Paris, ce 21 juillet 1792.
Hier, la femme de Léonce a cessé de vivre! c'est vous, mademoiselle,
qui l'apprendrez à madame d'Albémar. Je ne puis me refuser à vous
exprimer la pitié que j'ai ressentie pour les derniers momens de cette
jeune Matilde; je suis sûr que votre noble amie, loin de me blâmer, la
partagera.
Depuis un mois, l'opiniâtreté de madame de Mondoville avoit révolté
tout ce qui l'entouroit. Léonce, surtout, inquiet pour son enfant, et
ne sachant quel parti prendre, entre la crainte de réduire Matilde au
désespoir, et le danger de son fils, n'avoit cessé de montrer à
Matilde un sentiment contenu, mais très-blessé; lorsqu'il y a quatre
jours, une nuit plus alarmante que toutes les autres convainquit
Matilde de son état; elle fit venir Léonce, et, lui remettant son fils
entre les bras, elle lui dit:--Il se peut que j'aie eu tort de vous
résister si long-temps; mais les opinions que je vous opposois
exercent un tel empire sur moi, que je leur sacrifie sans regrets, à
vingt ans, une vie que vous rendiez heureuse. Pardonnez, si votre
volonté n'a pas d'abord obtenu ce que je ne faisois pas pour la
conservation de ma propre existence. Je crains que la roideur de mon
caractère ne vous ait donné de l'éloignement pour la religion que je
professe; ce seroit la pensée la plus amère que je pusse emporter au
tombeau: n'attribuez point mes défauts à ma religion, elle n'a pu les
corriger tous; mais sans elle, ils auroient fait mon malheur et celui
des autres; c'est elle qui m'inspire la force de quitter avec courage
ce que Dieu même me permettoit d'appeler le bonheur, une union intime
avec le seul homme que j'aie aimé sur la terre.--Ces derniers mots
touchèrent Léonce; Matilde s'en aperçut, et lui prenant la
main:--Croyez-moi, lui dit-elle, ce coeur n'étoit pas si froid que
vous le pensiez! mais ne falloit-il pas l'habituer à la contrainte? la
vie religieuse est une oeuvre d'efforts, et l'entraînement trop vif
vers les penchans les plus purs, détourne l'âme de son Dieu.
--Trois jours après cette conversation, Matilde, se sentant
tout-à-fait mal, voulut causer seule avec Léonce, pour lui confier
tout ce qui s'étoit passé entre elle et madame d'Albémar. Elle remit à
son mari la lettre qu'elle avoit reçue de Delphine, et qui exprime si
noblement tous les sentimens généreux de cette âme angélique. Léonce,
qui avoit toujours conservé une sorte de ressentiment du départ de
Delphine, éprouva l'émotion la plus vive en en apprenant la cause; et,
malgré tous ses efforts, il lui fut impossible, m'a-t-il avoué, de
cacher à Matilde l'admiration qu'il éprouvoit pour la conduite de
madame d'Albémar.--Vous l'aimez, lui dit Matilde avec douceur, vous
l'aimez encore! et je meurs. Eh bien! avouez donc que Dieu me protège!
Croyez en lui, Léonce, et ne rendez pas inutiles les prières que je
fais pour vous!--Ces mots si sensibles causèrent un remords douloureux
à Léonce; il se jeta au pied du lit de Matilde, et couvrit sa main de
larmes. Matilde reprit de la force; son coeur étoit satisfait de
l'attendrissement de Léonce.--Vous épouserez madame d'Albémar,
continua-t-elle; c'est une âme sensible et généreuse; mais je pense
avec peine que votre bonheur, à l'un et à l'autre, est bien dépendant
des hommes et des circonstances. L'honneur est votre guide, le
sentiment est le sien; mais vous n'avez point en vous-même un appui
qui vous réponde de votre sort; prenez-y garde, Léonce, Dieu veut être
notre premier ami, notre seul maître, et la soumission entière à sa
volonté est l'unique moyen d'être affranchi de tout autre joug.
Léonce, ajouta-t-elle d'une voix émue, Léonce! je voudrois emporter
l'idée que vous serez heureux; mais je crains bien que vous n'en ayez
pas pris la route. Si je pouvois obtenir de vous que vous élevassiez
notre enfant dans mes principes! mais, hélas! ce pauvre enfant, qui
sait s'il vivra? Il sera bientôt, peut-être, un ange dans le sein de
Dieu.--Tout à coup elle s'arrêta, comme si une idée l'avoit troublée,
et demanda son confesseur avec instance; Léonce crut apercevoir
qu'elle étoit inquiète d'avoir nourri son enfant trop long-temps. Il
alla chercher le confesseur, et lui dit:--Monsieur, vous nous avez
fait bien du mal, tâchez de le réparer autant qu'il est en votre
puissance; écartez de Matilde toute idée de remords.--Je ferai mon
devoir, répondit le confesseur, et il entra chez Matilde.--C'est un
homme tout à la fois rempli de fanatisme et d'adresse; convaincu des
opinions qu'il professe, et mettant cependant à convaincre les autres
de ces opinions, tout l'art qu'un homme perfide pourroit employer;
imperturbable dans les dégoûts qu'il éprouve, et toujours actif pour
les succès qu'il peut obtenir; portant enfin dans une persévérance que
rien ne rebute, cette dignité religieuse qui s'honore des
humiliations, et place son orgueil dans les souffrances même et dans
l'abaissement.
Il resta plusieurs heures enfermé avec Matilde, et quand Léonce la
revit, elle lui parut calme et ferme, et ne cherchant aucune occasion
de lui parler seule. Pendant toute la nuit qui précéda sa mort, cette
jeune et belle Matilde supporta courageusement toutes les cérémonies
dont les catholiques environnent les mourans. J'étois retiré dans un
coin de la chambre, derrière les domestiques qui écoutoient à genoux
les prières des agonisans; j'apercevois dans une glace le lit de
Matilde, et je voyois son confesseur approcher souvent la croix de ses
lèvres mourantes. J'éprouvois à ce spectacle un tressaillement
intérieur que tout l'effort de ma volonté ne pouvoit vaincre. A-t-on
raison, me disois-je, d'entourer nos derniers momens d'un appareil si
sombre, de surpasser en effroi la mort même, et de frapper par tant
d'idées terribles l'imagination des infortunés qui expirent? le
sacrifice même est à peine aussi redoutable que ses préparatifs? ne
vaut-il pas mieux laisser venir la fin de l'homme comme celle du jour,
et faire ressembler, autant qu'il est possible, le sommeil de la mort
au sommeil de la vie! Oui, je le crois, celui qui meurt regretté de ce
qu'il aime doit écarter de lui cette pompe funèbre; l'affection
l'accompagne jusqu'à son dernier adieu, il dépose sa mémoire dans les
coeurs qui lui survivent, et les larmes de ses amis sollicitent pour
lui la bienveillance du ciel; mais l'être infortuné qui périt seul, a
peut-être besoin que sa mort ait du moins un caractère solennel; que
des ministres de Dieu chantent autour de lui ces prières touchantes,
qui expriment la compassion du ciel pour l'homme, et que le plus grand
mystère de la nature, la mort, ne s'accomplisse pas sans causer à
personne ni pitié ni terreur.
Léonce étoit resté toute la nuit appuyé sur le pied du lit de Matilde,
absorbé dans les impressions profondes qu'il éprouvoit. Il m'a dit
depuis, qu'en voyant mourir avec le calme le plus parfait, une femme
si belle et si jeune, il se demandoit pourquoi dans les peines du
coeur on s'efforçoit de vivre, puisque la mort causoit si peu
d'effroi, même au milieu de toutes les prospérités de la vie; tant il
est vrai que, dans la destinée la plus heureuse, il y a toujours une
fatigue secrète d'exister, qui console d'arriver au terme, quelque
court qu'ait été le voyage!
Vous savez combien la physionomie de Léonce est expressive, et surtout
combien la douleur s'y peint avec un charme et une énergie singulière;
il avoit passé la nuit dans la même attitude, debout et immobile; ses
cheveux étoient défaits, et sa beauté étoit vraiment alors
très-remarquable. Matilde, qui avoit fermé les yeux depuis assez
long-temps, les ouvrit; le premier objet qui frappa ses regards, ce
fut Léonce.--O mon Dieu! s'écria-t-elle, est-ce mon époux? est-ce un
messager du ciel que je vois?--A peine eut-elle dit ces mots, que son
visage pâle se couvrit d'une vive rougeur; elle appela son confesseur,
et lui parla bas pendant quelques minutes; j'entendis seulement qu'il
lui répondoit:--Vous pouvez, madame, dire à M. de Mondoville un
dernier adieu, vous le pouvez; mais, après l'avoir prononcé, vous
devez rester seule avec nous.--Léonce, dit alors Matilde en serrant
la main de son époux dans les siennes, Léonce, répéta-t-elle avec un
regard où se peignoient à la fois elles ombres de la mort, et le
sentiment le plus vif de la vie, je vous ai toujours aimé; ne
conservez de moi que ce souvenir! Jésus-Christ lui-même n'a-t-il pas
dit qu'il _seroit beaucoup pardonné à qui a beaucoup aimé_? ne
dédaignez point ma mémoire, ne foulez point aux pieds, sans
tressaillir, le tombeau de celle qui n'a chéri que vous sur la
terre.--Léonce se précipita vers Matilde en pleurant; peu de secondes
après, le confesseur s'approcha du lit, et dit à Léonce:
Éloignez-vous, monsieur; madame de Mondoville ne se doit plus
maintenant qu'à la prière et aux intérêts du ciel.--Léonce irrité se
releva, Matilde prévit qu'il alloit exprimer sa colère, et se hâta de
lui dire:--Léonce, c'est mon dernier, c'est mon plus grand sacrifice;
mais il le faut, il le faut!--Léonce, accablé par cet ordre, se
retira, et ne revit plus Matilde; une heure après elle expira.
Depuis ce moment, Léonce n'a point quitté son fils, dont l'état est
fort dangereux, et je suis bien sûr qu'il n'a pas l'idée de s'en
éloigner dans ce moment. Mais je ne doute pas non plus que, si son
enfant étoit mieux, il ne partît à l'instant pour rejoindre Delphine.
Il ne m'a pas encore prononcé son nom; mais ce matin, comme nous
étions ensemble à la fenêtre, au moment où le jour commencoit à
paroître, il me dit:--Voyez, mon ami! c'est du côté de la Suisse que
le soleil se lève, c'est de là que viennent tous ses rayons!--Et il se
tut, craignant d'exprimer ses pensées secrètes; mais son visage
trahissoit des sentimens d'espoir qu'il auroit voulu cacher.
Mandez-moi dans quel lieu demeure Delphine, il faut en instruire
Léonce; ah! maintenant, rien ne s'oppose plus à son bonheur! Que
l'infortunée Matilde le pardonne, mais je bénis le ciel d'avoir enfin
réuni pour toujours deux êtres qui s'aimoient, et qui désormais ne
seront plus séparés! Élise et moi, mademoiselle, nous vous offrons nos
tendres et respectueux hommages.