LETTRE XLIX.

Delphine à mademoiselle d'Albémar.

Bellerive, ce 2 juin.

Si je ne suis pas encore tout-à-fait indigne de vous, ma Louise, je ne

sais à quel secours du ciel je le dois. Méritois-je ce secours, après

des momens si coupables? Non, sans doute, mais il m'a été donné pour

me livrer à la douleur, pour expier par mes regrets, ce jour où mes

sentiment ont profané tout ce qu'il y a de plus respectable au monde.

Je suis bien malade; on me croit en danger, on me défend d'écrire;

mais si je dois mourir, je veux que vous connoissiez les dernières

heures que j'ai passées. Elles ont été terribles! que le souvenir en

demeure déposé dans votre sein! Apprenez quels sont les efforts qui

peut-être ont précédé la fin de ma vie! Je crains que ma fièvre ne me

fasse tomber dans le délire; je n'ai peut-être plus que quelques

instans pour recueillir mes pensées, je vous les consacre encore.

Aimez-moi! Si je meurs, je puis être pardonnée.

Léonce, à regret, s'étoit enfin décidé à m'accompagner comme le

désiroit madame d'Ervins; nous arrivons à la porte du couvent où je

l'avois conduite la veille, et près duquel demeuroit son confesseur;

un homme m'y attendoit, pour me remettre une lettre d'elle qui

m'apprenoit qu'elle seroit reçue novice, dans quel lieu, juste ciel!

dans l'église même où j'ai vu Léonce se marier! Thérèse me l'avoit

caché, mais c'étoit sur ce moyen qu'elle comptoit, pour triompher de

notre amour. J'hésitai, je l'avoue, si je continuerois ma route; mais

la fin de la lettre de Thérèse étoit tellement pressante, elle me

disoit avec tant de force qu'elle avoit besoin de me revoir encore,

que je lui percerois le coeur en la privant dans un tel moment de la

présence de sa seule amie, que je n'eus pas le courage de la refuser.

Léonce, cette fois, voyant dans quel état d'émotion j'étois, insista

pour ne pas m'abandonner seule à cette épreuve douloureuse. J'étois

déjà dans un tel trouble que je cessai de vouloir, et je me laissai

conduire sans réflexion ni résistance.

Pendant la route qui nous restoit encore à faire, nous gardâmes l'un

et l'autre le plus profond silence; néanmoins, à l'instant où ma

voiture tourna dans le chemin qui conduit à l'église de Sainte-Marie,

Léonce reconnoissant les lieux qu'il ne pouvoit oublier, dit avec un

profond soupir:--C'étoit ainsi que j'allois avec Matilde; elle étoit

là, s'écria-t-il en montrant ma place: oh! pourquoi suis-je venu! Je

ne puis!...--Il sembloit vouloir fuir; mais en me regardant, ma pâleur

et mon tremblement le frappèrent sans doute, car, s'arrêtant tout à

coup, il ajouta:--Non, pauvre malheureuse, tu souffres, je ne te

laisserai point souffrir seule, appuie-toi sur ton ami.--Nous

descendîmes de la voiture; l'église étoit fermée pour tout le monde,

excepté pour nous: un vieux prêtre vint à notre rencontre, et se

souvenant mal des deux personnes qu'on l'avoit chargé de recevoir, il

me dit en montrant Léonce: Madame, monsieur est sans doute votre

mari?--Ah! Louise, ce mot si simple réveilloit tant de regrets et de

remords, que je restai comme immobile devant la porte de l'église,

n'osant en franchir le seuil.--Léonce prit la parole avec

précipitation:--Je suis le parent de madame, répondit-il;--et

m'entraînant après lui, nous entrâmes.

Le prêtre nous fit asseoir sur un banc peu éloigné de la grille du

choeur. Léonce se plaça de manière qu'il ne pût apercevoir l'autel

devant lequel il s'étoit marié; sa respiration étoit haute et

précipitée; moi, j'avois couvert mes yeux de mon mouchoir, je ne

voyois rien, je pensois à peine, j'éprouvois seulement une agitation

intérieure, une terreur sans objet fixe, qui troubloit entièrement mes

réflexions. L'une des portes qui conduisoient dans l'intérieur du

couvent s'ouvrit; des religieuses couvertes d'un voile noir, suivies

par l'infortunée Thérèse, vêtue d'une robe blanche, s'avancent à

quelque distance de nous, dans un profond silence; Thérèse s'appuyoit

sur le bras de son confesseur; mais ses pas n'étoient point

chancelans, on pouvoit même remarquer qu'une exaltation extraordinaire

les rendoit trop rapides; pendant qu'elle marchoit, les prêtres

chantoient un psaume lugubre, qu'accompagnoit un orgue assez doux;

Thérèse quitta les religieuses pour venir vers moi; elle me serra la

main avec une expression que je ne pourrai jamais oublier, et tendant

une lettre à Léonce, elle lui dit à voix basse:--Quand la barrière

éternelle sera refermée sur moi, lisez ce papier, dans cette église

même, à la lueur de cette lampe qui brûle à quelques pas de l'autel où

vous avez prononcé d'irrévocables sermens. Écoutez, pour vous préparer

à ce que j'ose vous demander, les chants des religieuses qui vont

consacrer mon entrée dans leur asile; quand ils auront cessé, je

n'existerai plus pour le monde; mais, si vous exaucez mes prières,

vous me réconcilierez avec Dieu; je ne serai plus coupable devant lui

de votre perte à tous les deux; et toi, mon amie, me dit-elle, tu vois

où l'amour m'a conduite, fuis mon exemple, adieu.--En achevant ces

mots, elle s'approcha de la grille du choeur, tourna la tête encore

une fois vers moi, et dans le moment où cette grille alloit nous

séparer pour toujours, elle me fit un dernier signe, comme sur les

confins de la terre et du ciel. Je crus la voir passer de la vie à la

mort, et dans l'éloignement, elle m'apparoissoit telle qu'une ombre

légère, déjà revêtue de l'immortalité.

Léonce étoit resté immobile, tenant à la main la lettre de

Thérèse.--Que contient-elle? me dit-il avec l'accent le plus sombre;

que voulez-vous de moi? Seriez-vous d'accord avec elle?--Je vous en

conjure! interrompis-je, obéissez à la prière de Thérèse, ne lisez

point encore ce qu'elle vous écrit! Donnez un moment à la pitié pour

elle! Je suis là, près de vous, mon ami; ah! pleurons encore quelques

instans sans amertume!--Léonce, placé derrière moi, posa sa main sur

le pilier qui me servoit d'appui; ma tête tomba sur cette main

tremblante, et ce mouvement, je crois, suspendit quelque temps son

agitation. La musique continua; l'impression qu'elle me causoit me

plongea dans une rêverie extraordinaire, dont je n'ai pu conserver que

des souvenirs confus; bientôt j'entendis les sanglots étouffés de mon

malheureux ami, et je m'abandonnai sans contrainte à mes larmes.

J'invoquai Dieu pour mourir dans cette situation, elle étoit pleine de

délices; je n'imposois plus rien à mon âme, elle se livroit à une

émotion sans bornes; il me sembloit que j'allois expirer à force de

pleurs, et que ma vie s'éteignoit dans un excès immodéré

d'attendrissement et de pitié. Je ne sais combien de temps dura cette

sorte d'extase, mais je n'en fus tirée que par le bruit que firent les

rideaux du choeur, lorsqu'on les ferma. La cérémonie terminée, les

religieuses et les prêtres s'étant retirés, nous n'entendîmes plus,

nous ne vîmes plus personne, et nous nous trouvâmes seuls dans

l'église, Léonce et moi.

Léonce, sans quitter ma main, s'approcha de la lumière, et lut la

prière solennelle, éloquente et terrible, que Thérèse lui adressoit,

pour l'engager à sauver mon âme, en rompant nos liens, et en cessant

de nous voir. Je ne pus en saisir que quelques paroles, qu'il répétoit

en frémissant. A peine l'eut-il finie que, levant sur moi des yeux

pleins de douleur et de reproches, il me dit:--Est-ce vous qui avez

combiné ces émotions funestes? Est-ce vous qui avez résolu de me

quitter?--Consentez, lui dis-je avec effort, consentez à mon absence.

Léonce, je t'en conjure, cède à la voix du ciel que Thérèse t'a fait

entendre! Ne sens-tu pas que les forces de mon âme sont épuisées? Il

faut que je m'éloigne, ou que je devienne criminelle! Un plus long

combat n'est pas en ma puissance! Saisissons cet instant!...--Il est

donc vrai, reprit Léonce, il est donc vrai que vous avez formé le

dessein de me quitter! que tant de jours passés ensemble n'ont point

laissé de trace dans votre coeur! Oui! c'en est fait! il n'y aura plus

sur cette terre une heure de repos pour moi! Et quand devoit-elle

commencer, cette séparation?--A l'heure même! m'écriai-je; tout est

prêt, l'on m'attend, laissez-moi partir, que ce lieu soit témoin de ce

noble effort!--Il sera témoin, s'écria-t-il, de ma mort; je me sens

abattu, je n'ai plus l'espérance qui pourroit m'aider à triompher de

votre dessein! Je me suis trompé! vous n'avez pas d'amour! vous n'en

avez pas! vous pouvez partir. Eh bien! le sacrifice est fait, vous le

pouvez. Adieu.

--Louise, jamais la douleur de Léonce n'avoit été si profonde et si

touchante; elle avoit changé son caractère. Il n'essayoit pas de me

retenir; mais je voyois dans son regard une expression funeste, une

désignation sombre qui me glaçoit de terreur. J'essayai de lui parler,

il ne me répondoit plus; je ne pouvois supporter qu'il eût cessé de

croire à ma passion pour lui; dix fois il en repoussa l'assurance, et

sembloit craindre les sentimens les plus doux, comme si, décidé à

mourir, il avoit eu peur de regretter la vie. Enfin, un accent plus

tendre le ranima tout à coup, mais pour lui rendre un égarement non

moins effrayant que l'accablement dont il sortoit. Eh bien! me dit-il,

si tu veux que je croie à ton amour, si tu veux que je vive, il en

existe encore un moyen! Il peut seul expier ce que tu m'as fait

souffrir! il peut seul prévenir les tourmens qui m'attendent! Il faut

te lier à l'instant même par un serment que tu nommeras sacrilège,

mais sans lequel aucune puissance humaine ne peut me faire consentir à

la vie.--Que veux-tu de moi? lui dis-je épouvantée; ne sais-tu pas que

je t'adore? n'es-tu pas le souverain de ma vie?--Qui pourroit compter,

me répondit-il avec amertume, qui pourroit compter sur ton âme

incertaine, combattue, toujours prête à m'échapper? Il n'est qu'un

lien sur la terre, il n'en est qu'un qui puisse répondre de toi! Et ce

moment de désespoir est le dernier où la passion toujours repoussée,

toujours vaincue par chaque nouveau repentir, puisse te demander,

puisse obtenir l'engagement de l'amour. Qu'il soit donné dans ces

lieux mêmes dont tu invoques sans cesse contre moi les cruels

souvenirs! que l'horreur même de ce séjour consacre ta promesse ou ton

refus irrévocable. Viens, suis-moi.--Je sentois qu'il vouloit

m'entraîner vers l'autel fatal, près de la colonne derrière laquelle

j'avois été témoin de son malheureux mariage; nous en étions encore à

quelques pas, et je m'appuyois sur l'un des tombeaux que des regrets

pieux ont consacrés dans cette église.

--Restons ici, dis-je à Léonce, reposons-nous près des morts.--Non, me

dit-il avec une voix qui retentit encore dans tout mon être, ne

résiste point, suis mes pas.--Les forces me manquoient, il passa son

bras autour de moi, et entraînée par lui, je me trouvai précisément en

face de l'autel où le sacrifice de mon sort avoit été accompli. Je

regardai Léonce, cherchant à découvrir sa pensée; ses cheveux étaient

défaits, sa beauté, plus remarquable que dans aucun moment de sa vie,

avoit pris un caractère surnaturel, et me pénétroit à la fois de

crainte et d'amour.--Donne-moi ta main, s'écria-t-il, donne-la-moi;

s'il est vrai que tu m'aimes, tu dois, infortunée, tu dois avoir

besoin comme moi de bonheur; jure sur cet autel, oui, sur cet autel

même dont il faut à jamais écarter le fantôme horrible d'un hymen

odieux; jure de ne plus connoître d'autres liens, d'autres devoirs que

l'amour; fais serment d'être à ton amant, ou je brise à tes yeux ma

tête sur ces degrés de pierre, qui feront rejaillir mon sang jusqu'à

toi; c'en est trop de douleurs; c'en est trop de combats; c'est dans

ce sanctuaire, triste asile des larmes, que j'ose déclarer que je suis

las de souffrir! je veux être heureux, je le veux; la trace de mes

chagrins es trop profonde; rien ne peut faire cesser mes craintes; je

te verrai toujours prête à m'échapper, si des liens chers et sacrés ne

me répondent pas de notre union; le poids que je soulève pour respirer

l'air m'oppresse trop péniblement; il faut que je m'enivre des

plaisirs de la vie, ou que la mort m'arrache à ses peines. Si tu me

refuses, Delphine, tiens, les lieux sont bien choisis; sous ces

marbres sont des tombeaux, indique la pierre que tu me destines,

fais-y graver quelques lignes, et tu seras quitte envers mon sort; que

reste-t-il de tant d'hommes infortunés comme moi? des inscriptions

presque effacées sur lesquelles le hasard porte encore quelquefois nos

yeux inattentifs. Delphine, la mort est sous nos pas, repousse ton

amant dans l'abîme, ou viens te jeter dans ses bras; il t'enlèvera

loin de ces voûtes funestes, et nous retrouverons ensemble et le ciel

et l'amour.--

Ses regards me causoient une terreur inexprimable; je lui

dis:--Léonce, sortons d'ici; je ne partirai pas; que veux-tu de moi?

sortons d'ici.--Non! s'écria-t-il en me retenant avec violence, dans

une heure tu reprendras sur moi ton funeste empire; je recommencerai

cette misérable vie de tourmens, de craintes, de regrets; non, ce jour

terminera cette existence insupportable; ton âme doit sentir en cet

instant ce qu'elle peut pour moi: si tu résistes à l'état où je suis,

au trouble qu'il te cause, c'en est fait, nos noeuds sont brisés. Fais

le serment que j'exige, ou laisse-moi; reviens seulement demain à la

même heure, les prêtres chanteront pour moi les mêmes hymnes que pour

ton amie, tu seras seule au monde. Delphine, pauvre Delphine! ainsi

séparée de tout ce qui te fut cher, ne regretteras-tu donc pas le

malheureux insensé qui t'a si tendrement aimée?--Louise, mon coeur

s'égaroit.--Cruel! m'écriai-je, quoi! c'est dans ce lieu même que tu

peux exiger une semblable promesse! Oses-tu donc profaner tout ce

qu'il y a de saint sur la terre?

--Je veux, reprit Léonce, te lier pour jamais; je veux affranchir ton

âme violemment et sans retour, de tous les scrupules vains qui la

retiennent encore. Delphine, si nous étions au bout du monde, si les

volcans avoient englouti la terre qui nous donna naissance, les hommes

que nous avons connus, croirois-tu faire un crime en t'unissant à ton

amant? Eh bien! oublie l'univers, il n'est plus, il ne reste que notre

amour. Tu ne l'as jamais connu, l'amour, fille du ciel! aucun mortel

n'a possédé tes charmes. Quand ton âme sera tout entière livrée à moi,

tu m'aimeras d'une affection que tu ne peux encore comprendre; il

naîtra pour nous deux une seule et même vie, dont nos existences

séparées n'ont pu te donner l'idée. Dis-moi donc, ne sens-tu pas ce

que j'éprouve, un élan du coeur vers la félicité suprême, un délire

d'espérance qu'on ne pourroit tromper sans que l'avenir fût flétri

pour toujours? Écoute, Delphine, si tu sors de ces lieux sans que ta

volonté soit vaincue, sans que tes desseins soient irrévocablement

changés, j'en ai le pressentiment, tout est fini pour moi; tu auras

horreur de ma violence, tu ne te souviendras que d'elle. Delphine,

c'en est fait, prononce, jamais la mort ne fut plus près de moi! Quand

tout mon sang, s'écria-t-il en frappant avec violence sa poitrine,

quand tout mon sang sortit de cette blessure, j'avois mille fois plus

de chances de vie qu'en cet instant!--Qui pourroit, juste ciel, se

faire l'idée de l'expression de Léonce alors! il étoit tellement hors

de lui-même, que je ne doutai pas du plus funeste dessein. J'allois

perdre tout sentiment de moi-même, j'allois promettre, dans le

sanctuaire des vertus, d'oublier tous mes devoirs; je me jetai à

genoux cependant, par une dernière inspiration secourable, et

j'adressai à Dieu la prière, qui, sans doute, a été entendue.

--O Dieu! m'écriai-je, éclairez-moi d'une lumière soudaine! tous les

souvenirs, toutes les réflexions de ma vie ne me servent plus; il me

semble qu'il se passe en moi des transports inouïs qu'aucun devoir

n'avoit prévus; si tant d'amour est une excuse à vos yeux, si, quand

de tels sentimens peuvent exister, vous n'exigez pas des forces

humaines de les combattre, suspendez cet effroi que j'éprouve encore,

pour un serment que je crois impie! éloignez le remords de mon âme, et

qu'oubliant tout ce que j'avois respecté, je fasse ma gloire, ma

vertu, ma religion du bonheur de ce que j'aime. Mais si c'est un crime

que ce serment, demandé avec tant de fureur, ô mon Dieu! ne me

condamnez pas du moins à voir souffrir Léonce; anéantissez-moi à

l'instant, dans ce temple saint tout rempli de votre présence! des

sentimens d'une égale force s'emparent tour à tour de mon âme, vous

pouvez seul faire cesser cette incertitude horrible. O mon Dieu! la

paix du coeur, ou la paix des tombeaux, je l'appelle, je

l'invoque....--Je ne sais ce que j'éprouvai alors, mais la violence de

mes émotions surpassant mes forces, je crus que j'allois mourir, et

frappée de l'idée qu'il y avoit quelque chose de surnaturel dans cet

effet de ma prière, en perdant connoissance, je pus encore articuler

ces mots:--O mon Dieu! vous m'exaucez.--

Léonce m'a dit depuis, qu'il se persuada, comme moi, que j'étois

frappée par un coup du ciel, et qu'en me relevant dans ses bras, il

douta quelques instans de ma vie: il me porta jusqu'à ma voiture, et

j'arrivai à Bellerive, sans avoir repris mes sens. Lorsque j'ouvris

les yeux, je trouvai Léonce au pied de mon lit; je fus long-temps sans

me rappeler ce qui s'étoit passé; comme le jour commençoit à paroître,

mes souvenirs revinrent par degrés, je frémis de ce qu'ils me

retracèrent. Le remords, la honte, une vive impression de terreur me

saisit, en me rappelant dans quel lieu l'on m'avoit demandé des

sermens criminels; je détournai mes regards de Léonce, je le conjurai

de me quitter, de retourner chez lui calmer l'inquiétude que son

absence devoit causer à Matilde; je vis à son trouble qu'il craignoit

les résolutions que je pourrois former, je lui jurai de l'attendre ce

soir. Oh! je ne puis pas partir, je n'ai plus la force de rien.

Louise, je crois, en effet, que ma prière a été réellement exaucée; ce

que j'éprouve ressemble aux approches de la mort. J'ai pu du moins

écrire jusqu'à la fin ce récit terrible; vous saurez, quoi qu'il

m'arrive, quel combat j'ai soutenu, quelles douleurs.....ah! ce seront

les dernières. Adieu, Louise; ma main tremble, je sens ma raison

troublée; avec mes dernières forces, avec mon dernier accent, je vous

dis encore que je vous aime.

Delphine · 第 171 / 322 题