Réponse de Delphine à M. de Lebensei.
Paris, ce 3 septembre.
Ah! quel mal vous m'avez fait! C'est votre amitié qui vous a inspiré;
mais falloit-il renouveler les regrets d'un malheur irréparable? Oui,
il l'est, et je serois indigne de votre estime, si j'acceptais un
moment l'espoir que vous avez conçu pour moi: vous n'aimez point
Matilde, vous avez même de justes raisons de vous en plaindre; il
étoit donc naturel que vous vous fissiez illusion sur les devoirs de
Léonce, et sur les miens envers elle. Cette erreur ne m'étoit pas
possible, je ne l'ai pas admise un seul instant; mais il y a des
paroles qui bouleversent l'âme, alors même qu'il n'en doit rien
résulter: lorsque j'ai lu dans votre lettre, comme à travers un nuage,
ces mots: _Léonce n'est point irrévocablement lié à Matilde, il peut
encore devenir votre époux, _j'ai frissonné, j'ai éprouvé je ne sais
quelle émotion indéfinissable, hors de l'existence, au-delà de ses
bornes; je ne puis me faire maintenant aucune idée de cette
impression. Si l'âme, dans une extase, avoit entrevu la destinée des
bienheureux, et qu'elle retombât l'instant d'après sur les peines de
la vie, comment pourroit-elle exprimer ce qu'elle auroit senti? cette
sorte de confusion est dans ma tête; j'ai éprouvé au coeur, en lisant
vos premières lignes, une sensation que je ne retrouverai jamais; elle
est passée, mais ce souvenir rend l'existence réelle plus arrière.
Je me hâte de vous répondre avant d'avoir vu Léonce; je désire qu'il
ignore à jamais la proposition que vous m'avez faite; son consentement
ou son refus me seroit également pénible. Ma situation est sans
espoir, je le sais; tout ce que vous avez dit est vrai; des peines que
vous ignorez encore me menacent; si Matilde vient à découvrir les
sentimens qu'un hasard lui a dérobés jusqu'à présent, j'immolerai mon
bonheur à Matilde, aptes avoir sacrifié ma réputation à Léonce. Tout
me prouve, hélas! qu'il n'est point de félicité possible pour l'amour
hors du mariage, point de repos pour la foiblesse encore vertueuse qui
veut composer avec l'amour; mais cette douloureuse conviction ne peut
me faire adopter le conseil que vous me donnez, il seroit criminel
pour moi de le suivre; daignez m'entendre, je suis loin de vous
offenser.
Ne pensez pas que mon esprit repousse ce que la plus sage philosophie
vous inspire: je pense, il est vrai, qu'à moins de circonstances
semblables à celles où madame de Lebensei s'est trouvée, la
délicatesse d'une femme doit lui inspirer beaucoup de répugnance pour
le divorce; mais je ne crois point aux voeux irrévocables, ils ne
sont, ce me semble, qu'un égarement de notre propre raison, sanctionné
par l'ignorance ou le despotisme des législateurs. Mais, si j'étois
capable d'exciter Léonce au divorce avec Matilde, si je considérois
même cette idée comme un avenir, comme une chance possible, je
désavouerois le principe de morale qui m'a toujours servi de guide; je
sacrifierois le bonheur légitime d'une autre à moi; je ferois enfin ce
qui me semblèrent condamnable, et celui qui brave sa conscience est
toujours coupable. Nul repentir n'est imprévu, le remords s'annonce de
loin; et qui sait interroger son coeur, connoît avant la faute, tout
ce qu'il éprouvera quand elle sera commise.
Le divorce jetteroit Matilde dans un profond désespoir, elle le
regarderoit comme un crime, ne se considéreroit jamais comme libre, et
s'enfermeroit dans un cloître pour le reste de ses jours. Je ne sais
pas avec certitude quel degré de peine elle éprouveroit, si elle
connoissoit l'attachement de Léonce pour moi; mais ce dont je ne puis
douter, c'est qu'elle seroit à jamais infortunée, si Léonce, profitant
de la loi du divorce, se permettoit une action qui serait, à ses yeux,
un sacrilège impie. Quand ma coupable et malheureuse amie, madame de
Vernon, trompa Léonce pour l'unir à sa fille, Matilde l'ignoroit; elle
n'y auroit point consenti, elle s'est toujours conduite avec bonne
foi; c'est une personne peu aimable, mais vertueuse. Elle n'est
tourmentée ni par son imagination, ni par sa sensibilité; elle
n'observe ni avec un esprit, ni avec un coeur inquiet la conduite de
son époux; mais elle éprouveroit une douleur mortelle, si on venoit
l'attaquer dans les idées où elle s'est retranchée, si l'on offensoit
à la fois sa fierté et sa religion.
Pour obtenir le bonheur d'être la femme de Léonce, je ne sais quel est
le supplice qui ne me paroîtroit pas doux! Je vous l'avoue, dans la
sincérité de mon coeur, j'accepterois avec délice trois mois de ce
bonheur et la mort. Mais je le demande à vous-même, âme noble et
généreuse! auriez-vous épousé votre Élise aux dépens du bonheur d'un
autre? voudriez-vous de la félicité suprême à ce prix? Où se réfugier
pour éviter le regret de la peine qu'on a causée? Connoissez-vous un
sentiment qui poursuive le coeur avec une amertume si douloureuse!
l'amour qui fait tout oublier, devoirs, craintes, sermens, l'amour
même donne à la pitié une nouvelle force; ce sont des sentimens sortis
de la même source, et qui ne peuvent jamais triompher l'un de l'autre.
L'ambitieux perd aisément de vue les chagrins qu'il a fait éprouver
pour arriver à son but; mais le bonheur de l'amour dispose tellement
le coeur à la sympathie, qu'il est impossible de braver, pour
l'obtenir, le spectacle ou le souvenir de la douleur. On se relève de
beaucoup de torts; la vertu est dans la nature de l'homme; elle
reparoît dans son âme après de longs égaremens, comme les forces
renaissent dans la convalescence des maladies; mais, quand on a
combattu la pitié, on a tué son bon génie, et tous les instincts du
coeur ne parlent plus.
Oui, je repousserai loin de ma pensée lé bonheur qui me fut promis une
fois sous les auspices de l'innocence et de la vertu, mais que rien
désormais ne sauroit me rendre; je devrois faire plus, je devrois
cesser de voir Léonce; mais je ne puis me le cacher, mon caractère n'a
pas la force nécessaire pour les sacrifices; je remplis les devoirs
que les qualités naturelles rendent faciles, je suis peu capable de
ceux qui exigent un grand effort; peut-être dans votre système
bienfaisant, qui fait du bonheur la source et le but de toutes les
vertus, peut-être n'avez-vous pas assez réfléchi à ces combinaisons de
la destinée qui commandent de se vaincre soi-même; je suis dans l'une
de ces situations déchirantes, et je sens ce qu'il me manque pour
suivre rigoureusement mon devoir.
Il n'est pas vrai, comme votre coeur se plaît à le supposer, qu'il ne
faille point d'effort pour être vertueux: c'est le bonheur, j'en
conviens avec vous, qu'on doit considérer comme, le but de la
Providence; mais la morale, qui est l'ordre donné à l'homme de remplir
les intentions de Dieu sur la terre, la morale exige souvent que le
bonheur particulier soit immolé au bonheur général. Jugez par moi de
ce qu'il pourroit en coûter pour accomplir les devoirs dans toute leur
étendue! Je crois que j'ai les vertus qu'une bonne nature peut
inspirer, mais je n'atteins pas à celles qu'on ne peut exercer qu'en
triomphant de son propre coeur. Je suis, je ne me le cache point, dans
un rang inférieur parmi les âmes honnêtes: les vertus qui se composent
de sacrifices, méritent peut-être plus d'estime que les meilleurs
mouvemens.
Dans cette circonstance au moins, je n'hésiterai pas sur mon devoir;
l'opinion me persécutera, des malheurs de tout genre tomberont sur
moi, je ne pourrois pas m'y dérober à présent, même en renonçant à
Léonce: mais je suis plus loin encore de vouloir y échapper, en
portant atteinte à la destinée de Matilde. Que mes fautes perdent mon
bonheur, mais qu'elles ne causent de peines à personne! et que
l'infortunée Delphine, seule punie de son amour, ne fasse jamais
verser d'autres larmes que les siennes!
En rejetant le conseil que votre amitié me donne, je ne sens pas moins
vivement tout ce que je vous dois, monsieur, pour vous être occupé de
moi avec tant de sollicitude; et c'est un souvenir qu'il m'est doux de
joindre à tous ceux qui m'attachent pour la vie à vous et à votre
Élise.