FRAGMENT II

Le réveil! le réveil! quel moment pour les malheureux! Lorsque les

images confuses de votre situation vous reviennent, on essaie de

retenir le sommeil, on retarde le retour à l'existence; mais bientôt

les efforts sont vains, et votre destinée tout entière vous apparoît

de nouveau; fantôme menaçant! plus redoutable encore dans les premiers

momens du jour, avant que quelques heures de mouvement et d'action

vous habituent, pour ainsi dire, à porter le fardeau de vos peines.

Ce jour, qui ne peut rien changer à mon sort, puisqu'il est impossible

que je voie Léonce; ces froides heures qui m'attendent, et que je dois

lentement traverser pour arriver jusqu'à la nuit, m'effraient encore

plus d'avance que pendant qu'elles s'écoulent. La nature nous a donné

un immense pouvoir de souffrir. Où s'arrête ce pouvoir? pourquoi ne

connoissons-nous pas le degré de douleur que l'homme n'a jamais passé?

L'imagination verroit un terme à son effroi.... Que d'idées, que de

regrets, que de combats, que de remords ont occupé mon coeur depuis

quelques jours! Le génie de la douleur est le plus fécond de tous.

Quel chagrin amer j'éprouve en me retraçant les mots les plus simples,

les moindres regards de Léonce! Ah! qu'il y a de charmes dans ce qu'on

aime! quelle mystérieuse intelligence entre les qualités du coeur et

les séductions de la figure! quelles paroles ont jamais exprimé les

sentimens qu'une physionomie touchante et noble vous inspire! Comme sa

voix se brisoit, quand il vouloit contenir l'émotion qu'il éprouvoit!

quelle grâce dans sa démarche, dans son repos, dans chacun de ses

mouvemens! Que ne donnerois-je pas pour le voir encore passer sans

qu'il me parlât, sans qu'il me connût! Ce monde, cet espace vide qui

m'entoure s'animeroit tout à coup; il traverseroit l'air que je

respire, et pendant ce moment je cesserois de souffrir! O Léonce!

quelle est ta pensée maintenant? Nos âmes se rencontrent-elles? tes

yeux contemplent-ils le même point du ciel que moi? Quelles bizarres

circonstances font un crime du plus pur, du plus noble des sentimens!

Suis-je moins bonne et moins vraie, ai-je moins de fierté, moins

d'élévation dans l'âme, parce que l'amour règne sur mon coeur? Non,

jamais la vertu ne m'étoit plus chère que lorsque je l'avois vu; mais

loin de lui, que suis-je? que peut être une femme chargée d'elle-même,

et devant seule guider son existence sans but, son existence

secondaire, que le ciel n'a créée que pour faire un dernier présent à

l'homme? Ah! quel sacrifice le devoir exige de moi: que j'étois

heureuse dans les premiers temps de mon séjour à Bellerive! je ne

sentois plus aucune de ces contrariétés, aucune de ces craintes qui

rendent la vie difficile. Le temps m'entraînoit, comme s'il m'eût

emportée sur une route rapide et unie, dans un climat ravissant;

toutes les occupations habituelles réveilloient en moi les pensées les

plus douces: je sentois au fond de mon coeur une source vive

d'affections tendres, je ne regardois jamais la nature, sans m'élever

jusqu'aux pensées religieuses qui nous lient à ses majestueuses

beautés; jamais je ne pouvois entendre un mot touchant, une plainte,

un regret, sans que la sympathie ne m'inspirât les paroles qui

pouvoient le le mieux, consoler la douleur. Mon âme constamment émue

me transportoit hors de la vie réelle, quoique les objets extérieurs

produisissent sur moi des impressions toujours vives; chacune de ces

impressions me paroissoit un bienfait du ciel, et l'enchantement de

mon coeur me faisoit croire à quelque chose de merveilleux dans tout

ce qui m'environnoit.

Hélas! d'où sont-ils revenus dans mon esprit, ces souvenirs, ces

tableaux de bonheur? M'ont-ils fait illusion un instant?... Non, la

souffrance restoit au fond de mon âme, sa cruelle serre ne lâchoit pas

prise; les souvenirs de la vertu font jouir encore le coeur qui se les

retrace, les souvenirs des passions ne renouvellent que la douleur.

Delphine · 第 221 / 322 题