LETTRE XVIII

Réponse de Delphine à M. de Lebensei.

Paris, ce 3 septembre.

Ah! quel mal vous m'avez fait! C'est votre amitié qui vous a inspiré;

mais falloit-il renouveler les regrets d'un malheur irréparable? Oui,

il l'est, et je serois indigne de votre estime, si j'acceptais un

moment l'espoir que vous avez conçu pour moi: vous n'aimez point

Matilde, vous avez même de justes raisons de vous en plaindre; il

étoit donc naturel que vous vous fissiez illusion sur les devoirs de

Léonce, et sur les miens envers elle. Cette erreur ne m'étoit pas

possible, je ne l'ai pas admise un seul instant; mais il y a des

paroles qui bouleversent l'âme, alors même qu'il n'en doit rien

résulter: lorsque j'ai lu dans votre lettre, comme à travers un nuage,

ces mots: _Léonce n'est point irrévocablement lié à Matilde, il peut

encore devenir votre époux, _j'ai frissonné, j'ai éprouvé je ne sais

quelle émotion indéfinissable, hors de l'existence, au-delà de ses

bornes; je ne puis me faire maintenant aucune idée de cette

impression. Si l'âme, dans une extase, avoit entrevu la destinée des

bienheureux, et qu'elle retombât l'instant d'après sur les peines de

la vie, comment pourroit-elle exprimer ce qu'elle auroit senti? cette

sorte de confusion est dans ma tête; j'ai éprouvé au coeur, en lisant

vos premières lignes, une sensation que je ne retrouverai jamais; elle

est passée, mais ce souvenir rend l'existence réelle plus arrière.

Je me hâte de vous répondre avant d'avoir vu Léonce; je désire qu'il

ignore à jamais la proposition que vous m'avez faite; son consentement

ou son refus me seroit également pénible. Ma situation est sans

espoir, je le sais; tout ce que vous avez dit est vrai; des peines que

vous ignorez encore me menacent; si Matilde vient à découvrir les

sentimens qu'un hasard lui a dérobés jusqu'à présent, j'immolerai mon

bonheur à Matilde, aptes avoir sacrifié ma réputation à Léonce. Tout

me prouve, hélas! qu'il n'est point de félicité possible pour l'amour

hors du mariage, point de repos pour la foiblesse encore vertueuse qui

veut composer avec l'amour; mais cette douloureuse conviction ne peut

me faire adopter le conseil que vous me donnez, il seroit criminel

pour moi de le suivre; daignez m'entendre, je suis loin de vous

offenser.

Ne pensez pas que mon esprit repousse ce que la plus sage philosophie

vous inspire: je pense, il est vrai, qu'à moins de circonstances

semblables à celles où madame de Lebensei s'est trouvée, la

délicatesse d'une femme doit lui inspirer beaucoup de répugnance pour

le divorce; mais je ne crois point aux voeux irrévocables, ils ne

sont, ce me semble, qu'un égarement de notre propre raison, sanctionné

par l'ignorance ou le despotisme des législateurs. Mais, si j'étois

capable d'exciter Léonce au divorce avec Matilde, si je considérois

même cette idée comme un avenir, comme une chance possible, je

désavouerois le principe de morale qui m'a toujours servi de guide; je

sacrifierois le bonheur légitime d'une autre à moi; je ferois enfin ce

qui me semblèrent condamnable, et celui qui brave sa conscience est

toujours coupable. Nul repentir n'est imprévu, le remords s'annonce de

loin; et qui sait interroger son coeur, connoît avant la faute, tout

ce qu'il éprouvera quand elle sera commise.

Le divorce jetteroit Matilde dans un profond désespoir, elle le

regarderoit comme un crime, ne se considéreroit jamais comme libre, et

s'enfermeroit dans un cloître pour le reste de ses jours. Je ne sais

pas avec certitude quel degré de peine elle éprouveroit, si elle

connoissoit l'attachement de Léonce pour moi; mais ce dont je ne puis

douter, c'est qu'elle seroit à jamais infortunée, si Léonce, profitant

de la loi du divorce, se permettoit une action qui serait, à ses yeux,

un sacrilège impie. Quand ma coupable et malheureuse amie, madame de

Vernon, trompa Léonce pour l'unir à sa fille, Matilde l'ignoroit; elle

n'y auroit point consenti, elle s'est toujours conduite avec bonne

foi; c'est une personne peu aimable, mais vertueuse. Elle n'est

tourmentée ni par son imagination, ni par sa sensibilité; elle

n'observe ni avec un esprit, ni avec un coeur inquiet la conduite de

son époux; mais elle éprouveroit une douleur mortelle, si on venoit

l'attaquer dans les idées où elle s'est retranchée, si l'on offensoit

à la fois sa fierté et sa religion.

Pour obtenir le bonheur d'être la femme de Léonce, je ne sais quel est

le supplice qui ne me paroîtroit pas doux! Je vous l'avoue, dans la

sincérité de mon coeur, j'accepterois avec délice trois mois de ce

bonheur et la mort. Mais je le demande à vous-même, âme noble et

généreuse! auriez-vous épousé votre Élise aux dépens du bonheur d'un

autre? voudriez-vous de la félicité suprême à ce prix? Où se réfugier

pour éviter le regret de la peine qu'on a causée? Connoissez-vous un

sentiment qui poursuive le coeur avec une amertume si douloureuse!

l'amour qui fait tout oublier, devoirs, craintes, sermens, l'amour

même donne à la pitié une nouvelle force; ce sont des sentimens sortis

de la même source, et qui ne peuvent jamais triompher l'un de l'autre.

L'ambitieux perd aisément de vue les chagrins qu'il a fait éprouver

pour arriver à son but; mais le bonheur de l'amour dispose tellement

le coeur à la sympathie, qu'il est impossible de braver, pour

l'obtenir, le spectacle ou le souvenir de la douleur. On se relève de

beaucoup de torts; la vertu est dans la nature de l'homme; elle

reparoît dans son âme après de longs égaremens, comme les forces

renaissent dans la convalescence des maladies; mais, quand on a

combattu la pitié, on a tué son bon génie, et tous les instincts du

coeur ne parlent plus.

Oui, je repousserai loin de ma pensée lé bonheur qui me fut promis une

fois sous les auspices de l'innocence et de la vertu, mais que rien

désormais ne sauroit me rendre; je devrois faire plus, je devrois

cesser de voir Léonce; mais je ne puis me le cacher, mon caractère n'a

pas la force nécessaire pour les sacrifices; je remplis les devoirs

que les qualités naturelles rendent faciles, je suis peu capable de

ceux qui exigent un grand effort; peut-être dans votre système

bienfaisant, qui fait du bonheur la source et le but de toutes les

vertus, peut-être n'avez-vous pas assez réfléchi à ces combinaisons de

la destinée qui commandent de se vaincre soi-même; je suis dans l'une

de ces situations déchirantes, et je sens ce qu'il me manque pour

suivre rigoureusement mon devoir.

Il n'est pas vrai, comme votre coeur se plaît à le supposer, qu'il ne

faille point d'effort pour être vertueux: c'est le bonheur, j'en

conviens avec vous, qu'on doit considérer comme, le but de la

Providence; mais la morale, qui est l'ordre donné à l'homme de remplir

les intentions de Dieu sur la terre, la morale exige souvent que le

bonheur particulier soit immolé au bonheur général. Jugez par moi de

ce qu'il pourroit en coûter pour accomplir les devoirs dans toute leur

étendue! Je crois que j'ai les vertus qu'une bonne nature peut

inspirer, mais je n'atteins pas à celles qu'on ne peut exercer qu'en

triomphant de son propre coeur. Je suis, je ne me le cache point, dans

un rang inférieur parmi les âmes honnêtes: les vertus qui se composent

de sacrifices, méritent peut-être plus d'estime que les meilleurs

mouvemens.

Dans cette circonstance au moins, je n'hésiterai pas sur mon devoir;

l'opinion me persécutera, des malheurs de tout genre tomberont sur

moi, je ne pourrois pas m'y dérober à présent, même en renonçant à

Léonce: mais je suis plus loin encore de vouloir y échapper, en

portant atteinte à la destinée de Matilde. Que mes fautes perdent mon

bonheur, mais qu'elles ne causent de peines à personne! et que

l'infortunée Delphine, seule punie de son amour, ne fasse jamais

verser d'autres larmes que les siennes!

En rejetant le conseil que votre amitié me donne, je ne sens pas moins

vivement tout ce que je vous dois, monsieur, pour vous être occupé de

moi avec tant de sollicitude; et c'est un souvenir qu'il m'est doux de

joindre à tous ceux qui m'attachent pour la vie à vous et à votre

Élise.

Delphine · 第 195 / 322 题