LETTRE XXXII.

Léonce à Delphine.

Depuis quatre jours, vous vous êtes inflexiblement refusée à me voir.

On m'a dit à Paris que vous étiez à Bellerive, à Bellerive que vous

étiez à Paris; on a trompé votre ami à votre porte comme un étranger:

Delphine, jamais vous n'avez été plus injuste, car jamais ma passion

pour vous n'a exercé sur moi plus d'empire! je crois qu'elle a changé

jusqu'à mon caractère; daignez m'entendre, vous jugerez mieux que

moi-même de ce coeur, qui, se confiant tout entier à vous, attend

votre approbation pour s'estimer encore.

Sans doute, le jour de cette affreuse scène, quand je vous retrouvai

presque égarée, la douleur de ce qui venoit de se passer, la rage

d'être condamné à attendre un prétexte pour vous venger, me jetèrent

dans le délire du désespoir. Je ne sais ce qui m'échappa dans ce

moment; mais ce que je puis attester, c'est que, revenu à moi-même,

j'éprouvai, ce que jamais encore je n'avois ressenti, un mépris

profond pour l'opinion des hommes. Je me demandai comment j'avois pu

attacher tant d'importance aux jugemens les plus injustes, à ceux qui

osent attaquer avec indignité la créature la plus parfaite! et je

m'attendris douloureusement sur vous, ma Delphine, sur votre destinée

qui, sans mes torts et sans mon amour, eut été la plus brillante, la

plus heureuse de toutes.

En me livrant, mon amie, à ces pensées tristes, mais sensibles, à ces

pensées qui adoucissoient entièrement mon caractère, puisqu'elles

m'apprenoient à dédaigner ce qui m'avoit si cruellement irrité,

j'ouvris un livre anglois que vous m'avez donné, et les premiers vers

qui frappèrent mes regards, comme par un hasard secourable, furent un

portrait de femme qui semble être le vôtre, et que je me plais à vous

transcrire.

Made to engage all hearts, and charm all eyes;

Though meek, magnanimous; though witty, wise;

Polite, as all her life in courts had been;

Yet good, as she the world had never seen;

The noble fire of an exalted mind,

With gentle female tenderness combin'd;

Her speech was the melodious Voice of Love,

Her song, the warbling of the vernal grove;

Her eloquence was sweeter than her song,

Soft as her heart, and as her reason strong;

Her form each beauty of her mind express'd,

Her mind was Virtue by the Graces dress'd.

[Faite pour attirer tous les coeurs et charmer tous les yeux, à la

fois douce et magnanime, spirituelle et raisonnable, polie, comme si

elle avoit passé toute sa vie dans les cours, et bonne, comme si

elle n'avoit jamais vu le monde. Le noble feu d'une âme exaltée

étoit tempéré dans son caractère par la douce tendresse d'une femme;

quand elle parloit, on croyoit entendre la voix mélodieuse de

l'Amour; quand elle chantoit, l'oiseau qui, dans le printemps,

habite les bosquets de fleurs. Son éloquence étoit plus douce encore

que ses chants, sensible comme son coeur, et forte comme sa pensée;

sa figure exprimoit toutes les beautés de son âme; son âme offroit

la réunion de toutes les vertus et de tous les charmes.]

Voilà, Delphine, voilà ce que vous êtes; jamais aucune femme avant

vous n'a mérité ce portrait! mais l'imagination enflammée de Littleton

le prêtoit à l'objet de son culte. Et cependant, combien encore je

pourrois ajouter à ce tableau, qui semble renfermer tout ce qu'il y a

de plus aimable!

Peindrai-je le caractère vrai, confiant et pur, cette âme si

facilement attendrie par le malheur des foibles, et si fière contre la

prospérité des orgueilleux! Comment surtout, comment exprimer le

charme indéfinissable que vous répandez autour de vous? ce soin

continuel de plaire, cette flexibilité dans tous les détails de la

vie, qui vous fait céder, sans y songer, à chacun des arrangement qui

conviennent le mieux à vos amis! Le bonheur se respire autour de vous,

comme s'il étoit dans l'air qui vous environne, comme si votre voix,

vos goûts, vos talens, votre parure elle-même, tout ce qui est vous

enfin, répandoit des sensations agréables. L'on est si bien auprès de

vous, si naturellement bien, que je croyois souvent qu'il m'étoit

arrivé quelque événement heureux dont j'éprouvois une satisfaction

intérieure; et ce n'étoit qu'en vous quittant que je m'apercevois que

vos paroles aimables, vos regards si doux, votre grâce inépuisable,

charmoient ma vie, quelquefois à mon insu, comme la Providence se

cache pour nous laisser penser que notre bonheur vient de nous. Être

angélique! femme enchanteresse! c'est vous qui vous êtes l'objet de la

malveillance publique, et je pourrois continuer à y attacher quelque

prix! Non, si je vous ai fait souffrir en pensant ainsi, considérez la

scène du concert comme une circonstance heureuse; elle a, je m'en

crois sûr, elle a beaucoup changé mon caractère. Je ne vous dirai

point cependant ce qui me revient de mille côtés différens; je ne vous

dirai point que tous les hommes, toutes les femmes distinguées,

s'indignent de ce qui s'est passé chez madame de Saint-Albe; qu'on en

accuse son arrogance et sa sottise; que chacun affirme déjà que c'est

par embarras qu'on ne vous a pas parlé, que si vous étiez restée, tout

auroit changé; je n'écoute plus ces vaines excuses; le monde reviendra

sans doute à vos pieds, je n'en doute pas, mais je ne l'en mépriserai

pas moins.

Ma Delphine, vivons l'un pour l'autre, oublions le reste de l'univers!

mais ne me refuse pas de te voir, ne m'en crois pas indigne; je me

sens ferme à présent contre l'injustice de l'opinion, contre ce

malheur que mon âme n'avoit pas la force de soutenir. Mon amie, ce

jour qui a été peut-être le plus malheureux de notre vie renouvellera

notre destinée; les méchans qui ont voulu nous perdre, en révoltant

mon caractère, l'ont affranchi du joug qu'il avoit trop long-temps

porté; ils ont assuré notre bonheur.

Delphine · 第 209 / 322 题