I
Il y a deux amours: l'amour des sens et l'amour des âmes. Tous les
deux sont dans l'ordre de la nature, puisque la perpétuité de la race
humaine a été attachée à cet instinct dans les êtres vulgaires, et ce
sentiment dans les êtres d'élite. En cherchant bien la différence
essentielle qui existe entre l'amour des sens et l'amour des âmes, on
arrive à conclure ceci: C'est que l'amour des sens a pour mobile et
pour objet le plaisir, et que l'amour des âmes a pour mobile et pour
objet la passion du beau; aussi le premier n'inspire-t-il que des
désirs ou des appétits, et le second inspire-t-il des admirations, des
enthousiasmes et pour ainsi dire des cultes. Il y a plus: l'amour des
sens inspire souvent des vices et des crimes; l'amour des âmes
inspire, au contraire, des chefs-d'oeuvre et des vertus: c'est ainsi
que vous voyez dans l'antiquité l'amour sensuel caractérisé par
Hélène, Phèdre, Clytemnestre; et que vous voyez dans les temps
modernes l'amour des âmes se caractériser dans la chevalerie, dans
Héloïse, dans Laure, par l'héroïsme, par la fidélité, par la sainteté
même la plus idéale et la plus mystique.
Cette différence de caractère entre ces deux amours se remarque aussi
dans les poëtes qui ont célébré l'un ou l'autre de ces amours; amours
qui portent le même nom, mais qui sont en réalité aussi différents que
l'esprit de la matière, que le corps de l'âme. Voyez Ovide dans son
_Art d'aimer_, d'un côté; voyez Pétrarque dans ses sonnets amoureux,
de l'autre: le ciel et la terre ne sont pas à une plus grande distance
l'un de l'autre que ce poëte impur des sens et que ce poëte du pur
amour.
Cet amour des âmes ou cette passion du beau, sentiment qui se
rapproche le plus du pieux enthousiasme pour la beauté incréée, devait
par sa nature même inspirer à la terre la plus céleste poésie, car ce
sentiment est une sorte de piété par reflet; piété qui traverse la
créature comme un rayon traverse l'albâtre pour s'élever jusqu'à la
contemplation du beau infini, Dieu.
Cette piété transpire dans les vers de l'amant de Laure; Laure pour
lui n'est pas une femme, c'est une incarnation du beau, dans laquelle
il adore la divinité de l'amour. Voilà pourquoi son livre inspire à
ceux qui savent le goûter une dévotion à la beauté qui est presque
aussi pure que la dévotion à la sainteté; voilà pourquoi une mauvaise
pensée n'est jamais sortie de ses vers; voilà pourquoi on rêve, on
pleure et on prie avec ces vers divins qui ne vous enivrent que
d'encens comme dans un sanctuaire. C'est de ce poëte sacré, c'est de
ce psalmiste de l'amour des âmes que je veux vous entretenir
aujourd'hui. La France l'a peu connu, Boileau l'a dénigré sans le
comprendre, l'Italie elle-même n'a pas su reconnaître assez en lui son
second Virgile et son second Platon; Platon chrétien, mille fois
supérieur en vers à la prose du Platon païen. L'Italie lui a trop
préféré son Dante, génie sublime mais sauvage, aux proportions
désordonnées d'un rêve de Pathmos; la grandeur frappe plus que la
perfection les peuples qui naissent ou qui renaissent à la
littérature: Dante émane du moyen âge encore barbare; Pétrarque émane
de l'antiquité la plus raffinée, mais tous les deux cependant sont
chrétiens. Dante par ses machines poétiques empruntées à l'Apocalypse,
Pétrarque par l'intellectualité de son amour, respirent la suavité du
mysticisme évangélique. Quant à moi, je considère Pétrarque, sans
aucune comparaison possible, comme le plus parfait poëte de l'âme de
tous les temps et de tous les pays, depuis la mort du doux Virgile.
Notre langue elle-même n'a rien à lui opposer en délicatesse de style
et en pathétique de coeur, pas même l'harmonieux et tendre Racine:
Racine chante pour une cour et pour un roi; Pétrarque, pour Laure et
pour son Dieu. L'inspiration est plus brillante dans Racine, elle est
plus pathétique et plus recueillie dans Pétrarque; les vers de
Pétrarque aussi, quoique moins sonores, sont bien plus pleins: ce sont
les proverbes de l'amour et de la douleur; il en est resté des
milliers dans la circulation des âmes aimantes ou des coeurs
saignants. Toutes les vagues de l'Adriatique, toutes les collines
d'Arquà, toutes les grottes de Vaucluse, toutes les brises d'Italie,
roulent avec les larmes ou les soupirs des amants un vers de
Pétrarque. Ses sonnets sont les médailles du coeur humain.