Delphine à madame de Lebensei.
Paris, ce 8 août.
Mes craintes sont dissipées; je dois beaucoup à votre mari, à M. de
Valorbe lui-même: il est parti, tout est apaisé; mais suis-je contente
de ma conduite? ce jour n'aura-t-il point de funestes effets? que
puis-je me reprocher cependant, quand la vie de Léonce étoit en
danger? votre mari reste encore ici jusqu'à demain, ce sera moi qui
vous apprendrai tout ce que votre Henri a fait pour nous; mais que
jamais un seul mot de vous, ma chère Élise, ne trahisse les secrets
que je vais vous confier.
Hier matin, Léonce arriva, comme je venois de vous envoyer ma lettre;
il y avoit un peu d'embarras dans l'expression de son visage; je me
hâtai de lui dire que s'il s'étoit mêlé le moindre soupçon sur moi à
son emportement contre M. de Valorbe, jamais je n'aurais pu retrouver
aucun bonheur dans notre sentiment mutuel; mais je le conjurai
d'examiner s'il vouloit perdre un homme proscrit, qui pouvoit être
obligé de quitter la France, et que l'éclat d'un duel feroit
nécessairement découvrir.--Ma chère Delphine, me répondit Léonce,
c'est moi qui ai insulté M. de Valorbe, lui seul a droit d'être
offensé, je ne puis l'être, et ma volonté, dans cette affaire, doit se
borner à lui accorder la satisfaction qu'il me demandera.--Quoi! lui
dis-je, quand de votre propre aveu vous avez été injuste et cruel
croyez-vous indigne de vous de le réparer?--Je ne sais, me dit-il, ce
que M. de Valorbe entendroit par une réparation; comme il est
malheureux dans ce moment, je pourrois me croire obligé d'être plus
facile; mais cette réparation, je ne puis la donner que tête à tête:
nous étions seuls, du moins je le crois, lorsque j'ai eu le tort
d'offenser M. de Valorbe; mais trouvera-t-il que ce soit une raison
pour se contenter d'excuses faites aussi sans témoins? je l'ignore. A
sa place, rien ne me suffiroit; à la mienne, ce que je puis tient à de
certaines règles que je ne dépasserai point.--Indomptable caractère!
lui dis-je, alors avec une vive indignation, vous n'avez pas encore
seulement daigné penser à moi; doutez-vous que le sujet de cette
querelle ne soit bientôt connu, et qu'il ne me perde à jamais?--Le
secret le plus profond, interrompit--il....--Ignorez-vous, repris-je,
qu'il n'y a point de secret? mais je n'insisterai pas sur ce motif,
c'est à vous et non à moi de le peser: sans doute, si vous triomphez,
je suis déshonorée; si vous périssez, je meurs: mais l'intérêt
supérieur à ces intérêts, c'est le remords que vous devez éprouver, si
vous ne respectez pas la situation de M. de Valorbe; pouvez-vous vous
battre avec lui, quand il doit se cacher, quand vous faites connaître
ainsi sa retraite, quand vous le livrez aux tribunaux dans ces temps
de trouble, où rien ne garantit la justice; le pouvez-vous?--Ma chère
Delphine, répondit Léonce, plus ému qu'incertain, je vous le répète,
c'est moi qui ai tort envers M. de Valorbe, je n'ai rien à faire qu'à
l'attendre; la générosité ne convient pas à celui qui a offensé; c'est
à M. de Valorbe à se décider; je lui dirai, s'il le veut, tout ce que
je dois lui dire; il jugera si ce que je puis est assez.
--Dans ce moment, M. de Lebensei entra; Antoine l'avoit rencontré à la
barrière, il avoit ordre de remettre ma lettre à l'un de vous deux;
votre excellent Henri la lut et ne perdit pas un instant pour se
rendre chez moi; je lui répétai ce que je venois de dire, Léonce
gardoit le silence.--Il faut d'abord, dit M. de Lebensei, que je
m'informe des accusations qui peuvent exister contre M. de Valorbe:
s'il est vraiment en danger, il importe de le mettre en sûreté. M. de
Mondoville souhaite certainement avant tout, que M. de Valorbe ne soit
pas exposé à être arrêté.--Sans doute, répliqua Léonce, mes torts
envers lui m'imposent de grands devoirs; si je puis le servir, je le
ferai avec zèle: mais vous me permettrez, dit-il plus bas à M. de
Lebensei, de vous parler seul quelques instans.--D'où vient ce
mystère? m'écriai-je; Léonce, suis-je indigne de vous entendre sur ce
que vous croyez votre honneur? ne s'agit-il pas de ma vie comme de la
vôtre? et pensez-vous que, si véritablement votre gloire étoit
compromise, je ne trouverois pas, dans la résolution où je suis de
mourir avec vous, la force de consentir à tous vos périls? Mais encore
une fois, vous avez été souverainement injuste envers M. de Valorbe;
il est proscrit; à ce titre, votre inflexible fierté devroit
plier.--Eh bien! reprit Léonce, je ne dirai rien à M. de Lebensei que
vous ne l'entendiez; je ne puis d'ailleurs lui rien apprendre sur la
conduite que je dois tenir; ce qu'il feroit, je le ferai.--Je demande,
reprit M. de Lebensei, que l'on attende les informations que je vais
prendre sur tout ce qui concerne la situation de M. de Valorbe; dans
peu d'heures je la connoîtrai.
--M. de Lebensei nous quitta pour s'en occuper; mais en partant, il me
dit:--M. de Mondoville a raison à quelques égards, c'est M. de Valorbe
qui doit décider de cette affaire; voyez-le vous-même ce matin,
essayez de le calmer.--Je voulois à l'instant même passer dans
l'appartement de ma belle-soeur, où je devois trouver M. de Valorbe.
Léonce me retint et me dit:--La pitié que m'inspire un homme
malheureux, les torts que j'ai eus envers lui, la crainte de vous
compromettre, tous ces motifs mettent obstacle à la conduite simple,
qu'il est si convenable de suivre dans de semblables occasions; mais
je vous en conjure, mon amie, ne vous permettez pas en mon absence un
mot que je fusse forcé de désavouer: songez que l'on pourra croire que
j'approuve tout ce que vous direz, et soyez plus fière que sensible,
quand il s'agit de la réputation de votre ami. Je ne vous rappellerai
point que je la préfère à ma vie, je rougirois d'avoir besoin de vous
l'apprendre; mais quand votre sublime tendresse confond vos jours avec
les miens, j'ose d'autant plus compter sur l'élévation de votre
conduite; mon honneur sera le vôtre, et pour votre honneur, Delphine,
vous ne craindriez point la mort. Adieu; il faut que je vous quitte,
je dois rester chez moi tout le jour, pour y attendre des nouvelles de
M. de Valorbe.--Il y avoit tant de calme et de fierté dans l'accent de
Léonce, qu'un moment il me redonna des forces; mais elles
m'abandonnèrent bientôt quand j'entrai chez ma belle-soeur, et que j'y
vis M. de Valorbe.
Louise se retira dans son cabinet pour nous laisser seuls; je ne
savois de quelle manière commencer cette conversation: M. de Valorbe
avoit l'air tout-à-fait résolu à l'éviter; j'hésitois si je devois
essayer de lui parler avec franchise de mes sentimens pour Léonce;
quoiqu'il les connût, je craignois qu'il ne se blessât de leur aveu.
Je hasardai d'abord quelques mots sur les regrets qu'avoit éprouvés M.
de Mondoville, lorsqu'il avoit appris la situation fâcheuse dans
laquelle M. de Valorbe se trouvoit. Il répondit à ce que je disois
d'une manière générale, mais sans prononcer un seul mot qui pût faire
naître l'entretien que je désirois; et lui, qui manque souvent de
mesure quand il est irrité, s'exprimoit avec un ton ferme et froid qui
devoit m'ôter toute espérance. Je sentois néanmoins que la résolution
de M. de Valorbe pouvoit dépendre de l'inspiration heureuse, qui me
feroit trouver le moyen de l'attendrir. Il existait sans doute ce
moyen, j'implorois les lumières de mon esprit pour le découvrir, et
plus j'en avois besoin, plus je les sentois incertaines. Assez de
temps se passa, sans même que M. de Valorbe me permît de commencer; il
détournoit ce que je voulois lui dire, m'interrompoit, et repoussoit
de mille manières le sujet dont j'avois à parler: j'éprouvois une
contrainte douloureuse qu'il avoit l'art de prolonger. Enfin, je me
décidai à lui représenter d'abord le tort irréparable que me feroit
l'éclat d'un duel, et je lui demandai s'il étoit juste que le
sentiment qui m'avoit porté à lui donner un asile, fût si cruellement
puni; il sortit alors un peu de ses phrases insignifiantes pour me
répondre, et me dit que la cause de sa querelle avec M. de Mondoville,
ne pouvoit avoir été entendue que par un homme qu'il avoit cru
remarquer près de là, mais qu'il ne connoissoit pas. Je me hâtai de
lui dire ce que je croyois alors, et ce dont M. de Mondoville étoit
persuadé comme moi, c'est que cet homme étoit un de ses gens qui
s'approchoit de lui pour lui annoncer sa voiture, et qui n'avoit pas
eu la moindre idée de ce qui s'étoit passé. M. de Valorbe parut
réfléchir un moment à cette réponse et me dit ensuite:--Eh bien!
madame, si personne ne nous a ni vus, ni entendus, vous ne serez point
compromise, quoi qu'il puisse arriver entre M. de Mondoville et
moi.--Je n'avois pas prévu ce raisonnement, et je crois encore ce que
je soupçonnai dans le moment même; c'est que M. de Valorbe eut besoin
de se recueillir pour ne pas me laisser apercevoir qu'il étoit adouci
par l'idée que personne n'avoit été témoin de sa querelle avec Léonce:
néanmoins, quelle que fût la pensée qui traversa son esprit, il voulut
rompre la conversation, et se leva pour appeler mademoiselle
d'Albémar.
Elle vint; je ne savois plus que devenir, un froid mortel m'avoit
saisie; je voyois devant moi celui qui vouloit tuer ce que j'aime, et
ma langue se glaçoit quand je voulois l'implorer. Un billet de votre
mari me fut apporté dans cet instant; il me disoit qu'il étoit vrai
que les charges contre M. de Valorbe étoient très-sérieuses, qu'il
importait extrêmement qu'il quittât Paris sans délai, et que ce soir à
la nuit tombante il lui apporteroit un passe-port sous un faux nom,
qui lui permettrait de s'éloigner: il se flattoit ensuite de parvenir
à faire lever le mandat d'arrêt de M. de Valorbe; mais il insistoit
beaucoup sur l'importance dont il étoit pour lui de n'être pas pris
dans ce moment de fermentation. Je me hâtai de donner ce billet à M.
de Valorbe, et j'eus tort de ne pas lui cacher le mouvement d'espoir
que j'éprouvois, car il s'en aperçut; et s'offensant de ce que je
pouvois supposer que les dangers dont on le menaçoit auroient de
l'influence sur lui, il rentra dans sa chambre précipitamment, et en
sortit peu d'instans après, avec une lettre pour M. de Mondoville; il
la remit à un de mes gens, et lui dit assez haut pour que je
l'entendisse, de la porter à son adresse. Il revint ensuite vers nous;
ma pauvre belle-soeur étoit tremblante, et je me soutenois à peine.
On annonça qu'on avoit servi; nous allâmes à table tous les trois; M.
de Valorbe nous regardoit tour à tour Louise et moi, et le spectacle
de notre douleur lui donnoit assez d'émotion, quoiqu'il fit des
efforts pour la surmonter: il parla sans cesse pendant le dîner, avec
plus d'activité peut-être qu'on n'en a dans une résolution calme et
positive; il s'exaltoit d'une manière extraordinaire, par ses propres
discours et par le vin qu'il prenoit: nous étions devant lui immobiles
et pâles, sans prononcer un seul mot; nous sortîmes enfin de ce
supplice. Quel repas, juste ciel! c'étoit le banquet de la mort; il
parut lui-même presque honteux du rôle qu'il venoit de jouer, et se
sentit le besoin de s'en excuser.
--Vous m'avez secouru, me dit-il, et je vous afflige; mais jamais
affront plus sanglant ne mérita la vengeance d'un honnête homme!--A
ces mots, qui sembloient m'offrir au moins l'espoir d'être écoutée,
j'allois répondre, il m'arrêta; et, se livrant alors à son goût
naturel pour produire de grands effets, il me dit:--Tout est décidé.
J'ai écrit à M. de Mondoville, le rendez-vous est donné, ici même, à
six heures; nous partirons ensemble, nous nous arrêterons dans la
forêt de Senars, à dix lieues de Paris; là, l'un de nous doit périr.
Si M. de Mondoville meurt, je continuerai ma route avant d'être
reconnu; si c'est moi, il reviendra vers vous. Maintenant, vous le
voyez, les paroles irrévocables sont dites; rentrez dans votre
appartement, et souhaitez qu'il me tue; vous n'avez plus que cet
espoir.--Au moment où il me disoit ces effroyables paroles, la
pendule avoit déjà sonné cinq heures, son aiguille marchoit vers le
moment fixé, l'exactitude de Léonce n'étoit pas douteuse; ce départ,
cette forêt, les paroles sanglantes de M. de Valorbe, tout ajoutait à
l'horreur du duel. Ce que je craignois il y avoit quelques heures, ne
pouvoit se comparer encore à l'effroi dont j'étois pénétrée: ma tête
s'égaroit entièrement; la mort, la mort certaine de Léonce étoit
devant mes yeux, et son meurtrier me parloit.
Je ne sais quels cris de douleur échappèrent de mon sein; ils
excitèrent dans le coeur de M. de Valorbe un mouvement impétueux qui
le précipita à mes pieds.--Quoi! me dit-il, vous aimez Léonce, et vous
espérez que je ménagerai sa vie! Je rends grâce au ciel de l'insulte
qu'il m'a faite, elle me permet de punir une autre offense, et c'est
pour celle-là, oui, c'est pour celle-là, dit-il avec un frémissement
de rage, que je suis avide de son sang.--Dieu! qu'avez-vous fait,
m'écriai-je, des sentimens de générosité qui vous méritoient une si
haute estime? pouvez-vous souhaiter de m'épouser, quand mon coeur
n'est pas libre?--Oui, dit-il, je le souhaite encore; le temps vous
éclaireroit sur les sentimens que vous nourrissez au fond du coeur;
vous respecteriez vos devoirs envers moi; vous avez des qualités si
douces et si bonnes que, si j'étois votre époux, même avant d'avoir
obtenu votre amour, je serois le plus heureux des hommes: mais non, il
vous faut des victimes; vous en aurez, l'heure approche; quand le
temps aura prononcé, vous ne serez plus écoutée.--Élise, ne
frémissez-vous pas pour votre malheureuse amie? Ma tête s'égaroit; je
suppliai M. de Valorbe, je le crois, avec un accent, avec des paroles
de flamme; il repoussa tout, occupé d'une seule idée qui lui revenoit
sans cesse.--Que ferez-vous pour moi, s'écrioit-il, si je suis
déshonoré, si l'on sait l'outrage que j'ai reçu?--Rien ne sera connu,
répétai-je, rien!--Et si cette espérance est trompée, dites-moi,
s'écria-t-il avec fureur, dites-moi, vous qui ne m'offrez pas de
l'amour, comment vous ferez pour que je supporte la honte!--Jamais
elle ne vous atteindra, repris-je; mais si quelque peine pouvoit
résulter pour vous du sacrifice que vous m'auriez fait, le dévouement
de ma vie entière, reconnoissance, amitié, fortune, soins, tout ce que
je puis donner est à vous.--Tout ce que vous pouvez donner, créature
enchanteresse, interrompit-il; c'est toi qu'il faut posséder; tu
pourrois seule faire oublier même le déshonneur! tu as peur du sang,
tu veux écarter la mort...... Eh bien! eh bien! jure que je serai ton
époux, cette gloire, cette ivresse....--
En disant ces mots il me saisissoit la main avec transport; six heures
sonnèrent, une voiture s'arrêta à la porte, il ne restoit plus qu'un
instant pour éviter le plus grand des malheurs; tout ce qu'avoit dit
M. de Valorbe me persuadoit que sa résolution n'étoit pas
inébranlable, mais que jamais il n'y renonceroit, si je n'offrois pas
un prétexte quelconque à son amour-propre: il reprit avec plus
d'instance, en voyant que je me taisois, et me dit:--Permettez-moi de
prendre ce silence pour une réponse favorable; elle restera secrète
entre nous; je vous laisserai du temps; je n'abuserai point
tyranniquement d'un consentement arraché par le trouble....--Le bruit
de la voiture de Léonce entrant dans la cour se fit entendre; je puis
à peine me rappeler ce qui se passoit en ce moment dans mon âme
bouleversée, mais il me semble que je pensai qu'un scrupule insensé
pouvoit seul m'engager à parler, quand peut-être il sufisoit de me
taire pour sauver Léonce. La veille même, madame d'Artenas m'avoit
vivement grondée de ce qu'elle appelait mes insupportables qualités,
qui m'exposoient à tous les malheurs, sans me permettre jamais la
moindre habileté pour m'en tirer; ses conseils me revinrent, je
condamnai mon caractère, je m'ordonnai d'y manquer; enfin surtout,
enfin les paroles qui exposoient les jours de Léonce ne pouvoient
sortir de ma bouche. M. de Valorbe s'écria avec transport qu'il me
remercioit de mon silence; je ne le désavouai point. Je le trompai
donc; oui, grand Dieu! c'est la première fois que la dissimulation a
souillé mon coeur! Léonce parut!....
Quelle impression sa présence produisit sur tout ce qui étoit dans la
chambre! Ma bonne soeur détourna la tête pour lui cacher ses pleurs;
M. de Valorbe se hâta de recomposer son visage, et moi, qui ne savois
pas si je venois de sauver ce que j'aime, ou seulement de me rendre
indigne de lui, je pouvois à peine me soutenir. M. de Mondoville,
voulant abréger cette scène, après avoir salué ma soeur et moi, avec
cette grâce et cette noblesse que les indifférens même ne peuvent voir
sans en être charmés, pria M. de Valorbe de le conduire dans son
appartement: ils sortirent alors tous les deux, mes tourmens
redoublèrent; je n'avois pas revu Léonce depuis le matin, j'ignorois
ce que la journée avoit pu apporter de changemens dans ses
dispositions. Le silence dont je m'étois, hélas! trop adroitement
servie, avoit-il suffi pour désarmer M. de Valorbe? ou ne s'étoit-il
pas dit que, dans un tel moment, il ne devoit y attacher aucune
importance? Loin donc que ma douleur fût soulagée, elle étoit devenue
plus amère encore, par l'espérance que j'avois entrevue, et que le
temps n'avoit pu confirmer.
Ce jour, déjà si cruel, fut encore marqué par un hasard bien
malheureux: madame du Marset vint à ma porte demander mademoiselle
d'Albémar; et mes gens, qui n'avoient point reçu l'ordre de ma
belle-soeur, la laissèrent entrer. Elle arriva dans le salon même où
j'étois avec mademoiselle d'Albémar; elle venoit lui faire une visite,
et s'acquitter d'un de ces devoirs communs de la société, dont la
froideur et l'insipidité font un si cruel contraste avec les passions
violentes de l'âme. Représentez-vous, chère Élise, ce que je dus
éprouver pendant une demi-heure qu'elle resta chez ma soeur! je ne
pouvois m'en aller, parce que de l'a chambre où nous étions,
j'entendois au moins la voix de Léonce et de M. de Valorbe; je
m'assurois ainsi qu'ils étoient encore là, et je tâchois de deviner, à
leur accent plus ou moins élevé, s'ils s'apaisoient ou s'irritoient de
nouveau; mais je ne crois pas qu'il soit possible de se faire l'idée
de l'horrible gêne que m'imposoit la présence de madame du Marset!
voulant lui cacher mon trouble, et le trahissant encore plus;
répondant à ses questions sans les entendre, et par des mots qui
n'avoient sans doute aucun rapport avec ce qu'elle me disoit; car elle
marquoit à chaque instant son étonnement, et prolongeoit, je crois, sa
visite, par des intentions malignes et curieuses. Je ne sais combien
de temps le supplice auroit duré, si mademoiselle d'Albémar, ne
pouvant plus le supporter, n'eût pris sur elle de déclarer à madame du
Marset que j'étois encore très-souffrante de ma dernière maladie, et
que j'avois dans ce moment besoin de repos. Madame du Marset reçut ce
congé avec un air assez méchant, et je ne doute pas, d'après ce que
j'ai su depuis, qu'elle ne fût venue pour examiner ce qui se passoit
chez moi.
Quand elle fut sortie, Léonce ouvrit la porte et rentra avec M. de
Valorbe; je voulus le questionner, mais la violence que je m'étois
faite pendant la visite de madame du Marset, m'avoit jetée dans un tel
état, qu'en essayant de parler, je tombai comme sans vie aux pieds de
Léonce. Quand je revins à moi, on m'avoit transportée dans ma chambre;
Léonce tenoit une de mes mains, ma soeur l'autre, et ma petite Isore
pleuroit au pied de mon lit: il fut doux, ce moment, ma chère Élise,
où je me retrouvois au milieu de mes affections les plus chères, où
les regards de Léonce m'exprimoient un intérêt si tendre!--Ma douce
amie, me dit-il, pourquoi vous effrayer ainsi? tout est terminé, tout
l'est comme vous le désirez; calmez donc cette âme si sensible: ah!
vous m'aimez, je veux vivre, ne craignez rien pour moi.
Je lui demandai de me raconter ce qui venoit de se passer entre M. de
Valorbe et lui.--Je le croyois décidé, me dit-il, quand j'arrivai;
mais, comme j'avois vu M. de Lebensei, qui m'avoit donné de véritables
inquiétudes sur les dangers que couroit M. de Valorbe, j'étois disposé
à me prêter à la réconciliation, s'il la désiroit. Il a commencé par
me demander si je pouvois lui garantir que rien de ce qui étoit arrivé
hier au soir ne seroit jamais connu; je lui ai dit que je lui donnois
ma parole, en mon nom et de la part de M. de Lebensei, que le secret
seroit fidèlement gardé, et que je ne croyois pas que personne,
excepté lui et moi, en fût instruit. Il m'a fait encore quelques
questions, toujours relativement à la publicité possible de notre
aventure; je l'ai rassuré à cet égard, autant que je le suis moi-même,
sans pouvoir lui donner cependant une certitude positive; car j'étois
trop ému hier au soir, pour avoir rien remarqué de ce qui se passoit
autour de moi. M. de Valorbe a réfléchi quelques instans, puis il a
prononcé votre nom à demi-voix; il s'est arrêté, ne voulant pas sans
doute que je susse que vous seule décidiez de sa conduite dans cette
circonstance; vous seule aussi, ma Delphine, vous m'aviez inspiré les
mouvemens doux que j'éprouvois; votre souvenir étoit un ange de paix
entre nous deux. M. de Valorbe m'a tendu la main, après un moment de
silence, et je me suis permis alors de lui exprimer franchement et
vivement tous les regrets que j'éprouvois de mon impardonnable
vivacité. Nous sommes sortis alors pour vous rejoindre; depuis ce
moment je n'ai pensé qu'à vous secourir, et j'ai laissé M. de Lebensei
avec M. de Valorbe.
Comme Léonce nommoit votre mari, il ouvrit ma porte, et me dit avec
une vivacité qui ne lui est pas ordinaire:--Tout est prêt pour le
voyage de M. de Valorbe, il demande à vous voir un moment; il convient
de ne pas l'obliger à rendre M. de Mondoville témoin de sa douleur en
vous quittant, et rien n'est plus pressé que son départ.--Léonce
n'hésita point à se retirer, et M. de Lebensei, sans perdre un moment,
fit entrer M. de Valorbe. Je fus touchée en le voyant, il étoit
impossible d'avoir l'air plus malheureux; il s'approcha de mon lit, me
prit la main, et se mettant à genoux devant moi, il me dit à voix
basse:--Je pars, je ne sais ce que je vais devenir, peut-être suis-je
menacé des événemens les plus malheureux; que mon honneur me reste, et
je les supporterai tous! Souvenez-vous, cependant, que c'est à vous
seule que j'ai fait le sacrifice de la résolution la plus juste et la
plus nécessaire; songez, reprit-il en appuyant singulièrement sur
chacune de ses expressions, songez à ce que vous ferez pour moi, si
mon sort est perdu pour vous avoir obéi, pour m'être fié à vous. Je
rougis en écoutant ces paroles, qui me rappeloient un tort véritable.
M. de Valorbe vouloit rester encore; mais M. de Lebensei étoit si
impatient de son départ, qu'il interrompit d'autorité notre entretien.
M. de Valorbe se jeta sur ma main en la baignant de pleurs, et votre
mari l'emmena.
Dès que la voiture de M. de Valorbe fut partie, M. de Lebensei
remonta, et je lui demandai d'où lui venoit une agitation que je ne
lui avois jamais vue.--Hélas! me dit-il, je viens d'apprendre, comme
j'arrivois chez vous, que M. de Fierville a été témoin de la scène
d'hier au soir; il étoit sorti à pied, peu de momens après Léonce, de
la maison où ils avoient soupé ensemble; il s'est glissé derrière les
voitures pour n'être pas reconnu, et il a raconté aujourd'hui, dans un
dîner, tout ce qu'il avoit entendu; je craignois donc extrêmement que
M. de Valorbe ne le sût avant de partir, et que, changeant de dessein,
il ne restât, malgré tout ce qui pouvoit lui en arriver.--Ah, mon
Dieu! m'écriai-je, et M. de Valorbe ne sera-t-il pas déshonoré, pour
ne s'être pas battu avec Léonce?--M. de Lebensei chercha à dissiper
cette crainte, en m'assurant que l'on parviendroit à détruire l'effet
des propos de M. de Fierville; mais, tout en me calmant sur ce sujet,
il paroissoit troublé par une pensée qu'il n'a pas voulu me confier.
Je suis restée, lorsqu'il m'a quittée, dans un trouble cruel;
certainement je ne me repens pas d'avoir tout fait pour empêcher que
M. de Valorbe ne se battît avec Léonce; je suis loin de me croire liée
par un silence que doit excuser la violence de ma situation; ma soeur,
qui a été témoin de tout, m'assure que M. de Valorbe lui-même n'a pas
dû se persuader que je pusse prendre avec lui, dans l'état où j'étois,
le moindre engagement: si M. de Valorbe étoit malheureux, je ferois
pour lui certainement tout ce qui seroit en ma puissance; c'est en
vain, cependant, que je me raisonne ainsi depuis plusieurs heures; ma
joie est empoisonnée par cet instant de fausseté. Rien ne me feroit
consentir à l'avouer à Léonce, et cependant c'est pour lui...; il faut
donc que ce soit mal.... Je suis sûre que les plus cruelles peines me
viendront de là. Les fautes que le caractère fait commettre, sont
tellement d'accord avec la manière de sentir habituelle, qu'on finit
toujours par se les pardonner; mais quand on se trouve entraînée,
forcée même à un tort tout-à-fait en opposition avec sa nature, c'est
un souvenir importun, douloureux, et qu'on veut en vain écarter. Ne
m'en parlez jamais, je parviendrai peut-être à l'oublier.
Remerciez votre Henri, quand vous le verrez, de la parfaite amitié
qu'il m'a témoignée. Votre enfant est-il encore malade? ne pouvez-vous
pas le quitter? J'irai vous voir dès que je serai mieux; mais ce que
j'ai souffert m'a redonné la fièvre, on veut que je me ménage encore
quelque temps.