On le revêtit
d'un vêtement composé de plusieurs pièces, pour signifier les diverses
fonctions ou magistratures qu'il avait exercées, comme poëte, comme
philosophe, comme historien, comme homme d'État.
«Ainsi habillé, dit l'histoire traduite par le Père Amyot, on le mit
dans un cercueil de _toung-mou_, dont les planches avaient quatre
pouces d'épaisseur du pied d'alors, divisé comme celui d'aujourd'hui
en douze pouces; et ce premier cercueil fut emboîté dans un second,
fait de bois de _pe-mou_, dont les planches avaient cinq pouces
d'épaisseur. On peignit tout l'extérieur de différentes figures, qui
étaient autant d'emblèmes des différentes vertus qui l'avaient plus
particulièrement distingué. Ce double cercueil fut placé dans un
catafalque construit suivant le rite des _Tcheou_, qui occupaient
actuellement le trône impérial. Les petits étendards triangulaires
placés par intervalles autour de cette décoration funèbre étaient,
suivant le rite de la dynastie _Chang_, et le grand étendard carré
était suivant le rite _Hia_. En réunissant ainsi les rites des trois
dynasties qui, depuis la fondation de l'empire, l'avaient
successivement gouverné jusqu'alors, on voulait donner à entendre que,
si la mémoire de ces anciens rites, et de tous les autres qui avaient
eu lieu dans les temps les plus reculés, s'était conservée parmi les
hommes, c'était à Confucius en particulier que l'honneur en était dû
et à qui l'on était redevable de cet insigne bienfait. Ce premier
devoir étant rempli, les disciples achetèrent, au nom du petit-fils de
leur maître, un terrain de _cent pas_ carrés à quelque distance de la
ville, pour y déposer le corps. À l'une des extrémités de ce terrain
ils élevèrent trois monticules en forme de dôme, dont celui du milieu,
plus élevé que les autres, devait servir de signe de reconnaissance au
tombeau; ils y plantèrent, en signe de vie renouvelée et éternelle, un
arbre, l'arbre _Kiai_. Cet arbre, qui n'est plus aujourd'hui qu'un
tronc aride, subsiste encore dans le lieu même où il fut planté,
malgré le bouleversement que la Chine a éprouvé plus d'une fois
pendant un intervalle de temps de plus de vingt-deux siècles. Le
profond respect que les Chinois conservent pour la mémoire de leur
sage par excellence, et pour tout ce qui peut contribuer à leur en
rappeler le souvenir, leur fait regarder ce tronc aride comme un
monument digne de toute leur attention. Ils l'ont fait dessiner dans
toute l'exactitude du détail; ils l'ont fait graver sur un marbre, et
les empreintes qu'on en tire servent de principal ornement dans le
cabinet de ces lettrés enthousiastes qu'une fortune au-dessous de la
médiocre met hors d'état de le décorer plus somptueusement. J'en ai un
exemplaire, donné par le _Saint Comte_ lui-même, comme un présent dont
il a cru qu'un lettré du _grand Occident_ (c'est de ce nom qu'on
appelle ici l'Europe) pourrait connaître le prix. Je le joindrai aux
planches dont j'accompagne cet écrit.
«Après avoir tout disposé dans le lieu de la sépulture, ceux des
disciples qui étaient à portée se rassemblèrent chez _Tsée-sée_, son
petit-fils, et formèrent le convoi funèbre, en se joignant aux autres
parents de l'illustre mort. Le corps fut mis en terre avec tout
l'appareil de l'ancien cérémonial, et, après la cérémonie, tous se
prosternèrent et pleurèrent sincèrement sur son tombeau. Avant que de
se séparer, les disciples convinrent entre eux de porter le deuil de
leur maître commun de la même manière et autant de temps qu'ils
devraient le porter si le propre père de chacun d'eux était mort: la
durée en fut de trois ans. Mais le disciple favori, qui avait été plus
lié qu'aucun autre à celui qu'ils regrettaient, recula ce terme
jusqu'à la sixième année entièrement révolue; et pendant tout cet
espace de temps il s'enferma dans une cabane qu'il avait fait
construire non loin du tombeau, et ne s'occupa qu'à étudier son
modèle, pour se mettre en état de l'imiter quand les circonstances le
lui permettraient.
«Ceux d'entre les principaux disciples qui étaient habitués dans les
royaumes voisins, et qui n'avaient pas assisté aux funérailles,
vinrent à leur tour faire les cérémonies funèbres, et apportèrent,
comme une sorte de tribut, chacun une espèce d'arbre particulier à son
pays, pour contribuer à l'embellissement du lieu qui contenait les
respectables restes du sage qui les avait instruits.
«L'exemple de _Tsée-Koung_, le disciple favori, fut regardé par les
autres comme un reproche tacite du peu d'affection qu'ils avaient pour
leur maître, en s'éloignant de son tombeau comme ils l'avaient fait.
Ils se rassemblèrent au nombre d'environ une centaine, et vinrent
s'établir avec leurs familles aux environs de ce lieu respectable, y
formèrent un village qu'ils nommèrent _Koung-ly_, c'est-à-dire village
de _Koung_, ou appartenant à la maison de _Koung_, dont ils voulurent
bien se déclarer les vassaux, et prièrent _Tsée-sée_ de les regarder
comme tels, en acceptant l'hommage volontaire qu'ils lui offraient en
considération de son illustre aïeul. Ces familles nouvellement
établies se multiplièrent peu à peu, et leurs descendants se
trouvèrent en assez grand nombre, après quelques siècles, pour peupler
à eux seuls une ville de troisième ordre, qui porte aujourd'hui le nom
de _Kiu-fou-hien_, et qui est du district de _Yent-cheou-fou_. Dans
les commencements, on s'était contenté de mettre devant le tombeau une
simple pierre sans sculpture, de six pieds en carré, sur laquelle on
faisait les cérémonies d'usage, et que, pour cette raison, on appelait
_Tsée-tan_, c'est-à-dire _élévation_ ou _autel_ des cérémonies. Pour
ce qui est des statues de pierre et des autres ornements qui décorent
aujourd'hui les environs du tombeau, tout cela est moderne.
«Les parents, les amis et les disciples de _Koung-tsée_ ne furent pas
seuls à donner des marques publiques de consternation et de deuil;
tout ce qu'il y avait de personnes instruites se fit un devoir de
témoigner sa douleur, et le roi _Ngai-Koung_ lui-même, qui l'avait
négligé lorsqu'il vivait, sentit, au moment qu'on lui annonça sa mort,
tout le prix de la perte qu'il avait faite. En présence de tous ses
courtisans il se reprocha le tort qu'il avait eu de ne pas l'employer
assez, et dit en peu de mots tout ce qu'on pouvait dire de plus
honorable en faveur de celui qu'il regrettait. «Le ciel suprême,
dit-il, est irrité contre moi; il m'a enlevé le trésor le plus
précieux de mon royaume en m'enlevant le sage qui en faisait la
principale gloire et le plus bel ornement.» Ce magnifique éloge, tout
mérité qu'il était, aurait pu être regardé comme un tribut que ce
prince payait à la coutume, s'il ne l'eût fait suivre par quelque
chose de plus durable que les paroles. Il fit construire en son
honneur, et non loin de son tombeau, une de ces salles qui portent par
distinction le nom de _Miao_, parce qu'elles sont destinées à honorer
les ancêtres: _Afin_, dit-il, _que tous les amateurs de la sagesse
présents et à venir puissent s'y rendre en temps réglés, pour faire
les cérémonies respectueuses à celui qui leur a frayé la route qu'ils
suivent et sur le modèle duquel ils doivent se former._
«Pour la consolation des disciples qui s'étaient fixés avec leurs
familles dans les environs, et pour remettre en quelque sorte sous
leurs yeux celui dont le souvenir leur était infiniment cher, outre
son portrait, qu'on plaça dans le sépulcre nouvellement construit, on
y déposa encore tous ses ouvrages, ses habits de cérémonie, ses
instruments de musique, le char dans lequel il faisait ses voyages et
quelques-uns des meubles qui lui avaient appartenu. Quand on crut que
tout était dans l'état de décence qu'il fallait, on en donna avis au
roi, et ce prince, s'y étant transporté, y fit en personne toutes les
cérémonies qu'on a imitées depuis, c'est-à-dire qu'on le reconnut
solennellement pour maître, et qu'il lui rendit, en cette qualité, les
mêmes hommages que s'il eût été vivant et qu'il l'instruisît encore
dans la morale, les sciences et le gouvernement. À son exemple, tous
ceux de ses disciples qui étaient à portée renouvelèrent, dans ce même
lieu, les hommages qu'ils avaient déjà rendus à leur maître, et
déterminèrent entre eux qu'au moins une fois chaque année ils
viendraient s'acquitter des mêmes devoirs; ce qu'ils pratiquèrent le
reste de leur vie avec une exactitude qui a servi de modèle à tous les
gens de lettres qui sont venus après eux. Depuis plus de deux mille
ans, les lettrés suivent constamment cet usage, et, comme il n'est pas
possible que tous fassent annuellement le voyage de _Kiu-fou-hien_,
pour la commodité de ceux qui sont répandus dans les différentes
provinces de l'empire, on a élevé dans chaque ville un monument où ils
vont faire les mêmes cérémonies qu'ils feraient à son tombeau, s'il
leur était facile de s'y rendre. Les empereurs mêmes ne s'en
dispensent pas; ils vont, en tant que représentant la nation, rendre
hommage à celui que la nation a reconnu solennellement pour maître, et
c'est le fondateur de la dynastie des _Han_ qui le premier en a donné
l'exemple.
«Après l'extinction totale des _Tsin_, vers l'an 203 avant
Jésus-Christ, le grand _Tay-tsou_, _Kao-hoang-ty_, ayant réuni tout
l'empire sous sa domination, regarda comme le premier de ses soins
celui de lui rendre tout le lustre dont il avait brillé sous les
premiers empereurs de _Tcheou_. Les sages qu'il avait appelés auprès
de sa personne pour l'aider de leurs conseils lui persuadèrent que,
de tous les moyens qu'il pouvait employer pour venir à bout de ce
qu'il se proposait, le plus efficace serait de restaurer parmi les
hommes l'antique doctrine des livres sacrés, trésor de civilisation
recouvré par le philosophe.
«Ces cérémonies honorifiques, dit le Père Amyot, furent instituées
pour glorifier dans l'avenir le sage et ses soixante et douze
disciples. Ces cérémonies, que l'ignorance des Européens a travesties
en culte et en idolâtrie, ne sont que des rites funèbres et nullement
des adorations.
«Ce serait ici le lieu, continue le savant historien, de caractériser
ces cérémonies, de les mettre sous les yeux, dans le détail le plus
exact, telles qu'elles se pratiquent, en traduisant simplement cet
article du cérémonial authentique de la nation, sans aucune réflexion
de ma part. Ce simple exposé suffirait pour faire porter un jugement
sans appel, et sur leur nature, et sur l'objet qu'on se propose en les
pratiquant; mais, comme on a déjà beaucoup écrit sur cette matière, et
que le pour et le contre ont eu des partisans outrés, je crois, tout
bien considéré, qu'il est inutile de redire ce qui a été dit cent et
cent fois.»
Il les caractérise néanmoins parfaitement, dans un autre volume de ses
Mémoires, comme des rites purement civils et honorifiques,
n'impliquant d'autre culte que le culte des souvenirs et de la
vénération pour la mémoire de Confucius.
Voyons maintenant comment cette littérature morale et politique,
résumée dans Confucius, a constitué le gouvernement, les lois et les
moeurs de l'Asie, après sa mort, et quels sont les fruits que la
raison d'un seul homme d'État a produits sur la civilisation de
quelques milliards d'hommes, ses semblables.