Mademoiselle d'Albémar à M. de Lebensei.
Montpellier, ce 27 juillet.
Gardez-vous bien, monsieur, de laisser partir Léonce pour la Suisse;
il n'est point de dessein plus funeste. Il faut vous révéler un secret
affreux, un secret qui anéantit toutes nos espérances, au moment où le
sort avoit écarté tous les obstacles. Les persécutions de M. de
Valorbe, la barbare personnalité d'une femme, un enchaînement de
circonstances enfin, dont l'ascendant étoit inévitable, ont précipité
madame d'Albémar dans la plus malheureuse des résolutions; elle est
religieuse dans l'abbaye du Paradis, à quatre lieues de Zurich. M. de
Valorbe, l'auteur de tous les chagrins de Delphine, est mort
désespéré, lorsqu'il ne pouvoit plus rien réparer. Madame d'Albémar ne
se repent que trop, je le crois, des voeux imprudens qui la lient pour
jamais; et cependant elle ignore encore la mort de Matilde! Je ne puis
penser sans horreur au désespoir que vont éprouver Léonce et Delphine,
quand elle apprendra qu'il est libre, quand il saura qu'elle ne l'est
plus. On ne peut éviter qu'ils ne connoissent une fois leur sort; mais
il faut les y préparer, si toutefois il est possible qu'ils
l'apprennent sans en mourir.
Je suis retenue dans mon lit par un accident assez fâcheux; remplissez
à ma place, monsieur, les devoirs de l'amitié; vous avez plus de force
et de caractère que moi, vos conseils leur seront plus utiles que mes
larmes; secourez nos amis, jamais ils ne furent plus malheureux.