Delphine à mademoiselle d'Albémar.
Bellerive, ce 2 juin.
Si je ne suis pas encore tout-à-fait indigne de vous, ma Louise, je ne
sais à quel secours du ciel je le dois. Méritois-je ce secours, après
des momens si coupables? Non, sans doute, mais il m'a été donné pour
me livrer à la douleur, pour expier par mes regrets, ce jour où mes
sentiment ont profané tout ce qu'il y a de plus respectable au monde.
Je suis bien malade; on me croit en danger, on me défend d'écrire;
mais si je dois mourir, je veux que vous connoissiez les dernières
heures que j'ai passées. Elles ont été terribles! que le souvenir en
demeure déposé dans votre sein! Apprenez quels sont les efforts qui
peut-être ont précédé la fin de ma vie! Je crains que ma fièvre ne me
fasse tomber dans le délire; je n'ai peut-être plus que quelques
instans pour recueillir mes pensées, je vous les consacre encore.
Aimez-moi! Si je meurs, je puis être pardonnée.
Léonce, à regret, s'étoit enfin décidé à m'accompagner comme le
désiroit madame d'Ervins; nous arrivons à la porte du couvent où je
l'avois conduite la veille, et près duquel demeuroit son confesseur;
un homme m'y attendoit, pour me remettre une lettre d'elle qui
m'apprenoit qu'elle seroit reçue novice, dans quel lieu, juste ciel!
dans l'église même où j'ai vu Léonce se marier! Thérèse me l'avoit
caché, mais c'étoit sur ce moyen qu'elle comptoit, pour triompher de
notre amour. J'hésitai, je l'avoue, si je continuerois ma route; mais
la fin de la lettre de Thérèse étoit tellement pressante, elle me
disoit avec tant de force qu'elle avoit besoin de me revoir encore,
que je lui percerois le coeur en la privant dans un tel moment de la
présence de sa seule amie, que je n'eus pas le courage de la refuser.
Léonce, cette fois, voyant dans quel état d'émotion j'étois, insista
pour ne pas m'abandonner seule à cette épreuve douloureuse. J'étois
déjà dans un tel trouble que je cessai de vouloir, et je me laissai
conduire sans réflexion ni résistance.
Pendant la route qui nous restoit encore à faire, nous gardâmes l'un
et l'autre le plus profond silence; néanmoins, à l'instant où ma
voiture tourna dans le chemin qui conduit à l'église de Sainte-Marie,
Léonce reconnoissant les lieux qu'il ne pouvoit oublier, dit avec un
profond soupir:--C'étoit ainsi que j'allois avec Matilde; elle étoit
là, s'écria-t-il en montrant ma place: oh! pourquoi suis-je venu! Je
ne puis!...--Il sembloit vouloir fuir; mais en me regardant, ma pâleur
et mon tremblement le frappèrent sans doute, car, s'arrêtant tout à
coup, il ajouta:--Non, pauvre malheureuse, tu souffres, je ne te
laisserai point souffrir seule, appuie-toi sur ton ami.--Nous
descendîmes de la voiture; l'église étoit fermée pour tout le monde,
excepté pour nous: un vieux prêtre vint à notre rencontre, et se
souvenant mal des deux personnes qu'on l'avoit chargé de recevoir, il
me dit en montrant Léonce: Madame, monsieur est sans doute votre
mari?--Ah! Louise, ce mot si simple réveilloit tant de regrets et de
remords, que je restai comme immobile devant la porte de l'église,
n'osant en franchir le seuil.--Léonce prit la parole avec
précipitation:--Je suis le parent de madame, répondit-il;--et
m'entraînant après lui, nous entrâmes.
Le prêtre nous fit asseoir sur un banc peu éloigné de la grille du
choeur. Léonce se plaça de manière qu'il ne pût apercevoir l'autel
devant lequel il s'étoit marié; sa respiration étoit haute et
précipitée; moi, j'avois couvert mes yeux de mon mouchoir, je ne
voyois rien, je pensois à peine, j'éprouvois seulement une agitation
intérieure, une terreur sans objet fixe, qui troubloit entièrement mes
réflexions. L'une des portes qui conduisoient dans l'intérieur du
couvent s'ouvrit; des religieuses couvertes d'un voile noir, suivies
par l'infortunée Thérèse, vêtue d'une robe blanche, s'avancent à
quelque distance de nous, dans un profond silence; Thérèse s'appuyoit
sur le bras de son confesseur; mais ses pas n'étoient point
chancelans, on pouvoit même remarquer qu'une exaltation extraordinaire
les rendoit trop rapides; pendant qu'elle marchoit, les prêtres
chantoient un psaume lugubre, qu'accompagnoit un orgue assez doux;
Thérèse quitta les religieuses pour venir vers moi; elle me serra la
main avec une expression que je ne pourrai jamais oublier, et tendant
une lettre à Léonce, elle lui dit à voix basse:--Quand la barrière
éternelle sera refermée sur moi, lisez ce papier, dans cette église
même, à la lueur de cette lampe qui brûle à quelques pas de l'autel où
vous avez prononcé d'irrévocables sermens. Écoutez, pour vous préparer
à ce que j'ose vous demander, les chants des religieuses qui vont
consacrer mon entrée dans leur asile; quand ils auront cessé, je
n'existerai plus pour le monde; mais, si vous exaucez mes prières,
vous me réconcilierez avec Dieu; je ne serai plus coupable devant lui
de votre perte à tous les deux; et toi, mon amie, me dit-elle, tu vois
où l'amour m'a conduite, fuis mon exemple, adieu.--En achevant ces
mots, elle s'approcha de la grille du choeur, tourna la tête encore
une fois vers moi, et dans le moment où cette grille alloit nous
séparer pour toujours, elle me fit un dernier signe, comme sur les
confins de la terre et du ciel. Je crus la voir passer de la vie à la
mort, et dans l'éloignement, elle m'apparoissoit telle qu'une ombre
légère, déjà revêtue de l'immortalité.
Léonce étoit resté immobile, tenant à la main la lettre de
Thérèse.--Que contient-elle? me dit-il avec l'accent le plus sombre;
que voulez-vous de moi? Seriez-vous d'accord avec elle?--Je vous en
conjure! interrompis-je, obéissez à la prière de Thérèse, ne lisez
point encore ce qu'elle vous écrit! Donnez un moment à la pitié pour
elle! Je suis là, près de vous, mon ami; ah! pleurons encore quelques
instans sans amertume!--Léonce, placé derrière moi, posa sa main sur
le pilier qui me servoit d'appui; ma tête tomba sur cette main
tremblante, et ce mouvement, je crois, suspendit quelque temps son
agitation. La musique continua; l'impression qu'elle me causoit me
plongea dans une rêverie extraordinaire, dont je n'ai pu conserver que
des souvenirs confus; bientôt j'entendis les sanglots étouffés de mon
malheureux ami, et je m'abandonnai sans contrainte à mes larmes.
J'invoquai Dieu pour mourir dans cette situation, elle étoit pleine de
délices; je n'imposois plus rien à mon âme, elle se livroit à une
émotion sans bornes; il me sembloit que j'allois expirer à force de
pleurs, et que ma vie s'éteignoit dans un excès immodéré
d'attendrissement et de pitié. Je ne sais combien de temps dura cette
sorte d'extase, mais je n'en fus tirée que par le bruit que firent les
rideaux du choeur, lorsqu'on les ferma. La cérémonie terminée, les
religieuses et les prêtres s'étant retirés, nous n'entendîmes plus,
nous ne vîmes plus personne, et nous nous trouvâmes seuls dans
l'église, Léonce et moi.
Léonce, sans quitter ma main, s'approcha de la lumière, et lut la
prière solennelle, éloquente et terrible, que Thérèse lui adressoit,
pour l'engager à sauver mon âme, en rompant nos liens, et en cessant
de nous voir. Je ne pus en saisir que quelques paroles, qu'il répétoit
en frémissant. A peine l'eut-il finie que, levant sur moi des yeux
pleins de douleur et de reproches, il me dit:--Est-ce vous qui avez
combiné ces émotions funestes? Est-ce vous qui avez résolu de me
quitter?--Consentez, lui dis-je avec effort, consentez à mon absence.
Léonce, je t'en conjure, cède à la voix du ciel que Thérèse t'a fait
entendre! Ne sens-tu pas que les forces de mon âme sont épuisées? Il
faut que je m'éloigne, ou que je devienne criminelle! Un plus long
combat n'est pas en ma puissance! Saisissons cet instant!...--Il est
donc vrai, reprit Léonce, il est donc vrai que vous avez formé le
dessein de me quitter! que tant de jours passés ensemble n'ont point
laissé de trace dans votre coeur! Oui! c'en est fait! il n'y aura plus
sur cette terre une heure de repos pour moi! Et quand devoit-elle
commencer, cette séparation?--A l'heure même! m'écriai-je; tout est
prêt, l'on m'attend, laissez-moi partir, que ce lieu soit témoin de ce
noble effort!--Il sera témoin, s'écria-t-il, de ma mort; je me sens
abattu, je n'ai plus l'espérance qui pourroit m'aider à triompher de
votre dessein! Je me suis trompé! vous n'avez pas d'amour! vous n'en
avez pas! vous pouvez partir. Eh bien! le sacrifice est fait, vous le
pouvez. Adieu.
--Louise, jamais la douleur de Léonce n'avoit été si profonde et si
touchante; elle avoit changé son caractère. Il n'essayoit pas de me
retenir; mais je voyois dans son regard une expression funeste, une
désignation sombre qui me glaçoit de terreur. J'essayai de lui parler,
il ne me répondoit plus; je ne pouvois supporter qu'il eût cessé de
croire à ma passion pour lui; dix fois il en repoussa l'assurance, et
sembloit craindre les sentimens les plus doux, comme si, décidé à
mourir, il avoit eu peur de regretter la vie. Enfin, un accent plus
tendre le ranima tout à coup, mais pour lui rendre un égarement non
moins effrayant que l'accablement dont il sortoit. Eh bien! me dit-il,
si tu veux que je croie à ton amour, si tu veux que je vive, il en
existe encore un moyen! Il peut seul expier ce que tu m'as fait
souffrir! il peut seul prévenir les tourmens qui m'attendent! Il faut
te lier à l'instant même par un serment que tu nommeras sacrilège,
mais sans lequel aucune puissance humaine ne peut me faire consentir à
la vie.--Que veux-tu de moi? lui dis-je épouvantée; ne sais-tu pas que
je t'adore? n'es-tu pas le souverain de ma vie?--Qui pourroit compter,
me répondit-il avec amertume, qui pourroit compter sur ton âme
incertaine, combattue, toujours prête à m'échapper? Il n'est qu'un
lien sur la terre, il n'en est qu'un qui puisse répondre de toi! Et ce
moment de désespoir est le dernier où la passion toujours repoussée,
toujours vaincue par chaque nouveau repentir, puisse te demander,
puisse obtenir l'engagement de l'amour. Qu'il soit donné dans ces
lieux mêmes dont tu invoques sans cesse contre moi les cruels
souvenirs! que l'horreur même de ce séjour consacre ta promesse ou ton
refus irrévocable. Viens, suis-moi.--Je sentois qu'il vouloit
m'entraîner vers l'autel fatal, près de la colonne derrière laquelle
j'avois été témoin de son malheureux mariage; nous en étions encore à
quelques pas, et je m'appuyois sur l'un des tombeaux que des regrets
pieux ont consacrés dans cette église.
--Restons ici, dis-je à Léonce, reposons-nous près des morts.--Non, me
dit-il avec une voix qui retentit encore dans tout mon être, ne
résiste point, suis mes pas.--Les forces me manquoient, il passa son
bras autour de moi, et entraînée par lui, je me trouvai précisément en
face de l'autel où le sacrifice de mon sort avoit été accompli. Je
regardai Léonce, cherchant à découvrir sa pensée; ses cheveux étaient
défaits, sa beauté, plus remarquable que dans aucun moment de sa vie,
avoit pris un caractère surnaturel, et me pénétroit à la fois de
crainte et d'amour.--Donne-moi ta main, s'écria-t-il, donne-la-moi;
s'il est vrai que tu m'aimes, tu dois, infortunée, tu dois avoir
besoin comme moi de bonheur; jure sur cet autel, oui, sur cet autel
même dont il faut à jamais écarter le fantôme horrible d'un hymen
odieux; jure de ne plus connoître d'autres liens, d'autres devoirs que
l'amour; fais serment d'être à ton amant, ou je brise à tes yeux ma
tête sur ces degrés de pierre, qui feront rejaillir mon sang jusqu'à
toi; c'en est trop de douleurs; c'en est trop de combats; c'est dans
ce sanctuaire, triste asile des larmes, que j'ose déclarer que je suis
las de souffrir! je veux être heureux, je le veux; la trace de mes
chagrins es trop profonde; rien ne peut faire cesser mes craintes; je
te verrai toujours prête à m'échapper, si des liens chers et sacrés ne
me répondent pas de notre union; le poids que je soulève pour respirer
l'air m'oppresse trop péniblement; il faut que je m'enivre des
plaisirs de la vie, ou que la mort m'arrache à ses peines. Si tu me
refuses, Delphine, tiens, les lieux sont bien choisis; sous ces
marbres sont des tombeaux, indique la pierre que tu me destines,
fais-y graver quelques lignes, et tu seras quitte envers mon sort; que
reste-t-il de tant d'hommes infortunés comme moi? des inscriptions
presque effacées sur lesquelles le hasard porte encore quelquefois nos
yeux inattentifs. Delphine, la mort est sous nos pas, repousse ton
amant dans l'abîme, ou viens te jeter dans ses bras; il t'enlèvera
loin de ces voûtes funestes, et nous retrouverons ensemble et le ciel
et l'amour.--
Ses regards me causoient une terreur inexprimable; je lui
dis:--Léonce, sortons d'ici; je ne partirai pas; que veux-tu de moi?
sortons d'ici.--Non! s'écria-t-il en me retenant avec violence, dans
une heure tu reprendras sur moi ton funeste empire; je recommencerai
cette misérable vie de tourmens, de craintes, de regrets; non, ce jour
terminera cette existence insupportable; ton âme doit sentir en cet
instant ce qu'elle peut pour moi: si tu résistes à l'état où je suis,
au trouble qu'il te cause, c'en est fait, nos noeuds sont brisés. Fais
le serment que j'exige, ou laisse-moi; reviens seulement demain à la
même heure, les prêtres chanteront pour moi les mêmes hymnes que pour
ton amie, tu seras seule au monde. Delphine, pauvre Delphine! ainsi
séparée de tout ce qui te fut cher, ne regretteras-tu donc pas le
malheureux insensé qui t'a si tendrement aimée?--Louise, mon coeur
s'égaroit.--Cruel! m'écriai-je, quoi! c'est dans ce lieu même que tu
peux exiger une semblable promesse! Oses-tu donc profaner tout ce
qu'il y a de saint sur la terre?
--Je veux, reprit Léonce, te lier pour jamais; je veux affranchir ton
âme violemment et sans retour, de tous les scrupules vains qui la
retiennent encore. Delphine, si nous étions au bout du monde, si les
volcans avoient englouti la terre qui nous donna naissance, les hommes
que nous avons connus, croirois-tu faire un crime en t'unissant à ton
amant? Eh bien! oublie l'univers, il n'est plus, il ne reste que notre
amour. Tu ne l'as jamais connu, l'amour, fille du ciel! aucun mortel
n'a possédé tes charmes. Quand ton âme sera tout entière livrée à moi,
tu m'aimeras d'une affection que tu ne peux encore comprendre; il
naîtra pour nous deux une seule et même vie, dont nos existences
séparées n'ont pu te donner l'idée. Dis-moi donc, ne sens-tu pas ce
que j'éprouve, un élan du coeur vers la félicité suprême, un délire
d'espérance qu'on ne pourroit tromper sans que l'avenir fût flétri
pour toujours? Écoute, Delphine, si tu sors de ces lieux sans que ta
volonté soit vaincue, sans que tes desseins soient irrévocablement
changés, j'en ai le pressentiment, tout est fini pour moi; tu auras
horreur de ma violence, tu ne te souviendras que d'elle. Delphine,
c'en est fait, prononce, jamais la mort ne fut plus près de moi! Quand
tout mon sang, s'écria-t-il en frappant avec violence sa poitrine,
quand tout mon sang sortit de cette blessure, j'avois mille fois plus
de chances de vie qu'en cet instant!--Qui pourroit, juste ciel, se
faire l'idée de l'expression de Léonce alors! il étoit tellement hors
de lui-même, que je ne doutai pas du plus funeste dessein. J'allois
perdre tout sentiment de moi-même, j'allois promettre, dans le
sanctuaire des vertus, d'oublier tous mes devoirs; je me jetai à
genoux cependant, par une dernière inspiration secourable, et
j'adressai à Dieu la prière, qui, sans doute, a été entendue.
--O Dieu! m'écriai-je, éclairez-moi d'une lumière soudaine! tous les
souvenirs, toutes les réflexions de ma vie ne me servent plus; il me
semble qu'il se passe en moi des transports inouïs qu'aucun devoir
n'avoit prévus; si tant d'amour est une excuse à vos yeux, si, quand
de tels sentimens peuvent exister, vous n'exigez pas des forces
humaines de les combattre, suspendez cet effroi que j'éprouve encore,
pour un serment que je crois impie! éloignez le remords de mon âme, et
qu'oubliant tout ce que j'avois respecté, je fasse ma gloire, ma
vertu, ma religion du bonheur de ce que j'aime. Mais si c'est un crime
que ce serment, demandé avec tant de fureur, ô mon Dieu! ne me
condamnez pas du moins à voir souffrir Léonce; anéantissez-moi à
l'instant, dans ce temple saint tout rempli de votre présence! des
sentimens d'une égale force s'emparent tour à tour de mon âme, vous
pouvez seul faire cesser cette incertitude horrible. O mon Dieu! la
paix du coeur, ou la paix des tombeaux, je l'appelle, je
l'invoque....--Je ne sais ce que j'éprouvai alors, mais la violence de
mes émotions surpassant mes forces, je crus que j'allois mourir, et
frappée de l'idée qu'il y avoit quelque chose de surnaturel dans cet
effet de ma prière, en perdant connoissance, je pus encore articuler
ces mots:--O mon Dieu! vous m'exaucez.--
Léonce m'a dit depuis, qu'il se persuada, comme moi, que j'étois
frappée par un coup du ciel, et qu'en me relevant dans ses bras, il
douta quelques instans de ma vie: il me porta jusqu'à ma voiture, et
j'arrivai à Bellerive, sans avoir repris mes sens. Lorsque j'ouvris
les yeux, je trouvai Léonce au pied de mon lit; je fus long-temps sans
me rappeler ce qui s'étoit passé; comme le jour commençoit à paroître,
mes souvenirs revinrent par degrés, je frémis de ce qu'ils me
retracèrent. Le remords, la honte, une vive impression de terreur me
saisit, en me rappelant dans quel lieu l'on m'avoit demandé des
sermens criminels; je détournai mes regards de Léonce, je le conjurai
de me quitter, de retourner chez lui calmer l'inquiétude que son
absence devoit causer à Matilde; je vis à son trouble qu'il craignoit
les résolutions que je pourrois former, je lui jurai de l'attendre ce
soir. Oh! je ne puis pas partir, je n'ai plus la force de rien.
Louise, je crois, en effet, que ma prière a été réellement exaucée; ce
que j'éprouve ressemble aux approches de la mort. J'ai pu du moins
écrire jusqu'à la fin ce récit terrible; vous saurez, quoi qu'il
m'arrive, quel combat j'ai soutenu, quelles douleurs.....ah! ce seront
les dernières. Adieu, Louise; ma main tremble, je sens ma raison
troublée; avec mes dernières forces, avec mon dernier accent, je vous
dis encore que je vous aime.