I
C'est une chose triste à dire, mais vraie en histoire: à une
très-grande distance de temps les peuples disparaissent, et il ne
reste d'eux que leurs grands hommes: effet de perspective qui diminue
les médiocrités et qui grandit les supériorités au regard de l'avenir.
Aussi, remarquez-le bien, les peuples qui n'ont pas de grands hommes
pour les résumer et les représenter devant l'histoire n'ont pas de
grands noms. La grandeur d'un peuple, c'est de se personnifier tout
entier dans quelques colossales mémoires, en sorte que, quand on nomme
ce peuple, sur-le-champ le personnage national se présente à la pensée
et dit: «C'est moi.» Aussi rendez-vous bien compte de vos impressions
quand vous lisez l'histoire universelle; toute la scène du monde est
remplie pour vous par une centaine d'acteurs immortels, héroïques,
politiques, poétiques ou littéraires, qui figurent à eux seuls
l'humanité. Brahma dans l'Inde; Zoroastre en Perse; Sésostris en
Égypte; Pythagore en Italie; Lycurgue, Solon, Homère, Périclès,
Thémistocle en Grèce; Alexandre en Macédoine; Salomon, David, les
prophètes, ces tribuns sacrés et politiques, chez les Hébreux; une
vingtaine de républicains, de guerriers, d'orateurs, de poëtes, à
Rome; autant en Germanie, en Espagne, en Grande-Bretagne, en France,
en Russie, en Amérique, dans les temps modernes, voilà tout. Avec
trois ou quatre cents noms vous écrivez les annales du monde. C'est
humiliant pour ces milliards de créatures humaines qui passent comme
les flots sous l'arche des ponts sans qu'on les compte ou qu'on les
nomme; c'est glorieux pour ce petit nombre d'hommes privilégiés qui
donnent leur nom, leur individualité, leur pensée, leur mémoire à
toute une race. Bien souvent c'est injuste: il y a un million de fois
plus de génie, plus de vertu, dans tel homme obscur, perdu dans la
foule et entraîné avec les autres par le courant dans la mer d'oubli,
qu'il n'y en a dans tel demi-dieu, dans tel conquérant, dans tel
illustre criminel qui surnage sur cet océan d'hommes. L'histoire est
injuste comme le temps; la postérité prend ce qu'on lui donne: que
voulez-vous? L'iniquité est partout; la mémoire humaine n'est pas
démocratique, ou plutôt elle est trop étroite et trop fragile pour
contenir et pour garder les peuples tout entiers dans ses annales;
elle s'attache à quelques figures grandioses, pittoresques,
pathétiques, culminantes, qui sortent à ses yeux de la foule, et elle
en fait l'aristocratie privilégiée de l'espace et du temps. Heureuse
la postérité quand elle choisit bien, et quand elle immortalise, au
lieu du succès de la violence et de la conquête, le vrai génie du
bien, la vérité, la sagesse et la vertu!