Cernay, ce 18 février 1792.
Souffrez, mon ami, que je me hasarde à pénétrer dans vos secrets, plus
avant encore que vous ne me l'avez permis; j'ai remarqué, pendant le
peu de jours que je suis resté dans votre maison à Paris, l'effet que
l'on produisoit sur vous, en vous racontant que les nobles sortis de
France depuis quelques mois, pensent et disent qu'il est honteux pour
les personnes de leur classe de ne pas se joindre à eux, lorsqu'ils
font la guerre pour rétablir l'autorité royale et leurs droits
personnels. Vous ne m'avez point parlé de votre projet à cet égard; ma
manière de penser en politique vous en a peut-être détourné. Vous avez
même voulu contenir devant moi l'impression que vous receviez, en
apprenant quelle étoit sur ce sujet l'opinion de presque tous les
gentilshommes; mais je crains que vous ne cédiez à l'empire de cette
opinion, maintenant que vous êtes séparé de la céleste amie qui
l'auroit combattue. Avant de discuter avec vous les motifs de la
guerre qui doit, dit-on, cette année, éclater contre la France, [Le 18
février 1792, date de cette lettre, étoit trois mois avant le
commencement de la guerre.] accordez: à l'amitié le droit de vous dire
ce qui vous concerne particulièrement.
Ce n'est point, je le sais, votre conviction personnelle qui vous
anime dans cette cause; vous ne voulez en politique, comme dans toutes
les actions de votre vie, que suivre scrupuleusement ce que l'honneur
exige de vous, et vous prenez pour arbitre de l'honneur, l'approbation
ou le blâme des hommes. Je suis convaincu que, même dans les temps les
plus calmes, il faut savoir sacrifier l'opinion présente à l'opinion à
venir, et que les grandes spéculations en ce genre exigent des pertes
momentanées; mais si cela est vrai d'une manière générale, combien
cela ne l'est-il pas davantage dans les circonstances où nous nous
trouvons? Vous ne pouvez satisfaire maintenant que l'opinion d'un
parti; ce qui vous vaudra l'estime de l'un vous ôtera celle de
l'autre; et si quelque chose peut faire sentir la nécessité d'en
appeler à soi seul, ce sont ces divisions civiles, pendant lesquelles
les hommes des bords opposés plaident contradictoirement, et
s'objectent également la morale et l'honneur.
Ce n'est pas tout: l'opinion même du parti que vous choisiriez
pourroit changer; il y a dans la conduite privée des devoirs reconnus
et positifs; on est toujours approuvé en les accomplissant, quelles
qu'en soient les suites; mais dans les affaires publiques, le succès
est, pour ainsi dire, ce qu'étoit autrefois _le jugement de Dieu_; les
lumières manquent à la plupart des hommes, pour décider en politique,
comme elles manquoient autrefois pour prononcer en jurisprudence; et
l'on prend pour juge le succès, qui trompe sans cesse sur la vérité;
il déclare, comme autrefois, quel est celui qui a raison, par les
épreuves du fer et du feu; par ces épreuves dont le hasard ou la force
décident bien plus souvent que l'innocence et la vertu.
Si vous acquérez de l'influence dans votre parti, et qu'il soit
vaincu, il vous accusera des démarches même qu'il vous aura demandées,
et vous ne rencontrerez que des âmes vulgaires qui se plaindront
d'avoir été entraînées par leurs chefs; les hommes médiocres se tirent
toujours d'affaire; ils livrent les hommes distingués qui les ont
guidés, aux hommes médiocres du parti contraire; les ennemis même se
rapprochent, quand ils ont l'occasion de satisfaire ensemble la plus
forte des haines, celle des esprits bornés contre les esprits
supérieurs. Mais au milieu de toutes ces luttes d'amour-propre, de
tous ces hasards de circonstance, de toutes ces préventions de parti,
quand l'un vous injurie, quand l'autre vous loue, où donc est
l'opinion? à quel signe peut-on la reconnoître?
Me sera-t-il permis de m'offrir à vous pour exemple? si j'ai bravé
toutes les clameurs de la société où vous vivez, ce n'est point que je
sois indifférent au suffrage public; l'homme est juge de l'homme, et
malheur à celui qui n'auroit pas l'espérance que sa tombe au moins
sera honorée! Mais il falloit ou suivre les fluctuations de toutes les
erreurs de son temps et de son cercle, ou examiner la vérité en
elle-même, et traverser, pour arriver à elle, les divers nuages que la
sottise ou la méchanceté élèvent sur la route.
Dans les questions politiques qui divisent maintenant la France, où
est la vérité, me direz-vous? Le devoir le plus sacré pour un homme
n'est-il pas de ne jamais appeler les armées étrangères dans sa
patrie? l'indépendance nationale n'est-elle pas le premier des biens,
puisque l'avilissement est le seul malheur irréparable? Vainement on
croit ramener les peuples par une force extérieure à de meilleures
institutions politiques; le ressort des âmes une fois brisé, le mal,
le bien, tout est égal; et vous trouvez dans le fond des coeurs je ne
sais quelle indifférence, je ne sais quelle corruption, qui vous fait
douter, au milieu d'une nation conquise et résignée à l'être, si vous
vivez parmi vos semblables, ou si quelques êtres abâtardis ne sont pas
venus habiter la terre que la nature avoit destinée à l'homme.
Ce n'est pas tout encore: non-seulement l'intervention des étrangers
devroit suffire pour vous éloigner du parti qui l'admet; mais la cause
même que ce parti soutient, mérite-t-elle réellement votre appui?
C'est un grand malheur, je le sais, que d'exister dans le temps des
dissensions politiques, les actions ni les principes d'aucun parti ne
peuvent contenter un homme vertueux et raisonnable. Cependant, toutes
les fois qu'une nation s'efforce d'arriver à la liberté, je puis
blâmer profondément les moyens qu'elle prend; mais il me seroit
impossible de ne pas m'intéresser à son but.
La liberté, vous l'avouerez avec moi, est le premier bonheur, la seule
gloire de l'ordre social; l'histoire n'est décorée que par les vertus
des peuples libres; les seuls noms qui retentissent de siècle en
siècle à toutes les âmes généreuses, ce sont les noms de ceux qui ont
aimé la liberté! nous avons en nous-mêmes une conscience pour la
liberté comme pour la morale; aucun homme n'ose avouer qu'il veut la
servitude, aucun homme n'en peut être accusé sans rougir; et les
coeurs les plus froids, si leur vie n'a point été souillée,
tressaillent encore lorsqu'ils voient en Angleterre les touchans
exemples du respect des lois pour l'homme, et des hommes pour la loi;
lorsqu'ils entendent le noble langage qu'ont prêté Corneille et
Voltaire aux ombres sublimes des Romains.
Cette belle cause, que de tout temps le génie et les vertus ont
plaidée, est, j'en conviens, à beaucoup d'égards, mal défendue parmi
nous; mais enfin, l'espérance de la liberté ne peut naître que des
principes de la révolution; et se ranger dans le parti qui veut la
renverser, c'est courir le risque de prêter son secours à des
événemens qui étoufferoient toutes les idées que, depuis quatre
siècles, les esprits éclairés ont travaillé à recueillir. Il y a dans
le parti que vous voulez servir, des hommes qui, comme vous, ne
désirent rien que d'honorable; mais, dans les temps où les passions
politiques sont agitées, chaque faction est poussée jusqu'à l'extrême
des opinions qu'elle soutient; et tel qui commence la guerre dans le
seul but de rétablir l'ordre, entend bientôt dire autour de lui, qu'il
n'y a de repos que dans l'esclavage, de sûreté que dans le despotisme,
de morale que dans les préjugés, de religion que dans telle secte, et
se trouve entraîné, soit qu'il résiste, soit qu'il cède, fort au-delà
du but qu'il s'étoit proposé.
Laissez donc, mon cher Léonce, se terminer sans vous ce grand débat du
monde. Il n'y a point encore de nation en France; il faut de longs
malheurs, pour former dans ce pays un esprit public, qui trace à
l'homme courageux sa route, et lui présente au moins les suffrages de
l'opinion pour dédommagement des revers de la fortune. Maintenant, il
y a parmi nous si peu d'élévation dans l'âme, et de justesse dans
l'esprit, qu'on ne peut espérer d'autre sort dans la carrière
politique, que du blâme sans pitié, si l'on est malheureux, et si l'on
est puissant, de l'obéissance sans estime.
A tous ces motifs qui, je l'espère, agiront sur votre esprit,
laissez-moi joindre encore le plus sacré de tous, votre sentiment pour
madame d'Albémar; son dernier voeu, sa dernière prière, en partant,
fut pour me conjurer de vous détourner d'une guerre que ses opinions
et ses sentimens lui faisoient également redouter; ce que je vous
demande en son nom peut-il m'être refusé?
Je sais que vous ne répondrez point à cette lettre; vous voulez
envelopper du plus profond silence vos projets, quels qu'ils soient;
on n'aime point à discuter le secret de son caractère. Je me soumets à
votre silence, mais j'ose espérer que je produirai sur vous quelque
impression. Je me flatte aussi que vous pardonnerez à mon amitié de
vous avoir parlé avec franchise, sans y avoir été appelé par votre
confiance.
J'ai écrit à Moulins comme vous le désiriez, pour savoir ce qu'est
devenu M. de Valorbe: on m'a répondu qu'on l'ignoroit; mais éloignez
de voire esprit l'idée qui l'a troublé. M. de Valorbe ne sait pas où
est madame d'Albémar; il est sûrement l'homme du monde à qui elle a
caché le plus soigneusement le lieu de sa retraite.