Le réveil! le réveil! quel moment pour les malheureux! Lorsque les
images confuses de votre situation vous reviennent, on essaie de
retenir le sommeil, on retarde le retour à l'existence; mais bientôt
les efforts sont vains, et votre destinée tout entière vous apparoît
de nouveau; fantôme menaçant! plus redoutable encore dans les premiers
momens du jour, avant que quelques heures de mouvement et d'action
vous habituent, pour ainsi dire, à porter le fardeau de vos peines.
Ce jour, qui ne peut rien changer à mon sort, puisqu'il est impossible
que je voie Léonce; ces froides heures qui m'attendent, et que je dois
lentement traverser pour arriver jusqu'à la nuit, m'effraient encore
plus d'avance que pendant qu'elles s'écoulent. La nature nous a donné
un immense pouvoir de souffrir. Où s'arrête ce pouvoir? pourquoi ne
connoissons-nous pas le degré de douleur que l'homme n'a jamais passé?
L'imagination verroit un terme à son effroi.... Que d'idées, que de
regrets, que de combats, que de remords ont occupé mon coeur depuis
quelques jours! Le génie de la douleur est le plus fécond de tous.
Quel chagrin amer j'éprouve en me retraçant les mots les plus simples,
les moindres regards de Léonce! Ah! qu'il y a de charmes dans ce qu'on
aime! quelle mystérieuse intelligence entre les qualités du coeur et
les séductions de la figure! quelles paroles ont jamais exprimé les
sentimens qu'une physionomie touchante et noble vous inspire! Comme sa
voix se brisoit, quand il vouloit contenir l'émotion qu'il éprouvoit!
quelle grâce dans sa démarche, dans son repos, dans chacun de ses
mouvemens! Que ne donnerois-je pas pour le voir encore passer sans
qu'il me parlât, sans qu'il me connût! Ce monde, cet espace vide qui
m'entoure s'animeroit tout à coup; il traverseroit l'air que je
respire, et pendant ce moment je cesserois de souffrir! O Léonce!
quelle est ta pensée maintenant? Nos âmes se rencontrent-elles? tes
yeux contemplent-ils le même point du ciel que moi? Quelles bizarres
circonstances font un crime du plus pur, du plus noble des sentimens!
Suis-je moins bonne et moins vraie, ai-je moins de fierté, moins
d'élévation dans l'âme, parce que l'amour règne sur mon coeur? Non,
jamais la vertu ne m'étoit plus chère que lorsque je l'avois vu; mais
loin de lui, que suis-je? que peut être une femme chargée d'elle-même,
et devant seule guider son existence sans but, son existence
secondaire, que le ciel n'a créée que pour faire un dernier présent à
l'homme? Ah! quel sacrifice le devoir exige de moi: que j'étois
heureuse dans les premiers temps de mon séjour à Bellerive! je ne
sentois plus aucune de ces contrariétés, aucune de ces craintes qui
rendent la vie difficile. Le temps m'entraînoit, comme s'il m'eût
emportée sur une route rapide et unie, dans un climat ravissant;
toutes les occupations habituelles réveilloient en moi les pensées les
plus douces: je sentois au fond de mon coeur une source vive
d'affections tendres, je ne regardois jamais la nature, sans m'élever
jusqu'aux pensées religieuses qui nous lient à ses majestueuses
beautés; jamais je ne pouvois entendre un mot touchant, une plainte,
un regret, sans que la sympathie ne m'inspirât les paroles qui
pouvoient le le mieux, consoler la douleur. Mon âme constamment émue
me transportoit hors de la vie réelle, quoique les objets extérieurs
produisissent sur moi des impressions toujours vives; chacune de ces
impressions me paroissoit un bienfait du ciel, et l'enchantement de
mon coeur me faisoit croire à quelque chose de merveilleux dans tout
ce qui m'environnoit.
Hélas! d'où sont-ils revenus dans mon esprit, ces souvenirs, ces
tableaux de bonheur? M'ont-ils fait illusion un instant?... Non, la
souffrance restoit au fond de mon âme, sa cruelle serre ne lâchoit pas
prise; les souvenirs de la vertu font jouir encore le coeur qui se les
retrace, les souvenirs des passions ne renouvellent que la douleur.