N'est-ce pas là un nouvel amour? N'est-ce pas là une nouvelle poésie
totalement inconnue à la poésie antique et à l'antique amour? Comment
se fait-il que M. de Chateaubriand, qui a cru retrouver l'accent du
christianisme dans les délires sensuels de la _Phèdre_ de Racine, ne
l'ait pas reconnu tout entier et mille fois plus immatériel et plus
mystique dans Pétrarque?
En voici un autre de ces chants que nous avons essayé de traduire
autrefois nous-même, mais sans pouvoir lutter avec l'impalpabilité des
vers éthérés de Pétrarque, et que M. Boulay-Paty veut bien nous
permettre de dérober à sa traduction en vers encore inédite. Le vers
enferme le vers, et le mot presse le mot; c'est le sens, c'est le
sentiment, c'est presque la musique du sonnet, mais ce n'est pas la
langue: le français est trop viril pour ainsi pleurer.
_Valle che di lamenti miei sei piena._
Vallée, ô toi qu'emplit de ses sanglots ma peine!
Toi, fleuve dont les eaux se troublent de mes pleurs,
Bêtes des bois, oiseaux volants parmi ces fleurs,
Poissons qu'entre ces bords l'onde en son cours promène.
Airs dont mes longs soupirs attiédissent l'haleine,
Sentier jadis de joie, aujourd'hui de douleurs,
Coteau cher à mes pas, plus cher à mes langueurs,
Où l'amour cependant par instinct me ramène:
Je reconnais en vous l'aspect accoutumé,
Non en moi, pour jamais à tout plaisir fermé,
Et qui nourris au coeur un chagrin solitaire.
D'ici je la voyais. Je reviens voir le lieu
D'où loin de ce bas monde elle est montée à Dieu
Sans voile, abandonnant son beau corps à la terre!
Ce sont les mêmes sentiments et presque les mêmes images que j'ai
exprimés moi-même dans une forme plus large et infiniment moins
parfaite que celle de Pétrarque, en écrivant l'ode élégiaque intitulée
_le Lac_, dont quelques strophes sont restées dans la mémoire et dans
le coeur de mon temps. Mais, hélas! ce n'est ni la langue ni le vers
du poëte de Vaucluse! Le monde, depuis Virgile, n'avait pas eu un tel
poëte; l'amour, depuis le christianisme, n'avait pas eu un tel amant!
Entre Héloïse et Abeilard, Laure et Pétrarque, on a toute la poésie et
toute la divinité de l'amour chrétien.