M. de Lebensei à mademoiselle d'Albémar.

Près de l'abbaye du Paradis, ce 9 août.

Tous mes efforts ont été vains; ce que je craignois le plus est

arrivé; sans le souvenir de ma femme et de mon enfant, je ne sais si

ma raison me suffirait pour supporter l'affreux spectacle de douleur

dont je suis témoin. Il paroît que Léonce ne s'étoit pas entièrement

confié à ce que je lui avois dit du prétendu départ de Delphine pour

Francfort, ou qu'il vouloit du moins s'informer d'elle dans un lieu

qu'elle avoit habité long-temps. Hier matin, il partit sans m'en

prévenir pour l'abbaye du Paradis; je le sus un quart d'heure après,

au moment où je montois moi-même à cheval pour m'y rendre. Je me

flattois encore de le rejoindre avant qu'il fût arrivé, et jamais, je

crois, on n'a fait une course plus rapide que la mienne. Le soleil

commençoit à se lever, je parcourois le plus beau pays du monde sans

distinguer un seul objet. J'aperçus enfin Léonce à un quart de lieue

de l'abbaye, mais à deux cents pas de moi; je redoublai d'efforts pour

l'atteindre, et, comme s'il eût craint que je ne le joignisse, il

hâtoit tellement le pas de son cheval, qu'il m'étoit impossible

d'approcher de lui, même à la distance de la voix. Enfin, il descendit

à la porte de l'abbaye, et dit à l'instant même, ainsi que je l'ai su

depuis, qu'il demandoit à parler à une dame qui demeuroit dans le

couvent, de la part de mademoiselle d'Albémar. Je ne sais par quel

malheureux hasard la tourrière qui se trouvoit là, se rappela que ce

nom avoit été souvent prononcé par Delphine; elle monta pour la

prévenir que quelqu'un vouloit la voir de la part de mademoiselle

d'Albémar; et j'arrivois lorsqu'on disoit à Léonce que la personne

qu'il demandoit étoit prête à le recevoir.

Je voulus le retenir au moment où il montoit les premières marches de

l'escalier du couvent.--Au nom du ciel! m'écriai-je, écoutez-moi,

Léonce, arrêtez!--M'arrêter! dit-il en se retournant vers moi; qui sur

la terre oseroit me le proposer?--Daignez m'entendre, répétai-je, vous

ne savez pas....--Je sais que Delphine est ici, interrompit-il avec

fureur, et que vous vouliez me le cacher! c'en est trop, ne prononcez

pas un mot de plus!--Il ouvrit la porte en finissant ces dernières

paroles; il n'étoit plus temps de rien essayer, le sort avoit tout

décidé.

Comme Léonce entroit dans le parloir, Delphine parut revêtue de son

voile noir derrière la fatale grille; à ce spectacle, un tremblement

affreux saisit Léonce; il regardoit tour à tour Delphine et moi, avec

des yeux dont l'expression appeloit et repoussoit la vérité presque en

même temps:--Est-elle religieuse! s'écria-t-il; l'est-elle!--A ces

accens, Delphine reconnut Léonce; elle tendit les bras vers lui; il

s'élança vers la grille qu'il saisit, qu'il ébranla de ses deux mains,

avec une contraction de nerfs impossible à voir sans frémir, et dit

avec une voix dont les accens ne sortiront jamais de mon

souvenir:--Matilde est morte; Delphine, pouvez-vous être à moi?--Non,

lui répondit-elle, mais je puis mourir!--Et elle tomba par terre sans

mouvement.

Léonce la considéra quelque temps avec un regard fixe et terrible;

puis, se retournant vers moi, il s'appuya sur mon bras et s'assit avec

un calme apparent, que démentoit l'affreuse altération de son visage;

il se mit à me parler alors, mais il m'étoit impossible de le

comprendre, car ses dents frappoient les unes contre les autres avec

une grande violence, et ses idées se troubloient tellement, qu'il n'y

avoit plus aucun sens dans ce qu'il disoit. Delphine, revenant à elle,

fit demander à l'abbesse la permission d'entrer dans la chambre

extérieure; madame de Ternan, effrayée de l'arrivée de son neveu,

n'osa ni se montrer, ni refuser ce que lui demandoit Delphine. Mon

malheureux ami n'entendoit déjà ni ne voyoit plus rien; lorsqu'on

ouvrit la grille à Delphine, elle se précipita dans l'instant aux

genoux de Léonce, et tint ses mains glacées dans les siennes, en lui

prodiguant les noms les plus tendres. Léonce alors, sans revenir

tout-à-fait à lui, reconnut cependant son amie, et la prenant dans ses

bras, il la pressa sur son coeur avec un mouvement si passionné, des

regards tellement enthousiastes, qu'involontairement je levai les

mains au ciel pour le prier de les réunir tous les deux! Peut-être

m'a-t-il exaucé! Léonce, serrant dans ses mains tremblantes les mains

tremblantes de Delphine, et déjà dans le délire de la fièvre qui ne

l'a point quitté depuis, lui disoit:--D'où vient donc, mon amie, que

tu m'apparois couverte de ce voile? quel présage m'annonce cet habit

lugubre? n'est-ce pas avec des parures de fête que notre hymen doit

être célébré? Oh! dégage-toi de ces ombres noires qui t'environnent,

viens à moi vêtue de blanc, dans tout l'éclat de ta jeunesse et de ta

beauté; viens, l'épouse de mon coeur, toi sur qui je repose ma vie.

Mais pourquoi pleures-tu sur mon sein? tes larmes me brûlent; quelle

est la cause de ta douleur? N'es-tu pas à moi, pour jamais à moi, à

moi!...--Sa voix s'affoiblissoit toujours plus; en répétant ces

paroles déchirantes, il pencha sa tête sur mon épaule, et perdit

absolument connoissance.

Delphine me reconnut alors, et me dit:--Vous le voyez, je lui donne la

mort; je ne sais quel être je suis, je porte le malheur avec moi, je

ne fais rien que de funeste; sauvez-le, sauvez-le.--Écoutez-moi, lui

dis-je, vos voeux ne sont point irrévocables, ils peuvent être brisés,

ils le seront.--Ces paroles la firent frissonner, mais elle les

entendit sans en conserver le souvenir; elle posa la tête défaillante

de son ami sur son sein, et m'envoya chercher du secours; je revins

avec deux tourières du couvent. Tous nos efforts pour rappeler Léonce

à la vie furent d'abord vains; Delphine, dont l'effroi redoubloit à

chaque instant, pressant Léonce dans ses bras, cherchoit à le

soutenir, à le ranimer, et lui répétoit, avec cet abandon de tendresse

qui fait d'une femme un être céleste, un être qui n'exprime et ne

respire que l'amour:--Mon ami, mon amant, ange de ma vie! ouvre les

yeux; n'entends-tu donc plus cette voix d'amour qui t'appelle, cette

voix de ta Delphine? nous mourrons ensemble, mais reviens à toi, pour

me dire encore une fois que tu m'aimes; ne sens-tu pas mon coeur sur

ton coeur? ma main qui presse la tienne? Je ne sais ce que je suis, je

ne sais quels liens m'enchaînent, mais mon âme est restée libre, et je

t'adore: l'excès du sentiment que j'éprouve n'auroit-il donc aucune

puissance? la vie qui me dévore, ne puis-je la faire passer dans tes

veines? Léonce, Léonce!--Il ouvrit les yeux à ces accens, mais il les

referma bientôt après, repoussant de sa main Delphine même, comme s'il

ne se trouvoit bien que dans l'engourdissement de la mort.

Je remarquai l'embarras des religieuses, témoins de cette scène, et je

résolus de faire transporter Léonce dans une maison voisine du

couvent, où l'on pourroit le secourir. Delphine ne s'opposa point aux

ordres que je donnai, et quand on emporta l'infortuné Léonce, sans

qu'il eût repris ses sens, elle se mit à genoux sur le seuil de la

porte, le suivit de ses regards tant qu'elle put l'apercevoir, et

baissant ensuite son voile, elle se releva, et rentra dans son

couvent.

Depuis ce moment, je n'ai pas quitté Léonce; il n'a pas cessé d'être

en délire; cependant les médecins me donnent l'espoir de sa guérison.

Je vous manderai dans peu de jours, mademoiselle, ce que je veux

tenter pour nos malheureux amis; il faut que je recueille mes pensées,

pour l'importante résolution que je dois leur proposer; en attendant,

je leur prodiguerai tous les soins qui peuvent conserver leur vie. Ne

vous affligez pas trop d'être loin d'eux; daignez croire que mon

amitié ne négligera rien pour les secourir.

Delphine · 第 285 / 322 题