LETTRE XX.

Delphine à madame de Cerlebe.

De l'abbaye du Paradis, ce 14 Mars.

Enfin, madame, il se présente une occasion de soulager mon coeur, en

donnant à M. de Valorbe une véritable preuve de mon intérêt.

J'apprends à l'instant, par un homme à lui, qu'il est arrêté pour

dettes à Zell, et qu'on l'a jeté dans une prison qui compromet sa vie,

en le privant des secours nécessaires à son état de santé; je pars,

afin d'offrir ma garantie à ceux qui le poursuivent, et de souscrire à

tous les arrangemens qui pourront le délivrer.

J'ai craint de m'exposer à l'humeur de madame de Ternan, en lui

demandant la permission d'aller à Zell; c'est une personne si

exigeante et si despotique, qu'il faut esquiver son caractère, quand

on ne veut pas se brouiller avec elle: comme elle étoit un peu malade

hier, elle dort encore, et je laisse un billet qui lui apprendra, à

son réveil, que je serai absente seulement pour quelques heures. Zell

n'étant qu'à trois lieues d'ici, je suis sûre d'être revenue ce soir,

avant que le couvent soit fermé.

Je vous avouerai qu'il m'est très-doux de trouver un moyen de montrer

un grand empressement à M. de Valorbe. J'aurois pu me contenter de

chercher quelqu'un qu'on pût envoyer à Zell; mais c'étoit perdre

nécessairement deux ou trois jours, ce retard pouvoit être funeste à

la santé de M. de Valorbe, et peut-être aussi refuseroit-il le service

que je veux lui rendre, si je ne l'en sollicitois pas moi-même.

Je sais bien que la démarche que je fais ne seroit pas jugée

convenable, si elle étoit connue; mais ma conscience me dit que je

remplis un devoir. M. d'Albémar, s'il vivoit encore, m'approuveroit de

donner à l'homme qui l'a sauvé, ce témoignage de reconnoissance. Je ne

me consolerois pas de posséder les biens que M. d'Albémar m'a laissés,

tandis que M. de Valorbe seroit dans la détresse, et me refuseroit le

bonheur de lui être utile; je ne veux pas m'exposer à cette peine, et

j'espère qu'en présence il ne résistera point à mes prières.

J'étois, d'ailleurs, je vous l'avoue, cruellement tourmentée de

quelques torts que je me reprochois envers M. de Valorbe; mon silence

a pu le tromper une fois; ce silence a obtenu de lui un sacrifice qui

a rendu sa vie très-malheureuse. Depuis ce temps j'ai refusé de le

voir, soit par embarras, soit par crainte d'offenser celui dont le

souvenir règne encore sur ma vie; je me reproche ces mouvemens, que la

reconnoissance et la générosité devoient m'interdire; je saisis donc

avec vivacité une circonstance importante qui me permet de tout

réparer, et je pars. Adieu, madame; vous m'avez flattée que vous

viendriez demain me voir, ne l'oubliez pas.

Delphine · 第 253 / 322 题