Me voici à Lausanne, je suis dans une ville; oh! que je m'y sens
seule, moi qui n'ai plus que la nature pour société! Impatiente de la
revoir, hier je me promenois sur une hauteur, d'où je découvrois d'un
côté l'entrée du Valais, et vers l'autre extrémité, la ville de
Genève; il y avoit dans ces tableaux une grandeur imposante qui
soulageoit ma douleur; je respirois plus facilement, je demandois un
consolateur à ce vaste monde, qui me sembloit paisible et fier; je
l'appelois, ce consolateur céleste, par mes regards et mes prières; je
croyois éprouver un calme qui venoit de lui. Mais tout à coup j'ai
entendu sonner sept heures; ce moment, jadis si doux pour moi, ce
moment, qui m'annonçoit sa présence, passe maintenant comme tous les
autres, sans espoir et sans avenir; à cette idée, les sentimens
pénibles de mon cour se sont ranimés plus vivement que jamais, et j'ai
hâté ma marche, ne pouvant plus supporter le repos.
Je suis descendue vers le lac; un vent impétueux l'agitoit, les vagues
avançoient vers le bord, comme une puissance ennemie prête à vous
engloutir; j'aimois cette fureur de la nature qui sembloit dirigée
contre l'homme. Je me plaisois dans la tempête; le bruit terrible des
ondes et du ciel, me prouvoit que le monde physique n'étoit pas plus
en paix que mon âme.--Dans ce trouble universel, me disois-je, une
force inconnue dispose de moi; livrons-lui mon misérable cour, qu'elle
le déchire; mais que je sois dispensée de combattre contre elle, et
que la fatalité m'entraîne comme ces feuilles détachées, que je vois
s'élever en tourbillon dans les airs.
Vers le soir l'orage cessa, je remontai silencieusement vers la ville;
j'entendois de toutes parts en revenant le chant des ouvriers qui
retournoient dans leur ménage; je voyais des hommes, des femmes de
diverses classes se hâter de se réunir en société; et si j'en jugeois
d'après l'extérieur, partout il y avoit un intérêt, un mouvement, un
plaisir d'exister qui sembloit accuser mon profond abattement.
Peut-être qu'en effet ma raison est troublée; un caractère
enthousiaste et passionné ne seroit-il qu'un premier pas vers la
folie? Elle a son secret aussi, la folie, mais personne ne le devine,
et chacun la tourne en dérision.
Non, mes plaintes sont injustes; non, je veux en vain me le
dissimuler, ce n'est pas pour mes vertus que je souffre, c'est pour
mes torts; ai-je respecté la morale et mes devoirs dans toute leur
étendue? Il n'y avoit rien de vil dans mon coeur, mais n'y avoit-il
rien de coupable? Devois-je revoir Léonce chaque jour, l'écouter, lui
répondre, absorber pour moi seule toutes les affections de son coeur;
n'étoit-il pas l'époux de Matilde; m'étoit-il permis de l'aimer? Ah
Dieu! mais tant d'êtres mille fois plus condamnables vivent heureux et
tranquilles, et moi, la douleur ne me laissé pas respirer un seul
instant; l'ai-je donc mérité?--
L'Être suprême mesure peut-être la conduite de chaque homme d'après sa
conscience! l'âme qui étoit plus délicate et plus pure, est punie pour
de moindres fautes, parce qu'elle en avoit le sentiment et qu'elle l'a
combattu, parce qu'elle a sacrifié sa morale à ses passions, tandis
que ceux qui ne sont point avertis par leur propre cour, vivent sans
réfléchir et se dégradent sans remords. Oui, je m'arrête à cette
dernière pensée, mes chagrins sont un châtiment du ciel! j'expie mon
amour dans cette vie; ô mon Dieu! quand aurai-je assez souffert, quand
sentirai-je au fond du cour que je suis pardonnée?
Une idée m'a poursuivie depuis deux jours, comme dans le délire de la
fièvre; mille fois j'ai cru sentir que je n'étois plus aimée de
Léonce. Je me suis rappelée toutes les calomnies qui avoient été
répandues sur moi, pendant les derniers temps que j'ai passés à Paris,
et une rougeur brûlante m'a couvert le front, quand je me représentois
Léonce entendant ces indignes accusations. Oh! que la calomnie est une
puissance terrible! je me repens de l'avoir bravée.--Léonce, Léonce!
maintenant que je suis séparée de vous, défendez-moi dans votre propre
coeur.--
Combien de momens de ma vie, que je trouvois douloureux, se présentent
maintenant à moi comme des jours de délices! Pourquoi me suis-je
plainte, tant que Léonce habitoit près de moi? Ah! si je retournois
vers lui, si je me rendois encore un moment de bonheur! j'en suis
sûre, son premier mouvement, en me revoyant, seroit de me serrer dans
ses bras, et mon coeur a tant besoin qu'une main chérie le soulage! Je
sens dans mes veines un froid qui passeroit à l'instant même où ma
tête seroit appuyée sur son sein: si je sais mourir, pourquoi ne pas
le revoir? Auroit-il le temps de blâmer celle qui tomberoit sans vie à
ses pieds? Quand je ne serois plus, il ne verroit en moi que mes
qualités: la mort justifie toujours les âmes sensibles; l'être qui fut
bon trouve, quand il a cessé de vivre, des défenseurs parmi ceux même
qui l'accusoient. Et Léonce, lui qui m'a tant aimée, me regretteroit
profondément; mais dois-je troubler encore son sort et celui de sa
femme? non, il faut rester où je suis.
Ces cruelles incertitudes renaîtront sans cesse dans mon coeur, si je
n'élève pas entre l'espérance et moi une barrière insurmontable.
Suivrai-je le dessein que j'ai confié à madame d'Ervins; en aurai-je
la force? et puis-je me croire permis de recourir à cet état, sans les
opinions ni la foi qu'il suppose?