LETTRE IV.

Madame de Lebensei à M. de Lebensei.

Paris, ce 19 juin.

Tu peux m'envoyer chercher demain, mon cher Henri, pour retourner près

de toi. La belle-soeur de madame d'Albémar est arrivée depuis deux

jours. Delphine est mieux, malgré l'émotion très-vive que lui a causée

la présence de son amie; elle peut maintenant se passer de mes soins;

quoique mon amitié pour elle soit la plus tendre de toutes, j'ai

besoin de me retrouver dans notre doux intérieur: la vie m'est pénible

loin de mon époux et de mon enfant.

Madame d'Albémar a reçu une lettre de Léonce qui l'a un peu calmée, à

ce que je crois, car au milieu de nous, elle a eu quelque retour de

cet esprit aimable et piquant qui la rend si séduisante. Je ne pourrai

jamais te peindre la reconnoissance qui animoit les regards de Léonce,

à chaque mot qu'elle disoit. Depuis que nous craignons pour la vie de

Delphine, j'ai pris pour M. de Mondoville un intérêt véritable; chaque

jour il m'a donné une preuve nouvelle de la sensibilité la plus

profonde. Quand Delphine souffroit, Léonce se tenoit attaché aux

colonnes de son lit, dans un état de contraction qui étoit plus

effrayant encore que celui de son amie. Souvent il se plaçoit devant

elle, en l'observant avec des regards si fixes, si perçans, qu'il

pressentoit tout ce qu'elle alloit éprouver, et rendoit compte de son

mal aux médecins, avec une sagacité, avec une sollicitude qui étonnoit

leur longue habitude de la douleur. As-tu remarqué l'autre jour l'art

avec lequel il les interrogeoit, son besoin de savoir, ses efforts

pour écarter une réponse funeste? J'étois convaincue, en le voyant,

que si les médecins lui avoient prononcé que Delphine n'en reviendroit

pas, il seroit tombé mort à leurs pieds.

Depuis que tu nous as quittés, depuis que Delphine est presque

convalescente, il invente mille soins nouveaux, comme l'amie la plus

attentive; quand Delphine s'endort, il rougit et pâlit au moindre

bruit qui pourroit l'éveiller; s'il essaie de lui faire la lecture, et

que ses yeux se ferment en l'écoutant, il reste immobile à la même

place pendant des heures entières, repoussant de la main les signes

qu'on lui fait pour l'inviter à venir prendre l'air, et contemplant en

silence, avec des yeux mouillés de larmes, cette belle et touchante

créature que la mort a été si près de lui enlever. Enfin, je ne puis

m'empêcher d'excuser Delphine, en voyant comme elle est aimée.

La preuve touchante d'amitié que mademoiselle d'Albémar a donnée à sa

belle-soeur, lui a causé beaucoup de joie; mais il m'a paru que M. de

Mondoville étoit extrêmement troublé de l'arrivée de mademoiselle

d'Albémar. Il s'imagine, je crois, qu'elle vient pour emmener

Delphine, et si j'en juge par quelques mots qu'il a dits, ce projet ne

s'accomplira pas facilement; cependant il seroit peut-être nécessaire

qu'elle s'éloignât pendant quelque temps. Une femme de mes amies m'a

assuré qu'on commencoit à dire assez de mal d'elle dans le monde; on a

rencontré Léonce une fois revenant très-tard de Bellerive; les visites

qu'il y faisoit chaque soir sont connues; la chaleur avec laquelle il

a pris la défense de Delphine, lorsqu'elle s'est dévouée si

généreusement pour nous, a donné de la consistance aux soupçons vagues

qui existoient déjà. On se souvient encore des bruits qui ont été

répandus sur M. de Serbellane; et quoique la noble démarche de madame

d'Ervins, avant de prendre le voile, les ait formellement démentis, tu

sais bien que dans un pays où l'on n'écoute point la réponse, une

justification ne sert presque à rien. La première accusation fait

perdre à une femme la pureté parfaite de sa réputation; elle pourrait

la recouvrer, dans une société qui mettroit assez d'importance à la

vertu pour chercher à savoir la vérité; mais à Paris l'on ne veut pas

s'en donner la peine. Tu sais braver, mon cher Henri, toutes ces

défaveurs de l'opinion, dont nous sommes tous les deux plus victimes

que personne; mais Léonce n'a point à cet égard un caractère aussi

fort que le tien. Ne vaudroit-il pas mieux pour Delphine ne pas le

mettre à cette épreuve!

Au reste, M. de Mondoville ne se doute pas du murmure encore sourd qui

menace la considération de celle qu'il aime. Il n'a point été dans le

monde depuis que Delphine est malade, il partage sa vie entre elle et

sa femme, et je le crois fort occupé du désir de captiver la

bienveillance de mademoiselle d'Albémar. Il lui-montre, une déférence

et des égards dont elle est fort reconnoissante; ses désavantages

naturels lui font éprouver une telle timidité, qu'elle a besoin d'être

encouragée pour oser seulement entrer dans une chambre, et y prononcer

à voix basse quelques mots toujours spirituels, mais dont elle a

constamment l'air de douter.

Mon ami, quel malheur que d'être ainsi privée de toute confiance en

soi-même, et de ne pouvoir inspirer à aucun homme l'affection qui

l'engageroit à vous servir d'appui! Si j'avois eu la figure et la

taille de mademoiselle d'Albémar, vainement mon coeur et mon esprit

eussent été les mêmes, je t'aurois aimé sans que jamais ton amour eût

récompensé le mien.

Delphine · 第 178 / 322 题