Thérèse, que m'écrivez-vous?--Je voudrois lui répondre; mais non, je
ne pourrois lui dire ce que je pense, ce seroit la troubler; qu'y
a-t-il de plus à ménager au monde qu'une âme sensible qui a retrouvé
la paix? Jamais, lui aurois-je dit, jamais je ne croirai qu'on plaise
à l'Être suprême en s'arrachant à tous les devoirs de la vie, pour se
consacrer à la stérile contemplation de dogmes mystiques, sans aucun
rapport avec la morale! Si je m'enferme dans un couvent, ce sont les
sentimens les plus profanes, c'est l'amour qui m'y conduira! Je veux
qu'il sache que, condamnée à ne plus le voir, je n'ai pu supporter la
vie! Je veux l'attendrir profondément par mon malheur, et qu'il lui
soit impossible d'oublier celle qui souffrira toujours. Les années,
qui refroidissent l'amour, laissent subsister la pitié; et dût-il me
revoir encore quand le temps aura flétri mon visage, le voile noir
dont il sera couvert, les images sombres qui m'environneront,
m'offriront à ses yeux comme l'ombre de moi-même, et non comme un
objet moins digne d'être aimé.
Thérèse, est-ce avec de telles pensées qu'il faut entrer dans votre
sanctuaire? Je n'ai pas vos opinions, mais je les respecte assez pour
répugner à les braver, pour craindre surtout de tromper ceux qui
croient, en ayant l'air d'adopter des sentimens que je ne partage pas.
Mais si M. de Valorbe me poursuivoit, si je craignois qu'il n'excitât
encore la jalousie de Léonce, ou qu'il ne voulût menacer sa vie, je ne
sais quel parti je prendrois; ma raison n'a bientôt plus aucune force,
j'ai peur d'un nouveau malheur; je crains son impression sur moi; la
folie, les voeux irrévocables, la mort, tout est possible à l'état où
je suis quelquefois, à l'état plus cruel encore où les peines qui me
menacent pourroient me jeter.
J'espérois trouver à Lausanne des lettres de ma soeur, je lui avois
dit de m'oublier; mais devroit-elle m'en croire! Ah! qu'il est facile
de disparoître du monde, et de mourir pour tout ce qui nous aimoit!
Quels sont les liens qu'on ne parvient pas à déchirer? quels sont ceux
qu'un effort de plus ne briseroit pas? Ma soeur ne savoit-elle pas que
je n'espérois que d'elle quelques mots sur Léonce? Hélas! veut-elle me
cacher que mon départ l'a détaché de moi? Quelle cruelle manière de
ménager, que le silence! Abandonner le malheureux à son imagination,
est-ce donc avoir pitié de lui?