Ce 7 août.
Il est minuit; j'ai vu Léonce ce soir, et je n'ai pu me résoudre à lui
annoncer son malheur. Il lui reste une ressource, s'il avoit le
courage de l'embrasser; j'essaierai de l'y préparer. Je verrai madame
d'Albémar dans peu d'heures, et je ferai tout pour secourir ces
infortunés! Jamais aucun des événemens de ma propre vie n'a si
vivement agité mon coeur!
Depuis sept heures du soir, je suis à Zurich; Léonce y étoit arrivé le
même jour. J'ai appris d'abord où il demeuroit; je l'ai prévenu par un
mot de mon arrivée, et j'ai été le voir un quart d'heure après; il m'a
bien reçu, mais avec une distraction très-visible; j'ai supposé qu'une
affaire personnelle m'avoit obligé de venir à Zurich; il ne m'écoutoit
pas; enfin, je lui ai dit que j'avois reçu de vos nouvelles; votre nom
rappela son attention, et il me dit qu'il partoit à quatre heures du
matin pour être à l'abbaye du Paradis, au moment où l'on en ouvroit
les portes; il ajouta qu'il se croyoit sûr d'y trouver Delphine. Je
frémis de son projet, et j'eus la présence d'esprit de lui dire sans
hésiter, que vous me mandiez par votre dernière lettre que madame
d'Albémar avoit quitté ce couvent depuis quinze jours, pour se retirer
dans une campagne près de Francfort; il tressaillit à ces mots, et me
dit:--Encore quatre jours, quand je comptois sur demain!--Et il porta
sa main à son front avec douleur.--Si vous voulez, repris-je, je vous
accompagnerai jusqu'à Francfort.--Je proposois ce voyage seulement
dans l'intention de gagner encore quelques jours.--Vous êtes bon, me
répondit-il, peut-être accepterai-je votre offre, nous en parlerons
demain matin.--Je voulois insister, et savoir quelque chose de plus
sur ses projets, mais il me regardoit avec une sorte d'inquiétude qui
me faisoit mal, et je résolus d'aller d'abord, sans qu'il le sût, chez
madame d'Albémar, pour la prévenir à tout événement de l'arrivée de
Léonce. Ce dessein arrêté, je me promis de laisser encore à mon
malheureux ami ce jour de repos, et je lui proposai d'aller nous
promener ensemble sur le bord du lac de Zurich; il y consentit, et ne
me dit pas un mot pendant le chemin.
Arrivés dans une allée de peupliers qui conduit au tombeau de
Gessner, nous nous avançâmes jusque sur le rivage du lac; Léonce
regarda tour à tour pendant quelque temps le ciel parsemé
d'étoiles, et les ondes qui les répétaient:--Mon ami, me dit-il
alors, croyez-vous qu'enfin je doive être heureux?--Et il s'arrêta
pour attendre ma réponse; je baissai la tête, en signe de
consentement, mais je ne pus articuler un seul mot; il ne remarqua
point ce qui se passoit en moi, tant il étoit absorbé dans ses
pensées.--Pourquoi ne le serois-je pas? continua-t-il. Ceux qui ne
se sont point occupés des idées religieuses, les croyez-vous
l'objet du courroux de la Divinité qu'ils auroient ignorée? Il y a
tant de mystères dans l'homme, hors de l'homme; celui qui ne les a
pas compris, doit-il en être puni? sera-t-il condamné sur cette
terre à ne jamais posséder ce qu'il aime? s'il a respecté la
morale, s'il a servi l'humanité, s'il n'a point flétri dans son âme
l'enthousiasme de la vertu, n'a-t-il pas rendu un culte à ce qu'il
y a de meilleur dans la nature, quelque nom qu'il ait attribué au
principe de tout bien? Il est vrai, je l'avoue, j'ai attaché trop
de prix à l'estime et à l'opinion publique; mais qu'ai-je fait de
condamnable pour les obtenir? Ce que j'ai fait! s'écria-t-il, j'ai
soupçonné Delphine! je pouvois l'épouser, et j'ai pris Matilde pour
femme! Matilde que je n'aimois point, et que je n'ai pas su rendre
aussi heureuse qu'elle le méritoit. Mon cher Henri, reprit Léonce
d'une voix plus sombre, quel homme, en examinant sa vie, peut se
trouver digne du bonheur! et cependant comment l'espérer, si l'on
n'en est pas digne?--Combien n'y a-t-il pas dans votre vie, lui
dis-je, de bonnes et de nobles actions, qui doivent vous inspirer
de la confiance?--Oh! reprit-il, la source de ce qui est bien
est-elle entièrement pure? On veut les suffrages des hommes pour
récompense d'une bonne conduite, et c'est ainsi que la vertu n'est
jamais sans mélange; mais dans le mal, il n'y a que du mal. Je
repasse toute ma jeunesse dans mon souvenir, et j'y découvre des
torts qui ne m'avoient point frappé. Serai-je heureux, serai-je
heureux! Est-il vrai que je vais revoir Delphine, m'unir à son sort
pour toujours? Je suis foible, bien foible, il suffit du moindre
présage, de votre silence, quand je vous interroge, pour
m'effrayer.--Je voulus m'excuser alors.--Asseyons-nous, me dit-il;
j'ai une palpitation de coeur très-douloureuse, parlez-moi, je ne
peux plus parler; mais ayez soin de ne me rien dire qui me trouble.
Je vous en prie, donnez-moi du calme, si vous le pouvez.--
Vous concevez, mademoiselle, ce que je devois souffrir; je voyois mon
malheureux ami comme un homme frappé de mort à son insu, et je n'osois
ni le consoler ni l'inquiéter, car il auroit suffi d'un mot pour
bouleverser son âme; je voulus tâcher de découvrir sa disposition sur
les idées qui m'occupoient, et je lui demandai si, pour posséder
Delphine, il s'exposeroit cette fois, s'il le falloit, au blâme
universel de la société.--Pourquoi cette question? s'écria-t-il, en se
levant avec colère. Madame d'Albémar n'est-elle pas le choix le plus
honorable, le caractère le plus estimé? Que savez-vous? que
croyez-vous?--Je ne sais rien, interrompis-je, qui ne soit à la gloire
de celle que vous aimez; mais dans les momens les plus agités de la
vie, j'aime qu'on soit capable de réfléchir et de raisonner.--Je ne le
suis pas, me répondit-il brusquement, et il s'éloigna.--Je le suivis,
la bonté de son caractère le ramena; il revint à moi et me dit, en me
tendant la main:--Vous qui saviez si bien trouver, il y a quelques
mois, ce que j'avois besoin d'entendre, pourquoi, depuis que vous êtes
ici, l'état de mon âme est-il beaucoup moins doux?--C'est que
l'attente se prolonge, lui répondis-je. Partons demain pour
Francfort.--Eh bien! oui, me répondit-il, je vous verrai demain.--Et
il me quitta pour rentrer chez lui.
Dans quelques heures, je serai à l'abbaye du Paradis; madame d'Albémar
soutiendra, je le crois, avec plus de force la nouvelle que j'ai à lui
annoncer, elle n'a pas un instant cessé de souffrir; mais ce qui me
fait trembler pour Léonce, c'est qu'il a repris à l'espoir du bonheur,
avec confiance et vivacité. Je vous apprendrai dans ma première lettre
comment j'aurai trouvé madame d'Albémar, et quel conseil elle adoptera
dans son malheur. Ah! je voudrois qu'elle se confiât entièrement à mes
avis, sa situation ne seroit pas encore désespérée.
Je ne vous dis pas, mademoiselle, combien vos peines m'affligent! je
fais mieux que vous plaindre, je souffre autant que vous.