Les lettres nous ont manqué pour continuer cette histoire, mais M. de
Serbellane et quelques autres amis de madame d'Albémar nous ont
transmis les détails que l'on va lire. M. de Serbellane, effrayé de
l'état où il avoit vu M. de Mondoville, ne résista point au désir et à
la douleur de madame d'Albémar, et la conduisit sur les traces de
Léonce, à travers l'Allemagne. Suivant toujours M. de Mondoville, sans
pouvoir l'atteindre, ils arrivèrent jusqu'à Verdun, où l'armée qui
entroit en France se trouvoit réunie. Ce voyage fut cruel, mais la
fermeté de M. de Serbellane et sa bonté délicate, tour à tour
contenoient et soulageoient les mortelles inquiétudes de madame
d'Albémar.
Quand elle entra dans la ville de Verdun, elle frémit, et son
impatience parut s'arrêter au moment de tout savoir; elle pria M. de
Serbellane d'aller s'informer de M. de Mondoville, et descendit dans
une auberge, en attendant son retour. Pendant qu'elle y étoit, un
jeune François blessé fut rapporté dans une chambre voisine de la
sienne: elle demanda son nom; on lui dit que c'étoit Charles de
Ternan; elle ne l'avoit jamais rencontré, mais elle savoit qu'il étoit
parent de M. de Mondoville, et pensant qu'il pouvoit l'avoir vu, elle
entra dans sa chambre, par un mouvement tout-à-fait irréfléchi;
cependant l'embarras la retint sur le seuil de la porte, et elle
entendit M. de Ternan qui disoit:--Non, ce n'est pas de moi qu'il faut
s'occuper, mais de mon brave compagnon, de mon généreux ami: ne
peut-on envoyer personne au camp françois pour le réclamer? Il ne
servoit point dans l'armée des étrangers, il venoit seulement
d'arriver à Verdun; en nous promenant ensemble, je me suis trop écarté
des limites du camp, que mon ami ne connoissoit point; nous avons été
attaqués par une patrouille républicaine, j'ai été blessé au premier
coup de fusil, et mon ami, sachant que si j'avois été fait prisonnier,
j'étois perdu, n'a pris les armes que pour me sauver; je suis arrivé
trop tard à son secours, il était déjà pris, emmené à Chaumont, pour
être jugé, pour être fusillé. Juste ciel, si vous saviez quel mépris
de la vie, quel héroïsme d'amitié il a montré!--Delphine, entendant
ces paroles, ne douta presque plus de son malheur: couverte d'un voile
qui empêchoit de remarquer son éclatante figure, elle s'avança dans la
chambre, et, tendant les bras vers M. de Ternan, elle s'écria:--Cet
homme généreux, intrépide, infortuné, c'est Léonce de
Mondoville?--Oui, répondit M. de Ternan, en retournant la tête; qui
l'a deviné?--Moi, répondit Delphine en perdant connoissance: on courut
à son secours, on détacha son voile, et ses cheveux tombèrent sur son
visage, comme pour le couvrir encore. M. de Serbellane, en arrivant,
la vit entourée d'hommes, qui croyoient presque qu'il y avoit quelque
chose de surnaturel dans cette apparition d'une femme inconnue, si
belle et si touchante.
Il avoit appris de son côté ce que Delphine venoit de découvrir. Quand
elle revint à elle, saisissant les mains de M. de Serbellane, avec une
force convulsive, elle lui dit:--Vous viendrez avec moi: nous irons à
son aide; votre pays n'est point en guerre avec les François; ils vous
écouteront, je les implorerai: n'y a-t-il pas des accens de douleur
auxquels nul homme n'a résisté? Partons.--
M. de Serbellane n'hésita pas: il avoit déjà formé le dessein d'aller
à Chaumont, et portoit avec lui les passe-ports nécessaires pour s'y
rendre: il comprit qu'il étoit impossible de détourner Delphine de le
suivre, et ne voulut pas même le lui proposer. Son caractère étoit
aussi calme que celui de Delphine étoit passionné; mais quand les
grandes affections de l'âme sont compromises, tous les êtres généreux
s'entendent et suivent la même conduite.
Ils partirent ensemble, et furent à Chaumont en moins de dix heures.
Peu de momens avant d'arriver, Delphine, se ressouvenant que M. de
Serbellane lui avoit dit autrefois qu'il existoit en Italie un poison
doux mais rapide, qui terminoit la vie en très-peu de temps, rappela à
M. de Serbellane ce poison dont ils s'étoient une fois entretenus
ensemble.--Il est dans cette bague, répondit M. de Serbellane en la
montrant, je la porte toujours depuis que j'ai perdu Thérèse; je me
sentois plus calme et plus libre, en pensant que si la vie me devenoit
insupportable, j'avois avec moi ce qui pouvoit facilement m'en
délivrer.--Delphine alors, quelle que fût son intention secrète, et
l'idée vague et terrible qui l'occupoit, donna pour motif à M. de
Serbellane, en lui demandant cette bague, le désir qu'auroit Léonce,
fier et irritable comme il l'étoit, d'échapper au supplice, dans un
temps où le peuple pouvoit se permettre des insultes contre l'homme
qui lui seroit désigné comme son ennemi.--Je crois à la vérité de ce
que vous me dites, répondit M. de Serbellane: si vous vouliez mourir,
vous ne me le cacheriez pas; nous parlerions ensemble de ce dessein,
avec le courage qui convient à une âme telle que la vôtre, et je vous
en détournerois, je l'espère: je vous dirois ce que j'ai éprouvé,
c'est qu'on peut encore faire servir au bonheur des autres une vie qui
ne nous promet à nous-mêmes que des chagrins, et cette espérance vous
la feroit supporter.--Madame d'Albémar répéta avec une sombre
tristesse que son dessein, en lui demandant ce funeste présent, étoit
de le donner à Léonce, s'il étoit condamné.--Alors M. de Serbellane
tira sa bague de son doigt, et la remit à Delphine.--Voilà donc,
s'écria-t-elle, voilà donc, ô Léonce! ce qui doit nous réunir! voilà
l'anneau nuptial que j'étois destinée à te présenter! O mon Dieu!
ajouta-t-elle, donnez-moi de la force jusqu'au dernier moment!
Dès qu'ils furent arrivés à Chaumont, M. de Serbellane alla demander
la permission de voir M. de Mondoville. Madame d'Albémar, en
l'attendant, s'assit sur un banc, en face de la prison où elle avoit
appris que M. de Mondoville étoit renfermé. La beauté de Delphine, et
la douleur qui se peignoit dans toute sa personne, avoient attiré
l'attention de plusieurs femmes, enfans et vieillards, qui
l'environnoient sans qu'elle s'en aperçût; mais au moment où elle se
leva, pour aller au-devant de M. de Serbellane qui lui apportoit la
permission d'entrer dans la prison, les pauvres gens qui l'avoient vue
pleurer, lui dirent: _Vous avez du chagrin, ma bonne dame, nous
prierons Dieu pour vous_.--Je vous en remercie, répondit-elle: priez
pour un ami que j'ai dans ce monde, et que l'on veut faire périr. Il y
a parmi vous peut-être des créatures bien plus innocentes que moi,
Dieu les écoutera plus favorablement. Priez donc pour qu'il me fasse
grâce; et si vous avez sur la terre un être que vous aimiez, que cet
être vous récompense du bien que vous m'aurez fait!--En parlant ainsi,
elle attendrit ceux qui l'écoutoient, mais ils ne pouvoient la servir.
M. de Serbellane annonça à Delphine qu'elle pouvoit voir Léonce à
l'instant, et qu'il lui resteroit encore le temps d'entretenir celui
qui devoit présider le tribunal, avant qu'il s'assemblât pour
prononcer sur la vie de Léonce. M. de Serbellane, pendant que Delphine
seroit dans la prison, devoit continuer à voir tous ceux qui, dans la
ville, pouvoient avoir quelque influence sur le tribunal, et venir
reprendre Delphine, quand elle auroit vu M. de Mondoville, et qu'elle
auroit su de lui toutes les circonstances qui pouvoient servir à le
justifier.
La permission étant présentée au geôlier, il ouvrit la porte de la
prison, et Delphine, en entrant dans ce lieu de douleur, vit son amant
qui écrivoit avec beaucoup de calme. Le bruit de la porte lui fit
lever la tête, et, se jetant à genoux devant elle, il s'écria:--Juste
ciel, quel miracle s'accomplit pour moi! est-ce mon imagination qui me
la représente? Je l'invoquois, et la voilà! tous ses traits, tous ses
charmes sont-ils devant mes yeux! Delphine, Delphine, est-ce toi?--Et,
la serrant dans ses bras, il perdit entièrement le souvenir de sa
situation; mais le coeur de Delphine n'étoit pas soulagé, et les
transports de son amant ne lui donnèrent pas même un instant
d'illusion.
--Delphine, lui dit encore Léonce en découvrant sa poitrine, vois-tu
ce médaillon qui contient tes cheveux? je n'ai défendu que lui; ils
n'ont pu me l'arracher. Si tu n'étois venue près de moi, c'est à lui
seul que j'aurois confié mes adieux. Ah! Delphine, pourquoi t'ai-je
quittée?--C'est moi qui suis coupable de ton sort, répondit-elle, je
le sais; si je n'avois pas consenti à sortir de mon couvent, si...;
mais que fait cette douleur de plus dans l'abîme des douleurs!
Dites-moi seulement ce que je puis dire à vos juges; j'ignore si
j'espère encore, mais je veux leur parler.--Vous n'obtiendrez rien,
mon amie, reprit Léonce; cependant je pourrois consentir à vivre
maintenant: il s'est fait un grand changement dans ma manière de voir.
Au milieu des malheurs que je viens d'éprouver, et de la destinée qui
me menace, je me suis senti comme humilié d'avoir attaché tant de prix
aux jugemens des hommes. La présence de la mort m'a éclairé sur ce
qu'il y a de réel dans la vie; je ne le cache point, j'ai regretté
d'avoir sacrifié les jours que tu protégeois. J'ai connu le prix de
l'existence simple et douce que j'aurois goûtée près de toi. S'il en
étoit temps encore, aucun nuage ne troubleroit plus notre bonheur:
vois donc, ô ma Delphine! si tu peux me sauver, je l'accepte.--O mon
Dieu! s'écria Delphine,--et les sanglots étouffèrent sa voix.
--Je ne sais, réprit Léonce, ce qu'on peut dire pour ma défense;
cependant il me semble que, dans l'opinion même de ceux qui vont me
juger, je ne suis pas coupable. J'étois arrivé à Verdun le matin du
jour où l'on m'a fait prisonnier; je cherchois la mort, il est vrai,
mais je ne savois point encore quel moyen je prendrois pour atteindre
ce but facile. J'ai suivi sans dessein le jeune Ternan, mon ami
d'enfance. Je n'étois pas reçu dans l'armée, mon nom même n'y étoit
point encore connu. Charles Ternan s'est imprudemment éloigné des
limites du camp, une patrouille nous a attaqués, le premier coup de
fusil a blessé Charles Ternan; il ne pouvoit plus se défendre, et,
pris en uniforme les armes à la main, son sort n'étoit pas douteux. Je
lui ai crié de tâcher de s'éloigner, pendant que j'arrêterois la
patrouille par ma résistance, et, afin de le déterminer à me quitter,
j'ai ajouté qu'il devoit retourner au camp pour demander du secours;
mais avant que le secours arrivât, le nombre m'a accablé: je ne sais
par quel hasard je n'ai pas été tué, mais je crois que je le dois au
désir que j'avois de prolonger le combat, pour donner à Ternan plus de
temps pour s'éloigner: voilà ce qui s'est passé, ma Delphine; ton
esprit secourable peut-il trouver dans ce récit les moyens de me
justifier avec honneur?--Généreuse conduite! répondit Delphine; mais y
croiront-ils? mais en seront-ils émus? Ah! mon ami, sans le secours de
la Providence, sans la plus signalée de ses faveurs, quel espoir nous
reste-t-il! Cède, ajouta-t-elle, cède à ce que tu pourrois appeler une
superstition du coeur; quand même ce que je vais te demander ne te
paroîtroit qu'une foiblesse, cède encore; viens prier avec moi le
protecteur des malheureux, de m'accorder l'éloquence qui entraîne la
volonté des hommes; viens, prions ensemble. Léonce eut un moment
d'embarras; mais bientôt, s'abandonnant au mouvement inspiré par
Delphine, il se mit à genoux devant les rayons du soleil, qui
perçoient à travers les barreaux de sa prison, et dit:--Être
tout-puissant, être inconnu! je t'implore pour la première fois de ma
vie, je ne mérite pas que tu m'exauces; mais l'un de tes anges attache
sa vie à la mienne; sauve-moi, puisqu'elle le souhaite, et je jure de
consacrer le reste de mes jours à suivre ton culte; mon amie me
l'enseignera.--Delphine, en écoutant ces paroles, eut un moment
d'espoir.--Ah! s'écria-t-elle, quelque insensés, quelque coupables que
nous soyons, peut-être le Dieu de bonté, qui ne nous a donné que des
commandemens d'amour, a-t-il entendu nos prières, a-t-il pris pitié de
nous! Adieu, Léonce; à ce soir, il y a encore ce soir. Adieu!--Et elle
le quitta en réprimant son émotion. La nature donne toujours un moment
de calme dans les situations les plus violentes de la vie, comme un
instant de mieux avant la mort; c'est un dernier recueillement de
toutes les forces, c'est l'heure de la prière ou des adieux.
Delphine, en sortant de la prison, rencontra M. de Serbellane qui
venoit la chercher; il la conduisit chez le président du tribunal.
Arrivés devant la maison de celui dont dépendoit la vie de Léonce,
Delphine tressaillit, et, comme elle franchissoit le seuil de la
porte, elle se sépara de M. de Serbellane, avec un dernier regard qui
lui demandoit de faire des voeux pour elle. Elle entra, et trouva le
président entouré de quelques secrétaires: elle lui demanda s'il lui
seroit permis de l'entretenir sans témoins.--Je n'ai de secrets pour
personne, répondit-il en élevant d'autant plus la voix que Delphine
cherchoit à la baisser; il ne faut pas qu'un homme public mette de
mystère dans sa conduite.--Hélas! monsieur, reprit Delphine, sans
doute vous n'avez point de secret, mais je puis en avoir un; me
refuserez-vous de ne le confier qu'à vous?--Je vous ai déjà dit,
reprit le juge, que je ne veux point éloigner de moi ceux qui
m'entourent; je ne le dois point.--Delphine, se retournant alors vers
ceux qui étoient dans la chambre, leur dit avec une noble
douceur:--Messieurs, je vous en conjure, éloignez-vous pendant
quelques momens; soyez assez généreux pour me prouver ainsi votre
pitié.--La voix et le regard de Delphine exprimoient l'émotion la plus
profonde, et produisirent un effet inespéré; tous ceux qui étoient
dans la chambre s'éloignèrent doucement, sans proférer un seul mot.
Quand Delphine se vit seule avec celui qui pouvoit absoudre ou
condamner son amant, ses lèvres tremblèrent avant de prononcer les
paroles qui devoient appeler ou repousser la conviction, donner la vie
ou causer la mort: tout annonçoit dans le juge un homme inflexible;
cependant Delphine avoit aperçu sur son bureau le portrait d'une femme
tenant un enfant dans ses bras, et ce tableau, lui apprenant qu'il
étoit époux et père, lui avoit un moment donné l'espoir de
l'attendrir. Elle tâcha d'exposer avec calme le récit des faits qui
prouvoient que Léonce n'avoit pris aucun grade dans l'armée ennemie,
que le danger seul de son ami l'avoit forcé à le secourir; et,
racontant avec courage et simplicité toutes les circonstances qui
avoient engagé Léonce à quitter la Suisse, elle se donna tous les
torts, en cherchant à prouver au juge que Léonce n'avoit cédé qu'à la
douleur qu'il éprouvoit, et qu'aucun motif politique, aucune
résolution ennemie n'étoit entrée pour rien dans les circonstances qui
l'avoient conduit à Verdun. Le juge s'étoit d'abord montré
inaccessible à la conviction; et, regardant Léonce comme coupable, il
étoit résolu à le condamner; le récit déchirant de Delphine lui
persuada que la conduite de Léonce n'avoit pas été telle qu'il se
l'imaginoit; mais il sentit l'impossibilité de persuader à ses
collègues que Léonce pouvoit être absous, quand toutes les apparences
l'accusoient; ne voulant pas prendre sur lui de le faire mettre en
liberté sans qu'il eût été jugé, il ne voyoit aucun moyen de le
sauver; et, la pitié que lui inspirait madame d'Albémar le faisant
souffrir, il cherchoit à lui répondre en termes vagues, et à terminer
le plus tôt possible ce cruel entretien. Une timidité douloureuse
enchaînoit Delphine; elle sentoit qu'il n'existoit plus pour elle
qu'une ressource, c'étoit de se livrer sans contrainte à toute
l'émotion qu'elle éprouvoit; mais l'idée que cet espoir une fois
détruit il n'en resteroit plus, lui faisoit essayer des moyens d'un
autre genre, qui n'épuisoient pas encore sa dernière espérance. Enfin,
le juge fit quelques pas pour sortir, en déclarant que, dans cette
affaire, il ne pouvoit être éclairé que par l'opinion de ses
collègues, et que c'étoit à eux seuls qu'il vouloit s'en remettre.
L'infortunée Delphine, à ces mots, ne se connoissant plus, se
précipita vers la porte et s'écria:--Non, vous n'avancerez pas, non,
vous n'irez pas commettre l'action la plus barbare! il n'est pas
criminel, celui que vous allez condamner, il ne l'est pas, vous le
savez; je vous ai prouvé qu'il n'avoit point porté les armes, qu'il
n'étoit pas votre ennemi, que la générosité, l'amitié, l'avoient
seules entraîné; et quand il seroit vrai que vos opinions et les
siennes sur la guerre actuelle ne fussent pas d'accord, n'est-il pas
le meilleur et le plus sensible des êtres, celui que le hasard a jeté
dans un parti différent du vôtre? Les hommes se ressemblent comme
pères, comme amis, comme fils; c'est par ces affections de la nature
que tous les coeurs se répondent, mais les fureurs des factions ne
peuvent exciter que des haines passagères, des haines qu'on peut
sentir contre des ennemis puissans, mais qui s'éteignent à l'instant,
quand ils sont vaincus, quand ils sont abattus par le sort, et que
vous ne voyez plus en eux que leurs vertus privées, leurs sentimens et
leur malheur. Ah! celui pour qui je vous implore, si vous étiez en
péril, et que je lui demandasse de vous sauver, il n'hésiteroit pas,
non-seulement à vous absoudre, mais à vous secourir de tous ses
moyens, de tous ses efforts; si vous donnez la mort à qui ne l'a pas
méritée, vous, ne savez pas quelle destinée vous vous préparez, vous
ne savez pas quels remords vous attendent! plus de repos, plus de
douces jouissances; au sein de votre famille, au milieu de vos
concitoyens, vous serez poursuivi par des craintes, par une agitation
continuelle; vous ne compterez plus sur l'estime; vous ne vous fierez
plus à l'amitié; et quand vous souffrirez, et quand les maladies vous
feront redouter une fin cruelle, une vieillesse douloureuse, vous vous
accuserez de l'avoir mérité, et votre propre pitié vous manquera dans
vos propres maux.--Jeune femme, vous m'insultez, lui dit le juge,
parce que je veux obéir aux lois de mon pays.--Moi, je vous insulte!
s'écria Delphine en se jetant à ses pieds; ô Dieu! s'il m'est échappé
une seule parole qui puisse vous blesser, si mon trouble ne m'a pas
permis d'être maîtresse de mes discours, ah! n'en punissez pas mon
ami. Est-il coupable de mon imprudence, de ma foiblesse, de ma folie?
Dites, seroit-ce moi qui vous irriterois contre lui, moi qui ai déjà
fait tomber tant de douleurs sur sa vie! Ah! je me prosterne devant
vous; juste ciel! voudrois-je vous offenser? quelle réparation
voulez-vous? parlez;--et l'infortunée, à genoux, penchoit son visage
jusqu'à terre, dans un état si déplorable que le juge en fut
touché.--Non, madame, lui dit-il en la relevant; vous ne m'avez point
offensé; non, soyez tranquille, si je pouvois sauver M. de Mondoville,
ce seroit pour vous que je le ferois.--Delphine étonnée, saisie d'un
premier espoir qui redoubloit encore la violence de son état, s'appuya
sur le bras de cet homme qui ne l'effrayoit plus, et lui dit dans une
sorte d'égarement:--Ce seroit pour moi que vous le sauveriez! vous
savez donc que je vais mourir aussi? En effet, vous n'avez pu croire
que je survécusse à cet être si bon et si tendre. Il va porter dans le
tombeau tant d'affection pour moi, pour moi, pauvre insensée, qui ne
lui ai fait que du mal! Qu'importe au reste que je meure! la mort est
mon unique espoir; mais vous qui pouvez tout, me refuserez-vous ce mot
sacré, ce mot du ciel qui absout l'innocent et rend la vie aux
infortunés qui le chérissent? Hélas! dans les temps orageux où nous
vivons, savez-vous quel sera votre avenir? il y a six mois que toutes
les prospérités de la terre environnoient mon malheureux ami; et
maintenant, jeté dans les prisons, près de périr, il n'a plus qu'une
amie qui verse des pleurs sur son sort. Vous êtes le président du
tribunal; vous pouvez, je le sais, s'il vous est prouvé que M. de
Mondoville ne servoit pas dans l'armée ennemie, vous pouvez décider
qu'il n'y a pas lieu à le juger criminellement, et le faire mettre en
liberté.--Vous ne savez pas, madame, interrompit le juge, en cessant
de se contraindre et laissant voir un caractère qui avoit en effet
beaucoup de bonté, vous ne savez pas ce que vous me demandez; vous
ignorez à quels périls je m'exposerois si je voulois soustraire M. de
Mondoville au cours naturel des lois. Sans doute j'aurois souhaité que
la liberté pût s'établir en France, sans qu'un seul homme pérît pour
une opinion politique; mais puisque la guerre étrangère excite une
fermentation violente, n'exigez pas d'un père de famille, qui s'est vu
forcé d'accepter dans ces temps difficiles un emploi pénible, mais
nécessaire, n'exigez pas qu'il compromette ses jours pour conserver
ceux d'un inconnu.--D'un inconnu! reprit Delphine, s'il est innocent;
d'un inconnu! si sa vie dépend de vous! ah! qu'il doit nous être cher,
l'homme infortuné que nous pouvons sauver d'une mort injuste et
certaine! Oui, j'en conviens, ce que je vous demande exige du courage,
de la générosité, du dévouement; ce n'est point une pitié commune que
j'attends de vous, c'est une élévation d'âme qui suppose des vertus
antiques, des vertus républicaines, des vertus qui honoreront mille
fois plus le parti que vous défendez, que les plus illustres
victoires. Eh bien! soyez cet homme supérieur aux autres hommes, cet
homme qui se sacrifie lui-même à ce qui est noble et bon! Écrivez sur
ce papier, dit-elle en s'avançant pour le prendre sur le bureau du
juge, écrivez que M. de Mondoville doit sortir de prison; tout est dit
alors, son nom ne sera point cité, il quittera la France, il partira
pour la Suisse, et dans ce pays vous avez deux êtres à vous; venez les
retrouver, et vous apprendrez ce que c'est que la reconnoissance dans
les coeurs généreux; jamais lien plus sacré put-il unir les âmes? Ah!
si le libérateur de Léonce me demandoit ma vie, au bout du monde,
après vingt années, cette vie seroit encore à lui. Signez,
signez....--
Le juge, étonné des impressions qu'il éprouvoit, mit sa main sur ses
yeux pour ne pas voir Delphine, et retrouvant alors dans le fond de
son âme la crainte que l'émotion combattoit, il fit un dernier effort
pour étouffer son attendrissement, et refusa nettement ce que madame
d'Albémar se croyoit près d'obtenir. A ces mots, elle tomba sur une
chaise, presque sans vie, comme frappée d'un coup mortel et inattendu.
Dans ce moment une femme ouvrit la porte, et Delphine la reconnut pour
celle dont le portrait l'avoit frappée: cette femme, voyant que son
mari n'étoit pas seul, voulut se retirer; Delphine, inspirée par son
désespoir, s'avança vers elle et la conjura d'entrer.--Je venois,
répondit-elle, prier mon mari de monter pour voir le médecin, qui est
très-inquiet de notre fils.--Votre fils, s'écria Delphine, votre fils!
Oui, madame, répondit la femme, je n'ai que cet enfant, et il est bien
malade.--Votre enfant est malade! répéta Delphine; eh bien! dit-elle
en se retournant vers le juge, avec un regard solennel, si vous livrez
Léonce au tribunal, votre enfant, cet objet de toute votre tendresse,
il mourra! il mourra!--Le juge et sa femme reculèrent, effrayés de
cette voix et de cet accent prophétique.--Oui, reprit-elle, vous ne
savez pas combien est infaillible la punition du ciel, quand on s'est
refusé à la pitié. Vous serez frappés dans ce que vous avez de plus
cher. La douleur qu'on redoute, c'est la douleur qui nous atteint, et
l'être qui nous punit sait où porter ses coups; mais ajouta-t-elle en
versant un torrent de pleurs, si vous sauvez mon ami, si vous signez
sa délivrance, votre unique enfant vivra, et bénira le nom de son père
jusqu'à son dernier jour.--A ces mots, la femme du juge, sans parler,
supplioit son mari de ses regards, de ses mains élevées, demandoit
ainsi la grâce de Léonce, presque sans s'apercevoir elle-même de ce
qu'elle faisoit. Le mari, regardant tour à tour Delphine et sa femme,
dit:--Non, je ne refuserai rien pendant que mon fils est en danger;
non, quoi qu'il puisse m'en arriver, madame, vous avez vaincu:--et,
prenant la plume, il écrivit l'ordre de mettre en liberté M. de
Mondoville. Delphine n'osoit ni respirer, ni parler, de peur que le
moindre mouvement ne changeât quelque chose à la résolution inespérée
du juge. Il lui dit en lui remettant l'ordre:--Je vous donne, madame,
la vie de M. de Mondoville; mais ne tardez pas à le faire partir; si
un commissaire de Paris venoit ici, je n'y serois plus le maître; je
lui répéterois sans doute, comme vous me l'avez attesté, comme je le
crois, que M. de Mondoville n'a point porté les armes; mais ce seroit
peut-être en vain alors que je m'efforcerois encore de le sauver. Vous
avez su toucher mon coeur, madame, par je ne sais quelle éloquence,
quelle sensibilité surnaturelle. C'est à vous que votre ami doit la
vie, jouissez-en tous les deux et...--Priez pour mon fils, ajouta la
mère.--
Delphine, dont l'émotion rendoit les paroles à peine intelligibles,
reçut l'ordre à genoux, et, pressant sur son coeur la main secourable
de son bienfaiteur:--Que je ne meure pas, lui dit-elle, homme
généreux, sans avoir fait sentir à votre âme un peu du bonheur que je
lui dois! adieu.--Elle courut à la prison, craignant de perdre une
seconde, ralentissant quelquefois ses pas, pour ne pas attirer
l'attention de ceux qui la regardoient, mais ne pouvant calmer la
frayeur que lui causoit le danger du moindre retard. En entrant dans
la chambre de Léonce, elle lui tendit l'ordre, et resta quelques
instans sans pouvoir prononcer un seul mot. Léonce lut l'ordre, et,
profondément attendri, il répéta plusieurs fois à Delphine:--C'est
toi qui m'arraches à la mort! que ma vie sera heureuse avec
toi!--Quand elle eut repris ses forces, elle se hâta d'expliquer qu'il
falloit partir à l'instant, que le moindre délai pouvoit être funeste,
et pressa le geôlier avec une ardeur passionnée, d'aller remplir une
dernière formalité, nécessaire pour sortir de la prison et de la
ville; il partit.
Léonce alors se livra à tous les projets de bonheur les plus doux.--Ma
Delphine, disoit-il, te souviens-tu de cette maison sur le coteau de
Baden, dont le site nous rappeloit Bellerive? Nous pouvons l'acquérir,
nous nous y établirons; quelques légers changemens la rendront
tout-à-fait semblable à ce séjour où nous avons passé des momens
heureux, mais troublés, tandis que dans notre habitation nouvelle une
félicité parfaite nous est promise. Tu ne seras point poursuivie dans
un pays protestant; je suis sûr d'ailleurs d'en imposer à madame de
Ternan, et notre destinée obscure n'excitant l'envie de personne, nous
n'aurons point d'ennemis. Oh! que cet avenir se présente à moi sous un
aspect enchanteur! Delphine, ma céleste amie, ajoute donc quelques
traits à ce tableau, peins-moi le sort qui nous attend, que
l'espérance nous y transporte.--Delphine ne répondoit point, son âme
agitée n'avoit point retrouvé de calme.--Craindrois-tu, lui dit
encore Léonce, de retrouver en moi quelques traces des foiblesses qui
nous ont séparés; me ferois-tu cette offense?--Non, non! interrompit
Delphine.--Même avant ton arrivée, continua Léonce, ton souvenir et
mon amour avoient entièrement dissipé les erreurs de mon caractère; je
te l'avouerai, certain de périr, la mort que j'avois désirée ne
m'inspiroit plus qu'un sentiment assez sombre: il me sembloit que la
nature m'accusoit d'avoir méconnu ses bienfaits; et mon imagination se
retournant tout à coup, je n'ai plus vu, prêt à perdre l'existence,
que les affections délicieuses qui devoient me la rendre chère; ah!
j'avois peut-être besoin de cette épreuve, mais je n'en perdrai jamais
le fruit; je vivrai pour être heureux, pour être aimé....--Hélas!
reprit Delphine, le temps se passe, le geôlier ne revient
point.--Cette inquiétude augmentant son trouble à chaque minute, elle
n'entendoit plus ce que Léonce lui disoit pour la calmer, et,
s'approchant des barreaux de la prison, à travers lesquels on
entrevoyoit la rue, elle y resta fixement attachée. Tout à coup elle
s'écria:--O mon Dieu! ô mon Dieu! d'une voix si déchirante, que Léonce
en frémit, et courant à elle, il lui dit:--Qu'avez-vous? Votre accent
me cause un effroi que de ma vie je n'avois éprouvé.--Que viennent
faire, lui dit Delphine, ces deux hommes vêtus de noir, qui
accompagnent le geôlier?--Apporter l'ordre pour mon départ, lui
répondit Léonce.--Non, non, reprit Delphine, cela n'est pas naturel,
cela ne l'est pas.--La porte de la prison s'ouvrit, et les deux
hommes, peu d'instans après être entrés, déclarèrent que le
commissaire de Paris étoit arrivé, qu'il avoit déchiré l'ordre donné
par le juge, et qu'il étoit décidé que M. de Mondoville ne sortiroit
pas de prison, et seroit jugé. A cette nouvelle, Léonce détourna la
tête, ne voulant point montrer son émotion. Delphine, levant les yeux
au ciel, s'avança d'un pas assez ferme, pour demander aux deux hommes
envoyés s'il ne lui seroit pas permis de voir le commissaire.--Non,
madame, lui répondirent-ils, vous ne pouvez pas sortir, vous êtes en
arrestation ici jusqu'à demain.--Léonce tendit alors la main à
Delphine, avec un sentiment qui n'étoit pas sans quelque douceur; les
stupides témoins de cette scène voulurent rassurer Delphine sur son
propre sort, croyant qu'il étoit l'objet de son inquiétude, et lui
dirent qu'elle pouvoit être tranquille, qu'elle sortiroit au moment
même où le jugement de M. de Mondoville seroit exécuté. A ces
affreuses paroles, Delphine fut près de succomber; mais prenant sur
elle, elle dit seulement à voix basse:--En est-ce assez, mon Dieu!--et
demanda ensuite à ceux qui venoient de parler, si un étranger qui
l'avoit accompagnée, M. de Serbellane, ne devoit pas venir la
voir.--Il nous a chargés de vous dire, lui répondirent-ils, qu'il
seroit ici dans une heure, quand le tribunal, qui est assemblé
maintenant, aura prononcé. Il fait ce qu'il peut pour vous être utile;
mais à présent que le commissaire de Paris est arrivé, cela ne se
passera pas comme ce matin.--Léonce, assez vivement irrité, les
interrompit en leur disant:--Je ne suis pas condamné à votre présence,
laissez-moi.--Ils murmurèrent intelligiblement quelques paroles
d'humeur, mais le regard de Léonce leur en imposa, et ils sortirent.
Léonce alors, se rapprochant de Delphine, la serra dans ses bras avec
l'émotion la plus passionnée; elle ne répondoit à rien, n'exprimoit
rien, et sembloit tout entière renfermée en elle-même.--Dieu!
prononça-t-elle à demi-voix, Dieu qui m'avez abandonnée, préservez-moi
de sentimens impies! que je supporte ce cruel jeu de la destinée sans
cesser de croire en vous! La mort, après tout, la mort... Eh bien! mon
ami, dit-elle en se jetant dans les bras de Léonce, nous la recevrons
ensemble; c'est un reste de pitié de la Providence envers nous.
Pressons nos coeurs l'un contre l'autre, que leurs derniers battemens
cessent au même instant; le seul mal au-delà des forces humaines,
c'est de vivre ou de mourir séparés.--
Léonce, inquiet de la résolution de Delphine, voulut lui parler de ses
devoirs, de son sort après lui:--Je te défends de m'entretenir sur ce
sujet, interrompit-elle; ignore mes desseins, quels qu'ils soient; ne
m'interroge plus, et passons ces dernières heures dans la confiance et
l'abandon qui peuvent encore leur donner du charme.--Léonce lui obéit;
il sentoit que sur un pareil sujet, il ne pouvoit rien obtenir d'elle;
mais il se flattoit que M. de Serbellane veilleroit sur le sort de son
amie, quand il n'existeroit plus, et c'étoit à lui qu'il se proposoit
de la confier.
Léonce et Delphine gardèrent donc le silence, l'un à côté de l'autre,
pendant assez long-temps. Ils attendoient M. de Serbellane, quoiqu'ils
n'en espérassent rien; enfin il arriva, portant sur son visage
l'empreinte des sentimens qui le déchiroient.
--Demain, à huit heures du matin, dit-il à Léonce, vous devez être
conduit dans une plaine, à une demi-lieue de la ville, pour être
fusillé; un espoir cependant reste encore; le juge généreux de qui
madame d'Albémar avoit obtenu votre liberté, vient de sortir du
tribunal même pour me parler; il m'a dit que si je pouvois lui
apporter à l'instant une déclaration signée de vous, qui attestât
positivement que vous n'avez point eu l'intention de porter les armes,
et que vous traversiez l'armée en voyageur, pour revenir en France,
cette déclaration pourroit vous sauver.--Delphine, à ce mot, leva les
yeux, qu'elle avoit tenus fixés sur la terre jusqu'alors; Léonce
répondit à M. de Serbellane, avec la plus noble simplicité:--Quand
j'ai été fait prisonnier, j'en conviens, je n'avois point encore porté
les armes; j'étois venu à Verdun, non pour seconder aucune cause, mais
dans l'espoir de mourir; qu'importent toutefois ces détails connus de
moi seul? Les François qui sont dans l'armée des étrangers ont dû
croire que je venois pour servir avec eux; une déclaration contraire
leur paroîtroit un mensonge que je ferois pour sauver ma vie; mon
intention d'ailleurs n'étoit point de rentrer en France; je ne puis
donc, sans m'avilir, attester ce qui paroîtroit faux aux yeux des
autres, ou ce qui le seroit réellement.--Delphine, en entendant ce
refus décisif, baissa de nouveau les yeux, sans prononcer une parole;
elle savoit que Léonce n'appelleroit jamais d'une résolution qu'il
croyoit honorable.
M. de Mondoville, touché de la douleur que lui témoignoit M. de
Serbellane, lui prit la main et lui dit:--Généreux ami, vous avez tout
fait pour nous; il ne me reste plus, relativement à moi, qu'un service
à vous demander. Si mon nom étoit calomnié, quand j'aurai cessé de
vivre, donnez à la vérité l'appui de votre respectable caractère:
n'oubliez pas que la mémoire d'un homme qui fut passionné pour
l'honneur, est un dépôt qu'il confie aux soins scrupuleux de ses
amis.--J'accepte avec reconnoissance ce glorieux dépôt, répondit M. de
Serbellane; votre réputation, sans doute, ne sera point attaquée;
mais, si jamais je pouvois être appelé à la défendre, quelle force,
quelle énergie ne trouverois-je pas dans l'admiration que m'inspire
votre courageuse conduite!--Maintenant, reprit Léonce, encore une
prière, et la plus sacrée de toutes!--
Il conduisit M. de Serbellane vers la fenêtre, pour lui recommander
Delphine, quand il ne seroit plus. Il auroit pu parler devant elle
sans qu'elle l'entendît; ses réflexions l'absorboient entièrement.
Immobile et pâle, quelquefois elle tressailloit, mais elle n'écoutoit
ni ne voyoit plus rien, et ne versoit pas même une larme. Quand toute
espérance est perdue, toute démonstration de douleur cesse, l'âme
frissonne au dedans de nous-mêmes, et le sang glacé n'a plus de cours.
Léonce entra dans les plus grands détails avec M. de Serbellane, sur
la conduite qu'il devoit tenir pour conserver les jours de Delphine,
si sa douleur lui inspiroit le désir de les terminer. M. de
Serbellane, non-seulement lui promit tout ce qu'il désiroit, mais sut
presque le rassurer, en se montrant digne de soutenir et de consoler
l'infortunée remise à ses soins. Léonce, touché de son noble
caractère, ne put lui témoigner sa reconnoissance sans avoir les yeux
remplis de larmes: il étoit resté ferme contre le malheur; mais en
retrouvant la pitié, il s'attendrit.--Adieu, mon ami, lui dit-il;
laissez-moi seul avec elle; demain, avec le jour, revenez la chercher;
vous recevrez, le dernier serrement de main d'un homme qui vous estime
et vous honore. Adieu.--M. de Serbellane, en s'en allant, s'approcha
de Delphine, et lui demanda sa main qu'elle abandonna:--Madame, lui
dit-il d'une voix émue, courage et résignation! Les plus vives
douleurs ont encore cette ressource.--Un profond soupir souleva le
sein de Delphine:--N'oubliez pas Isore, lui répondit-elle: Adieu.--
M. de Serbellane sortit, se promettant de revenir le lendemain auprès
de ses infortunés amis. Alors Léonce et Delphine se trouvèrent seuls,
au commencement de cette nuit solennelle qu'ils devoient passer
ensemble, dans cette sombre prison qu'éclairoit une lumière pâle et
tremblante; ils entendirent le geôlier refermer sur eux les
verroux.--Ah! s'écria Delphine, si ces portes pouvoient ne plus
s'ouvrir; si le jour pouvoit ne jamais se lever, quels lieux de
délices vaudroient cette prison! Léonce, pourront-ils t'arracher à
moi?--Et elle le serroit dans ses bras avec une force surnaturelle, à
laquelle succédoit le plus profond abattement. Léonce, effrayé de son
état, voulut fixer sa pensée sur quelques idées plus douces, et,
passant ses bras autour d'elle, il lui dit:--Ma Delphine, tu crois à
l'immortalité, tu m'en as persuadé; je meurs plein de confiance dans
l'Être qui t'a créée. J'ai respecté la vertu, en idolâtrant tes
charmes; je me sens, malgré mes fautes, quelques droits à la
miséricorde divine, et tes prières me l'obtiendront. Mon ange, nous ne
serons donc pas pour jamais séparés; même avant de nous réunir dans le
ciel, tu sentiras encore mon âme auprès de toi; tu m'appelleras
toujours, quand tu seras seule. Plusieurs fois tu répéteras le nom de
Léonce, et Léonce recueillera peut-être dans les airs les accens de
son amie. Cherche, ma Delphine, tout ce qu'il y a de doux, de sensible
dans la douleur; remplis ta vie des hommages solitaires et tendres que
l'on peut rendre encore à la mémoire de l'objet que l'on
regrette.--Arrêtes, interrompit Delphine, que parles-tu de ma vie?
As-tu donc osé penser que je pourrais te survivre? Oui, sans doute,
mon coeur s'est toujours confié dans l'immortalité de l'âme, quand il
ne s'agissoit que de mon sort; cette noble croyance suffisoit à mon
repos: mais est-ce assez de cette espérance, qu'un nuage couvre encore
aux regards des plus vertueux des mortels? est-ce assez d'elle pour
supporter l'existence après ta mort? Non, rien ne peut me soutenir
contre l'horreur de ta perte. Léonce, en ton absence, le moindre
souvenir de toi, un mot que tu m'avois dit, des lieux que nous avions
vus ensemble, mille hasards qui retracent une idée toujours présente,
me faisoient succomber sous la douleur d'une émotion déchirante, et
j'aurois ces mêmes souvenirs, mais avec les traits de la mort! je
m'écrierois sans cesse: Jamais! jamais! mes pleurs, mes cris
n'obtiendroient pas de la nature entière un son de ta voix, la trace
de tes pas, une ombre de tes traits! Léonce, ami si tendre, toi qui,
dans mes chagrins, as si souvent eu pitié de moi, je me précipiterais,
désespérée, sur la terre qui te renfermeroit, sans qu'il en sortît, un
soupir pour répondre à mes larmes! Non, non! je n'irai point dans ce
désert, dans ce silence, dans cette nuit du monde, où je ne te verrois
plus. La mort, dont l'affreuse idée m'a souvent glacée de terreur, te
frapperoit, moi vivante! je me représenterois ton visage défiguré, tes
yeux éteints pour toujours, tes restes froids, ensevelis dans la tombe
où je t'aurois laissé seul, seul! O mon ami, tu n'y seras pas seul!
Léonce, souverain de ma vie, répétoit Delphine, je te vois ému, je
sens que ton coeur répond au mien; dis-moi donc que tu m'appelles, que
tu ne voudrois pas me laisser vivre, dis que tu ne le veux pas! Ah!
j'aimerois cette touchante preuve d'amour, ce dédain d'une pitié
vulgaire, cette compassion véritable qui t'inspireroit ces douces
paroles:--_Delphine, suis-moi; pauvre Delphine, n'essaie pas de la
vie, sans la main qui te conduisoit!_--O Léonce, Léonce! répète ces
mots consolateurs, je t'en conjure....--Les pleurs interrompoient les
prières passionnées de Delphine; elle embrassoit les genoux de Léonce;
elle vouloit obtenir de lui-même le conseil de mourir; il cherchoit en
vain à la calmer, et la conjuroit de s'éloigner avec M. de Serbellane,
avant l'heure du supplice. Delphine, pensant alors à la fatale bague,
voulut en parler à Léonce, mais sans lui confier d'abord qu'elle la
possédoit, de peur qu'il ne la lui ôtât, quand même il seroit résolu à
n'en pas faire usage.
--Léonce, lui dit-elle, cette mort, semblable à celle que subiroit un
criminel, ce supplice, en présence d'un peuple furieux, ne
révolte-t-il point ton âme? Veux-tu te l'épargner? Notre ami, M. de
Serbellane, peut nous donner un poison salutaire qui nous
affranchiroit du sort qu'on nous prépare.--Léonce, étonné, réfléchit
quelques instans, puis il dit:--Mon amie, je crois plus digne de moi
de périr aux yeux des François; il me condamnent aujourd'hui, mais
peut-être sauront-ils une fois que je ne l'ai pas mérité; et si, dans
mes derniers momens, j'ai montré quelque force d'âme, je ne hais pas,
je l'avoue, l'espoir que mes ennemis même ne me verront pas tomber
sans émotion. Pardonne, mon amie, si cette pensée me force à rejeter
le secours inespéré que tu daignes m'offrir; ta main auroit fermé mes
yeux, et le même sentiment qui anima mon existence, l'eût conduite
doucement jusqu'à sa fin; ah! qu'il m'en coûte pour m'y
refuser!--Delphine garda le silence; elle craignoit, en insistant, de
faire connoître à Léonce qu'elle possédoit un moyen sûr de ne pas lui
survivre.
--Hélas! continua Léonce, il y a, j'en conviens, quelque chose de
sombre dans cette prison qui précède le dernier jour; je voudrois
pouvoir regarder le ciel avec toi; ce sont ces murs qui nous dérobent
son aspect, c'est la barbarie des hommes, nos gardiens et nos juges,
qui donne à la mort un caractère si terrible; vingt fois je l'avois
désirée à tes pieds; mais à présent que j'avois abjuré mes misérables
erreurs, à présent que je pouvois être ton époux, ton heureux époux;
ah Dieu!--Il s'arrêta, craignant de rappeler des pensées trop amères.
Delphine, succombant au désespoir, n'avoit plus la force d'exprimer
les tourmens qu'elle souffroit: quelques heures se passèrent encore,
pendant lesquelles Léonce se montra le plus sensible et le plus
courageux des hommes. Delphine l'admira quelquefois, plus souvent elle
l'interrompit par ses gémissemens. Enfin Léonce, accablé par plusieurs
nuits d'insomnie, laissa tomber sa tête sur les genoux de Delphine, et
s'endormit pendant une heure. Elle le regardoit dans toute sa beauté;
ses cheveux noirs tomboient sur son front, et son visage conservoit
encore une expression d'attendrissement dont le sommeil n'altéroit
point le charme.
Ah! qui s'est jamais vu dans une situation si cruelle? La malheureuse
Delphine éprouva pendant cette nuit tout ce que l'âme peut souffrir de
plus déchirant. Elle sentoit le temps s'écouler, et regardoit sans
cesse à la fenêtre, craignant d'apercevoir les avant-coureurs du jour.
Ses yeux se portoient alternativement du visage enchanteur de son
amant, à ce ciel dont les premiers rayons devoient le lui ravir; mais
bientôt elle aperçut, sur le mur opposé à la fenêtre, la fatale lueur
qui annonçoit le jour, et avant que Léonce fût réveillé, le soleil
avoit percé dans cette demeure du désespoir.--O Dieu! s'écria-t-elle,
pas un nuage, pas un voile de deuil sur ce soleil! Le plus brillant
éclat de la nature, pour éclairer le plus horrible des forfaits et les
plus infortunés des êtres!--Enfin, le coup de tambour, ce bruit subit
et funeste, réveilla Léonce. Il leva les yeux sur Delphine, et,
l'embrassant avec transport:--C'est toi, dit-il, c'est encore toi!
jusqu'à mon dernier moment ta vue aura le pouvoir de suspendre toutes
mes peines!--
Léonce se hâta de rattacher ses cheveux en désordre, pour donner à
toute sa contenance l'air du calme et de la fermeté. Delphine alors se
tenoit à quelque distance de Léonce, suivoit ses mouvemens, et
s'appuyoit de temps en temps contre la muraille, soutenant par la
puissance de sa volonté ses forces prêtes à défaillir. Enfin, Léonce
s'approcha d'elle; et, remarquant l'extrême altération de ses traits,
il ne put réprimer plus long-temps ce qu'il éprouvoit.--Delphine,
s'écria-t-il, dans cet instant sans espoir, un mouvement cruel et doux
m'entraîne encore à te le répéter, oui, je regrette la vie! Quand mes
farouches ennemis vont paroître, je saurai leur cacher ce sentiment,
mais je te l'avoue, à toi qui me l'inspires, à toi....--Les soldats
approchoient de la prison, et l'on ouvrit les verroux pour les
recevoir. Alors Delphine, comme hors d'elle-même, se jeta aux genoux
de Léonce, et s'écria:--Mon ami, pardonne-moi ta mort, dont je suis la
véritable cause. Je n'ai jamais aimé que toi; jamais ce coeur n'a
tressailli qu'en ta présence, jamais une autre voix n'a régné sur mon
âme; nous allons mourir ensemble, quand de longues années d'union et
de tendresse pouvoient nous être accordées; il le faut! Les barbares
avancent, encore un instant; mais que toute la passion d'une vie
entière soit renfermée dans cet instant!--La porte s'ouvrit, et les
soldats remplirent la chambre.
Delphine, se relevant avec dignité, adressa la parole aux
soldats:--J'étois aux genoux, leur dit-elle, du plus estimable des
hommes, du plus admirable caractère qui ait jamais existé; je lui
devois cet hommage; vous allez le conduire au supplice. Votre aveugle
obéissance ferme vos coeurs à la pitié; mais, qu'ai-je dit? ne vous
offensez pas; j'ai besoin de vous implorer encore: permettez-moi de
suivre mon ami jusqu'à la mort.--Madame, répondit l'officier, on
n'accorde d'ordinaire cette permission qu'au prêtre qui exhorte les
condamnés avant de mourir.--Eh bien, reprit Delphine, je saurai
remplir cet auguste ministère. Léonce, dit-elle en se retournant vers
lui, la religion donne aux malheureux qui marchent au supplice un ami
pour les consoler, veux-tu que je sois cet ami? Je te parlerai comme
lui, au nom d'un Dieu de bonté: un instant, je n'en fus pas digne, un
instant j'ai douté; je trouvois le malheur qui m'accabloit plus grand
que mes fautes; mais à présent les espérances religieuses sont
revenues dans mon coeur: le ciel me les a rendues, je te les ferai
partager.--Ce que tu veux entreprendre, répondit Léonce, est au-dessus
de tes forces.--Non, je l'ai résolu, reprit Delphine, tu me verras te
suivre d'un pas ferme, avec une âme courageuse; je ne suis plus
agitée, pourquoi n'aurois-je pas maintenant le même calme que
toi?--Madame, reprit l'officier, on conduira le condamné sur un char,
jusqu'à une demi-lieue de la ville, dans la plaine où il doit être
fusillé; vous ne serez pas en état de le suivre jusque-là.--Je le
pourrai, répondit-elle.--Ah! s'écria Léonce, dois-je accepter ce
généreux effort?--Tu le dois, interrompit Delphine.--Et M. de
Serbellane entrant dans ce moment, il obtint pour lui-même aussi
d'accompagner madame d'Albémar. Léonce, incertain encore s'il devoit
consentir à ce qu'exigeoit son amie, consulta M. de Serbellane.--Ne
vous opposez pas, répondit-il, au voeu que madame d'Albémar exprime
avec tant d'instance; si elle peut vous survivre, ce n'est qu'après
avoir épuisé toutes les douleurs; laissez-la s'y livrer, ne lui
refusez rien.
--J'ai besoin, reprit Delphine, d'un moment de recueillement, avant ce
grand acte de courage; accordez-le-moi, dit-elle en s'adressant au
chef de la garde, votre char funèbre n'est point encore arrivé.--Le
chef de la garde y consentit; le geôlier murmura qu'il n'avoit point
de chambre seule à donner, excepté une dans laquelle étoit mort un
prisonnier, cette nuit même. Delphine n'entendit point ce qu'il
disoit; et M. de Serbellane, occupé à recueillir dans un dernier
entretien les volontés de Léonce, oublia quel don funeste il avoit
fait à madame d'Albémar; elle suivit le geôlier, et il la quitta,
après lui avoir montré la chambre dans laquelle elle pouvoit entrer.
En travers de la porte étoit le cercueil du malheureux prisonnier mort
pendant la nuit; et des quatre cierges placés aux coins de ce
cercueil, deux brûloient encore, et mêloient leurs tristes clartés à
celle du jour. Delphine frémit à cette vue, et recula; cependant elle
voulut avancer, et dit:--Pourquoi donc aurois-je peur de la mort?
N'est-ce pas elle que je viens chercher? d'où vient que son image
m'effraie déjà?--Il falloit, pour entrer, passer près du cercueil
placé devant la porte; la robe de Delphine s'y accrocha, et son effroi
redoublant, elle tomba à genoux dans la chambre, en face du lit encore
défait d'où l'on avoit enlevé le corps de celui qui venoit de mourir.
On voyoit ses habits épars, un livre ouvert, une montre qui alloit
encore, tous les détails de la vie de l'homme, excepté l'homme même,
que la bière renfermoit! Un tel spectacle auroit frappé l'imagination
dans les circonstances les plus calmes, il troubla presque entièrement
la tête de Delphine; elle ne savoit plus si son amant vivoit encore;
elle l'appela plusieurs fois, et, dans un moment de convulsion et de
désespoir, elle ouvrit la bague qui renfermoit le poison, et prit
rapidement ce qu'elle contenoit; à peine eut-elle achevé cette action
désespérée, qu'elle se prosterna contre terre; après y être restée
quelques instans, elle se releva plus calme, mais absorbée dans une
méditation profonde.
--O mon Dieu! dit-elle alors, qu'ai-je fait? me suis-je rendue
coupable? ne puis-je plus espérer votre miséricorde? il falloit le
suivre jusqu'au supplice, je lui devois cette dernière preuve de
l'amour qui l'a perdu; en aurois-je eu la force, sans la certitude de
mourir? Je pouvois me fier à la douleur, avec le temps elle m'auroit
tuée; mais ce temps redoutable, ô mon Dieu! m'ordonniez-vous de le
supporter? ces tourmens étoient-ils nécessaires? et les anges qui vous
entourent ne se réjouiront-ils pas de les voir abrégés! S'il me
restoit un lien sur cette terre, si j'avois un père dont je pusse
consoler la vieillesse, je vivrois, je le crois; un devoir si sacré me
l'auroit commandé: mais l'infortuné qui va périr étoit mon unique ami,
et vous me l'ôtez! O mon Dieu! s'écria-t-elle en se jetant à genoux,
le visage tourné vers le ciel; on m'a souvent dit que vous ne
pardonniez pas le crime que je viens de commettre, le trouble,
l'égarement m'y ont conduite; est-il vrai qu'à présent vous soyez
inflexible! suis-je plus criminelle que tous ceux qui ont été durs
envers leurs semblables? et cependant il en est tant, que sans doute
parmi eux quelques-uns seront pardonnés! vous m'aviez accordé la
jeunesse, la beauté, tous les dons de la vie, et je la rejette loin de
moi, cette vie; il faut donc que j'aie bien souffert, et je
souffrirois éternellement! et vous n'accepteriez pas mon repentir!
non, vous l'acceptez, je le sens, une force nouvelle renaît en moi;
j'entends le char, j'entends les pieds des chevaux qui vont entraîner
ce que j'aime; je vais l'entretenir de vous, mon Dieu! bénissez mes
paroles, et, quand ma voix seroit impie, quand vous rejetteriez mes
prières pour moi-même, faites que celui qui va m'entendre éprouve en
m'écoutant les sentimens religieux qui obtiendront pour lui votre
miséricorde!--Elle descendit alors d'un pas ferme, et rejoignit Léonce
au moment où il montoit sur le char.
Delphine marcha près de lui, et les soldats, par pitié pour elle,
ralentissoient la marche, et faisoient souvent arrêter la voiture,
pour lui donner le temps de parler à Léonce. M. de Serbellane, qui la
suivoit, répandoit de l'argent pour obtenir que personne ne s'opposât
à ces instans de retard. Delphine eut d'abord le désir d'avouer à son
ami qu'elle venoit de s'assurer la mort, elle auroit trouvé quelque
douceur à lui confier cette funeste et dernière preuve de la tendresse
passionnée qu'elle éprouvoit pour lui; mais tout entière à la
solennité du devoir dont elle étoit chargée, elle craignit qu'après un
tel aveu, Léonce, uniquement occupé d'elle, ne donnât plus un moment
aux sentimens religieux dont elle vouloit le pénétrer; et, quoi qu'il
pût lui en coûter, elle résolut de taire son secret, pour entretenir
Léonce de piété plutôt que d'amour.
En traversant la ville, la multitude qui les environnoit de toutes
parts se permit d'indignes injures contre celui qu'elle croyoit
criminel, puisqu'il étoit condamné. Léonce rougissoit et pâlissoit
tour à tour, d'indignation et de fureur.--Dédaigne, lui disoit
Delphine, ces misérables insultes. Bannis de ton âme tous les
sentimens amers; ah! nous allons entrer dans le séjour de l'indulgence
et de l'oubli, dans le séjour où nos ennemis ne seront point écoutés.
Vois ce ciel, comme il est pur, comme il est serein! l'auteur de ces
merveilles pourroit-il n'avoir abandonné que nous? Cet asile vers
lequel nos coeurs s'élancent, Léonce, c'est le nôtre; nous y sommes
appelés. L'amour que je sens pour toi ne m'a-t-il pas été inspiré par
mon Créateur? il ne désunira point deux êtres qu'il a rendus
nécessaires l'un à l'autre. Léonce, ta conduite a été sans reproches,
c'est la mienne seule qu'il faut accuser; mais tu me feras recevoir
dans la région du ciel qui t'est destinée. Tu diras, oui, tu diras que
tu n'y serois pas bien sans moi. L'Être suprême t'accordera ton amie;
tu la demanderas, n'est-il pas vrai, Léonce?--Delphine fut prête
encore alors à tout révéler, en disant à Léonce quelle étoit l'action
coupable dont il devoit implorer le pardon pour elle. Peut-être aussi
désiroit-elle qu'il connût la véritable cause du courage
extraordinaire qu'elle témoignoit, dans la plus terrible de toutes les
situations; mais Léonce leva vers le ciel un regard plein de courage
et de confiance; ce regard convainquit Delphine qu'elle avoit enfin
inspiré à son ami les pieuses espérances qu'elle lui souhaitoit; et
elle craignit de détruire tout l'effet de ses paroles, en lui avouant
de quelle faute sa religion même n'avoit pu la préserver.
Réprimant donc encore une fois tout ce qui pouvoit trahir son secret,
Delphine rassembla ses forces, pour remplir dignement l'auguste
mission dont elle s'étoit chargée.--Ne vois plus en moi, dit-elle à
Léonce, celle qui partagea tes fautes, celle qui fut plus coupable
encore. J'aimois la vertu, mais je n'avois point la force de
l'accomplir, et Dieu, dans sa pitié, retire du monde la femme
infortunée dont l'amour et le devoir ont déchiré le foible coeur. J'ai
pris auprès de toi la place d'un homme religieux, qui auroit été
vraiment digne de te parler au nom du ciel; mais une voix qui t'est
chère pouvoit pénétrer plus avant dans ton âme, et cette voix,
écoute-la, Léonce, comme si la Divinité l'avoit pour un moment
consacrée. Au milieu des terreurs qui nous environnent, lorsque la
nature, amie de la vie, se révolte dans notre sein, la Providence
éternelle nous voit et nous protège; non, il est impossible que toutes
les pensées, tous les sentimens qui nous animent soient anéantis;
notre esprit embrasse encore un immense avenir, notre coeur vit encore
tout entier dans l'objet qu'il aime, et dans quelques minutes, sur
cette plaine, où bientôt les roues de ce char vont nous entraîner, un
fer romproit la trame de tant d'idées, de tant de sentimens, et les
livreroit au vent qui disperse la poussière! Ceux qui succombent
lentement sous le poids des années peuvent croire à la destruction que
d'avance ils ont ressentie; mais nous qui marchons vers le tombeau
tout pleins de l'existence, nous proclamons l'immortalité! Il est
vrai, ce temps qui s'écoule, ces armes qui se préparent, ce bruit
sourd qui annonce déjà le coup mortel, remplissent d'effroi tous les
sens, mais c'est un dernier effort de l'imagination trompée; la vérité
va nous rassurer, notre âme se retire en elle-même, et dans notre
intime pensée, dans ce sanctuaire de l'amour et de la vertu, nous
retrouvons un Dieu! Ah! Léonce, gloire et tourment de ma vie, objet de
la passion la plus profonde! c'est moi qui t'exhorte à la mort, c'est
moi... la prière m'a donné une force surnaturelle, la prière, cet élan
de l'âme qui nous fait échapper à la douleur, à la nature et aux
hommes; imite-moi, Léonce, cherche aussi ce refuge....--
La longueur et la fatigue de la route faisoient disparoître la pâleur
de Delphine; ses yeux avoient une expression dont rien ne peut donner
l'idée; les sentimens les plus passionnés et les plus sombres s'y
peignoient à la fois; et, malgré les douleurs cruelles qu'elle
commençoit à sentir, et qu'elle tâchoit de surmonter, sa figure étoit
encore si ravissante, que les soldats eux-mêmes, frappés de tant
d'éclat, s'écrioient:--_Qu'elle est belle!_ et baissoient, sans y
songer, leurs armes vers la terre en la regardant. Léonce entendit ce
concert de louanges, et lui-même, enivré d'amour, il prononça ces mots
à voix basse:--Ah Dieu! que vous ai-je fait pour m'ôter la vie, le
plus grand des biens avec elle?--Delphine l'entendit.--Mon ami,
reprit-elle, ne nous trompons pas sur le prix que nous attacherions
maintenant à l'existence; nous ne voyons plus que des biens dans ce
que nous perdons, et nous oublions, hélas! combien nous avons
souffert! Léonce, je t'aimois avec idolâtrie, et cependant, du jour où
l'ingratitude de l'amitié me fut révélée, je reçus une blessure qui ne
s'est point fermée. Léonce, des êtres tels que nous auroient toujours
été malheureux dans le monde, notre nature sensible et fière ne
s'accorde point avec la destinée; depuis que la fatalité empêcha notre
mariage, depuis que nous avons été privés du bonheur de la vertu, je
n'ai pas passé un jour sans éprouver au coeur je ne sais quelle gêne,
je ne sais quelle douleur qui m'oppressoit sans cesse. Ah! n'est-ce
rien que de ne pas vieillir, que de ne pas arriver à l'âge où l'on
auroit peut-être flétri notre enthousiasme pour ce qui est grand et
noble, en nous rendant témoins de la prospérité du vice et du malheur
des gens de bien! vois dans quel temps nous étions appelés à vivre, au
milieu d'une révolution sanglante, qui va flétrir pour long-temps la
vertu, la liberté, la patrie! mon ami, c'est un bienfait du ciel qui
marque à ce moment le terme de notre vie. Un obstacle nous séparoit,
tu n'y songes plus maintenant, il renaîtroit si nous étions sauvés; tu
ne sais pas de combien de manières le bonheur est impossible. Ah!
n'accusons pas la Providence, nous ignorons ses secrets; mais ils ne
sont pas les plus malheureux de ses enfans, ceux qui s'endorment
ensemble sans avoir rien fait de criminel, et vers cette époque de la
vie où le coeur encore pur, encore sensible, est un hommage digne du
ciel.--
Ces douces paroles avoient attendri Léonce, et pendant quelques momens
il parut plongé dans une religieuse méditation.--Tout à coup, en
approchant de la plaine, la musique se fit entendre, et joua une
marche, hélas! bien connue de Léonce et de Delphine. Léonce frémit en
la reconnoissant:--O mon amie! dit-il, cet air, c'est le même qui fut
exécuté le jour où j'entrai dans l'église pour me marier avec Matilde.
Ce jour ressembloit à celui-ci. Je suis bien aise que cet air annonce
ma mort. Mon âme a ressenti dans ces deux situations presque les mêmes
peines; néanmoins je te le jure, je souffre moins aujourd'hui.--Comme
il achevoit ces mots, la voiture s'arrêta devant la place où il devoit
être fusillé. Il ne voulut plus alors s'abandonner à des sentimens qui
pouvoient affoiblir son coeur. Il descendit rapidement du char, et
s'avança en faisant signe à M. de Serbellane de veiller sur Delphine.
Se retournant alors vers la troupe dont il étoit entouré, il dit, avec
ce regard qui avoit toujours commandé le respect:--Soldats, vous ne
banderez pas les yeux à un brave homme; indiquez-moi seulement à
quelle distance de vous il faut que je me place, et visez-moi au
coeur; il est innocent et fier, ce coeur, et ses battemens ne seront
point hâtés par l'effroi de la mort. Allons.--Avant de s'avancer à la
place marquée, il se retourna encore une fois vers Delphine; elle
étoit tombée dans les bras de M. de Serbellane, il se précipita vers
elle, et entendit M. de Serbellane qui s'écrioit:--Malheureuse! elle a
pris le poison quelle m'avoit demandé pour Léonce; c'en est fait, elle
va mourir!
--Léonce alors jeta des cris de désespoir, qui arrachèrent des larmes
à tous ceux qui l'avoient vu si calme, un moment auparavant, quand il
marchoit à la mort; personne n'osoit prononcer un mot, ni faire un
mouvement, en contemplant ce cruel spectacle. Delphine revint à elle,
à travers les convulsions de la mort, et put encore dire à Léonce, qui
tenoit sa main à genoux:--Mon ami, je devois mon courage à la mort que
je portois dans mon sein. Et comme Léonce s'accusoit de barbarie, pour
avoir consenti qu'elle le suivît jusqu'au supplice:--Ah! mon ami, lui
dit-elle encore, remercie la nature de m'avoir épargné les heures où
je t'aurois survécu; pardonne-moi, Léonce, si j'ai imposé la plus
grande douleur à l'âme la plus forte, c'est toi qui d'un instant me
survis; je ne meurs pas sans toi, ma main tient encore la tienne, le
dernier souffle de ma vie est recueilli dans ton sein. Ces soldats, je
les vois là, prêts à te saisir.... Ah, Dieu! de quel mal me sauve la
mort!--Elle expira. Léonce se précipita sur la terre à côté d'elle, en
la tenant embrassée. Les soldats eux-mêmes, attendris, restoient à
quelque distance, et sembloient ne plus songer à remplir leur cruel
emploi; quelques-uns s'écrioient:--_Non, nous ne tuerons pas ce
malheureux homme; c'est bien assez que sa pauvre maîtresse ait péri de
douleur; non, qu'il s'en aille, nous ne tirerons pas sur lui._--
Léonce les entendit, et, se relevant avec une fureur sans bornes, il
s'écria:--Juste ciel! il ne vous restoit plus, barbares, qu'à vouloir
m'épargner après l'avoir tuée. Tirez à l'instant, tirez.--Et il
vouloit s'approcher d'eux, mais il portoit toujours le corps sans vie
de sa maîtresse, et tout à coup il frémit d'horreur à l'idée que cette
belle image de son amie pourroit être défigurée par les coups qu'on
dirigeroit sur lui; retournant donc vers M. de Serbellane, il remit
entre ses bras Delphine, qui sembloit dormir en paix sur le sein de
son ami:--Il faut m'en séparer, dit-il, afin que ses nobles restes ne
soient point outragés par des barbares. Réunissez-nous tous les deux
dans le même tombeau; c'est là que, dans un repos éternel, mon
innocente amie me pardonnera mes fautes et ses malheurs.--En achevant
ces mots, il s'éloigna: quand il fut en face des soldats, ils
balancèrent encore, et leurs gestes exprimoient qu'ils ne vouloient
plus obéir à l'ordre qui leur avoit été donné. Un instant de vie de
plus faisoit souffrir mille maux à Léonce; tout-à-fait hors de lui, il
eut recours à l'insulte, chercha tout ce qui pouvoit allumer la colère
des soldats, les menaça de se jeter sur eux, s'ils ne tiroient pas sur
lui; et les appelant enfin des noms qui pouvoient les irriter
davantage, l'un d'eux s'indigna, reprit son fusil qu'il avoit jeté à
terre, et dit:--_Puisqu'il le veut, qu'il soit satisfait_.--Il tira,
Léonce fut atteint, et tomba mort.
M. de Serbellane rendit à ses amis les derniers devoirs. Il les réunit
dans un tombeau qu'il fit élever sur le bord d'une rivière, au milieu
de peupliers, et partit pour la Suisse, afin de veiller sur la
destinée d'Isore, que la perte de Delphine avoit jetée dans la plus
profonde douleur; il écrivit à sa mère, et en obtint la permission de
conduire sa fille à mademoiselle d'Albémar, à qui cet intérêt seul
pouvoit faire supporter la vie, après la perte de Delphine. M. de
Lebensei s'acquit un nom illustre dans les armées françoises. Pourquoi
le caractère de Léonce de Mondoville ne lui permit-il pas d'avoir
cette glorieuse destinée?
M. de Serbellane qui, avec une âme naturellement calme, faisoit
toujours ce que les sentimens les plus tendres et les plus exaltés
peuvent inspirer, revint en France, au péril de sa vie, pour visiter
encore une fois le tombeau de ses amis, et s'assurer que l'homme à qui
il en avoit confié la garde l'avoit défendu de toute insulte, au
milieu de la guerre. Voici l'un des fragmens de la lettre qu'il
écrivoit en revenant de ce voyage pieux envers l'amitié.
«Je me sens mieux, disoit-il, depuis que je me suis reposé quelque
temps près de leurs cendres. Je me répétois sans cesse qu'ils
n'avoient point mérité leur malheur; je ne me dissimulois point
leurs torts; Léonce auroit dû braver l'opinion dans plusieurs
circonstances où le bonheur et l'amour lui en faisoient un devoir,
et Delphine, au contraire, se fiant trop à la pureté de son coeur,
n'avoit jamais su respecter cette puissance de l'opinion, à laquelle
les femmes doivent se soumettre; mais la nature, mais la conscience
apprend-elle cette morale instituée par la société, qui impose aux
hommes et aux femmes des lois presque opposées? et mes amis
infortunés devoient-ils tant souffrir pour des erreurs si
excusables? Telles étoient mes réflexions, et rien n'est plus
douloureux pour le coeur d'un honnête homme, que l'obscurité qui lui
cache la justice de Dieu sur la terre.
» Mais un soir que j'étois assis près de la tombe où reposent Léonce
et Delphine, tout à coup un remords s'éleva dans le fond de mon
coeur, et je me reprochai d'avoir regardé leur destinée comme la
plus funeste de toutes. Peut-être dans ce moment, mes amis, touchés
de mes regrets, vouloient-ils me consoler, cherchoient-ils à me
faire connoître qu'ils étoient heureux, qu'ils s'aimoient, et que
l'Être-suprême ne les avoit point abandonnés, puisqu'il n'avoit pas
permis qu'ils survécussent l'un à l'autre. Je passai la nuit à
rêver sur le sort des hommes; ces heures furent les plus délicieuses
de ma vie, et cependant le sentiment de la mort les a remplies tout
entières; mais je n'en puis douter, du haut du ciel mes amis
dirigeoient mes méditations; ils écartoient de moi ces fantômes de
l'imagination qui nous font horreur du terme de la vie; il me
sembloit qu'au clair de la lune, je voyois leurs ombres légères
passer à travers les feuilles sans les agiter; une fois je leur ai
demandé si je ne ferois pas mieux de les rejoindre, s'il n'étoit pas
vrai que sur cette terre les âmes fières et sensibles n'avoient rien
à attendre que des douleurs succédant à des douleurs; alors il m'a
semblé qu'une voix, dont les sons se mêloient au souffle du vent, me
disoit:--Supporte la peine, attends la nature, et fais du bien aux
hommes.--J'ai baissé la tête, et je me suis résigné; mais, avant de
quitter ces lieux, j'ai écrit, sur un arbre voisin de la tombe de
mes amis, ce vers, la seule consolation des infortunés que la mort a
privés des objets de leur affection: