M. de Lebensei à M. de Mondoville.

Serez-vous capable d'écouter un conseil courageux, salutaire,

énergique; un conseil qui vous sauve de l'abîme du malheur, pour

élever Delphine et vous à la destinée la plus parfaite et la plus

pure? Saurez-vous suivre un parti qui blesse, il est vrai, ce que vous

avez ménagé toute votre vie, les convenances; mais qui s'accorde avec

la morale, la raison et l'humanité?

Je suis né protestant, je n'ai point été élevé, j'en conviens, dans le

respect des institutions insensées et barbares qui dévouent tant

d'êtres innocens au sacrifice des affections naturelles; mais faut-il

moins en croire mon jugement, parce qu'aucune prévention n'influe sur

lui? l'homme fier, l'homme vertueux ne doit obéir qu'à la morale

universelle; que signifient ces devoirs qui tiennent aux

circonstances, qui dépendent du caprice des lois, ou de la volonté des

prêtres, et soumettent la conscience de l'homme à la décision d'autres

hommes, asservis depuis long-temps sous le joug des mêmes préjugés, et

surtout des mêmes intérêts? Certes, la morale est d'une assez haute

importance, pour que l'Être suprême ait accordé à chacune de ses

créatures ce qu'il faut de lumières pour la comprendre et pour la

pratiquer; et ce qui répugne aux coeurs les plus purs, ne peut jamais

être un devoir! écoutez-moi. Les lois de France dégagent Delphine des

voeux que de fatales circonstances ont arrachés d'elle; venez vivre

sur le sol fortuné de votre patrie, et, vous unissant à celle que vous

aimez, soyez l'homme le plus heureux et le plus digne de l'être. Vous

voulez mourir plutôt que de renoncer à Delphine, et l'idée que je vous

présente ne s'est point encore offerte à votre esprit! est-ce un époux

qui vous enlève votre amie? quel est le devoir véritable qui la sépare

de vous? un serment fait à Dieu? ah! nous connoissons bien peu nos

rapports avec l'Être suprême; mais sans doute il sait trop bien quelle

est notre nature, pour accepter jamais des engagemens irrévocables.

La veille du jour où madame d'Albémar a prononcé ses voeux, toute son

âme n'étoit-elle pas livrée aux plus cruelles incertitudes? ces

funestes voeux ne furent que l'acte d'un moment, suivi du plus amer

repentir; et toute sa destinée seroit attachée à cet instant

passionné, qui l'entraîna comme une force extérieure, dont elle ne

seroit en rien responsable! Hélas! d'un âge à l'autre, il y a souvent

dans le même caractère plus de différence, qu'entre deux êtres qui se

seroient totalement étrangers; et l'homme d'un jour enchaîneroit

l'homme de toute la vie! qu'est-ce que l'imagination n'a pas inventé

pour se fixer elle-même! mais de toutes ses chimères, les voeux

éternels sont la plus inconcevable et la plus effrayante. La nature

morale se soulève, à l'idée de cet esclavage complet de tout notre

avenir; il nous avoit été donné libre, pour y placer l'espérance, et

le crime seul pouvoit nous en priver sans retour.

Quand le sort des autres est intéressé dans nos promesses, alors sans

doute des devoirs sacrés peuvent en consacrer à jamais la durée; mais

l'Être tout-puissant et souverainement bon n'a pas besoin que sa

créature soit fidèle aux voeux imprudens qu'elle lui a faits. Dieu,

qui parle à l'homme par la voix de la nature, lui interdit d'avance

des engagemens contraires à tous les sentimens, comme à toutes les

vertus sociales; et si d'infortunés téméraires ont abjuré, dans un

moment de désespoir, tous les dons de la vie, ce n'est pas le

bienfaiteur dont ils les tiennent, qui peut leur défendre d'appeler de

ce suicide, pour faire du bien et pour aimer.

Je n'ai pas besoin de vous parler davantage sur la folie des voeux

religieux, vous pensez à cet égard comme moi; mais si le malheur ne

vous a point changé, la crainte du blâme agit fortement sur vous; et

lorsqu'à Zurich je voulois vous préparer à l'événement cruel qui vous

menaçoit, je vous vis tressaillir, au moment où j'osai vous conseiller

le mépris de l'opinion, ce mépris sans lequel je prévoyois que le

bonheur ne pouvoit vous être rendu. Peut-être aussi éprouvez-vous de

la répugnance à faire usage des lois françoises, qui sont la suite

d'une révolution que vous n'aimez pas.

Mon ami, cette révolution que beaucoup d'attentats ont malheureusement

souillée, sera jugée dans la postérité par la liberté qu'elle assurera

à la France; s'il n'en devoit résulter que diverses formes

d'esclavage, ce seroit la période de l'histoire la plus honteuse; mais

si la liberté doit en sortir, le bonheur, la gloire, la vertu, tout ce

qu'il y a de noble dans l'espèce humaine est si intimement uni à la

liberté, que les siècles ont toujours fait grâce aux événemens qui

l'ont amenée!

Au reste, ai-je besoin de discuter avec vous ce qu'on doit penser des

lois de France? jugez vous-même les circonstances qui ont accompagné

les voeux de Delphine, la précipitation de ces voeux, les moyens

employés par madame de Ternan pour abréger le noviciat; quel est le

tribunal d'équité, dans quelque lieu, dans quelque époque que ce fût,

qui ne releveroit pas Delphine de semblables engagemens! Aucun

sentiment de délicatesse, aucun scrupule de conscience, ne s'opposent

au parti que je vous propose; il n'est donc question que d'un seul

obstacle, d'un seul danger, le blâme de la plupart des personnes de

votre classe avec qui vous avez l'habitude de vivre.

Avez-vous bien réfléchi, mon cher Léonce, sur la peine que vous

causera cet injuste blâme, quand il seroit vrai qu'il fût impossible

de l'apaiser? Heureux, le plus heureux des mortels dans votre

intérieur, vivez dans la solitude, et renoncez à voir ceux dont

l'opinion ne seroit pas d'accord avec la vôtre. Vous oublierez les

hommes que vous ne verrez pas, et vous transporterez ailleurs qu'au

milieu d'eux, votre considération et votre existence. L'imagination ne

peut se guérir, quand la présence des mêmes objets renouvelle ses

impressions; mais elle se calme, lorsque pendant long-temps rien ne

lui rappelle ce qui la blesse. Il y a dans presque tous les hommes

quelque chose qui tient de la folie, une susceptibilité quelconque qui

les fait souffrir, une foiblesse qu'ils n'avouent jamais, et qui a

plus d'empire sur eux cependant que tous les motifs dont ils parlent;

c'est comme une manie de l'âme, que des circonstances particulières à

chaque homme ont fait naître; il faut la traiter soi-même, comme elle

le seroit par des médecins éclairés, si elle avoit dérangé

complètement les organes de la raison; il faut éviter les objets qui

réveilleroient cette manie, se faire un genre de vie et des

occupations nouvelles, ruser avec son imagination, pour ainsi dire, au

lieu de vouloir l'asservir; car elle influe toujours sur notre

bonheur, alors même qu'on l'empêche de diriger notre conduite. Je ne

viens donc point avec des lieux communs de philosophie, vous

conseiller de triompher de vos inquiétudes sur tout ce qui tient à

l'opinion; mais je vous dis d'adopter une manière de vivre qui vous

mette à l'abri de ces inquiétudes.

Votre amour pour Delphine doit vous rendre la solitude bien douce avec

elle; n'admettez dans votre intimité que quelques amis exempts de

préjugés et qui jouiront de votre bonheur. Vous voulez mourir,

dites-vous? Mais n'est-ce pas immoler aussi Delphine? elle ne vous

survivra pas, vous n'en pouvez douter; et vous renonceriez l'un et

l'autre à la plus belle des destinées, à l'amour dans le mariage,

parce qu'il existera quelques hommes qui vous blâmeront! Rappelez-vous

un à un ces hommes dont vous redoutez le jugement; en est-il qui vous

parussent mériter le sacrifice d'un jour, d'une heure de la société de

Delphine? et pour tous réunis, vous lui donneriez la mort! Vous pouvez

généraliser d'une manière assez noble les sentimens qu'inspire la

crainte de blesser l'opinion des hommes, mais représentez-vous en

détail ce que vous redoutez. Une visite qu'on ne fera pas à votre

femme, une invitation qu'elle ne recevra pas, une révérence qui lui

sera refusée; vous aurez honte de mettre en balance le bonheur et

l'amour avec ces misérables égards de politesse, que le pouvoir

obtient toujours, quelque mal qu'il ait fait, chaque fois qu'il menace

d'en faire plus encore.

Ah! si votre conscience étoit d'accord avec ce que les hommes diroient

de vous, chacun d'eux pourroit vous humilier, car votre coeur ne

conserveroit en lui-même aucune force pour se relever; mais est-ce

vous, Léonce, est-ce vous à qui l'amour et la vertu, les affections du

coeur et le repos de la conscience ne suffiroient pas pour supporter

la vie! Si vous vous trouviez tout à coup transporté sur les rives de

l'Orénoque avec Delphine, vous y seriez heureux, parfaitement heureux.

Eh bien! vous avez de plus les plaisirs et les jouissances que la

fortune et les arts de la civilisation peuvent donner. Seroit-il

possible, que des êtres qui n'ont pour vous aucun genre d'attachement,

des êtres qui emploieroient un quart d'heure de leur journée à vous

blâmer, mais qui n'en auroient pas consacré autant à vous rendre le

plus important service, seroit-il possible qu'ils se plaçassent entre

Delphine et vous, et vous empêchassent de vous réunir! Ils seroient

bien étonnés, Léonce, des sacrifices que vous leur feriez, ces

redoutables censeurs; ils seroient bien fiers d'avoir blessé de leurs

petites armes, un caractère qu'ils croyoient eux-mêmes au-dessus de

leurs atteintes!

Votre sang, celui de Delphine, couleroient, non pour l'amour, non pour

le remords, mais pour les frivoles discours de telle société, de tel

cercle de femmes, parmi lesquelles vous ne daigneriez pas choisir une

amie, mais à qui vous croyez devoir immoler celle que le ciel vous a

donnée dans un jour de munificence!

Léonce, j'ai réduit votre désespoir à son unique cause; désormais il

ne peut plus en exister d'autres; j'ai dégradé dans votre esprit

jusqu'à votre douleur. Repoussez les fantômes qui pourraient vous

intimider encore; regardez le ciel, revoyez la nature, parcourez

pendant quelques heures les montagnes qui nous environnent, considérez

la terre de leur sommet, et dites-moi si vous ne sentez pas que toutes

les misérables peines de la société restent au niveau du brouillard

des villes, et ne s'élèvent jamais plus haut. Croyez-moi, les rapports

continuels avec les hommes troublent les lumières de l'esprit,

étouffent dans l'âme les principes de l'énergie et de l'élévation; le

talent, l'amour, la morale, ces feux du ciel, ne s'enflamment que dans

la solitude. Léonce, vous pouvez être heureux dans la retraite, vous

le serez avec Delphine. Vous êtes tous les deux pleins de jeunesse,

d'amour et de vertu, et vous formez le projet d'anéantir tous ces dons

avec la vie! Dans les beaux jours de l'été, sous un ciel serein, la

nature vous appelle, et la méchanceté des hommes vous rendroit sourds

à sa voix! L'intention du Créateur ne se manifeste qu'obscurément dans

toutes ces combinaisons de la société, que les passions et les

intérêts ont compliquées de tant de manières; mais le but sublime d'un

Dieu bienfaisant, vous le retrouverez dans votre propre coeur, vous le

comprendrez au milieu des beautés de la campagne, vous l'adorerez aux

pieds de Delphine! Mon ami, c'en est assez, votre coeur doit

s'indigner de mon insistance.

Delphine sait le conseil que je vous donne, Delphine l'approuve; c'est

aux femmes peut-être qu'il est permis de trembler devant l'opinion;

mais c'est aux hommes, c'est à Léonce surtout qu'il convient de la

diriger, ou de s'en affranchir.

Delphine · 第 291 / 322 题