Léonce, après demain, le premier jour de l'année qui va commencer, je
vous attendrai à Bellerive; j'aime à fêter avec vous une de ces
époques du temps, elles me serviront, je l'espère, à compter les
années de mon bonheur: toutes les solennités qui signalent le cours de
la vie ont du charme, quand on est heureux; mais que le retour seroit
amer, s'il ne rappeloit que des regrets!
Mon ami, j'ai voulu que mes premières paroles fussent un consentement
à ce que vous souhaitez; maintenant, qu'il me soit permis de vous le
dire, votre lettre m'a fait de la peine. Que de motifs vous me donnez
pour le plus simple désir! pensiez-vous qu'il m'en coûteroit de
quitter le monde? ai-je un intérêt, une jouissance, un but indépendant
de vous? Quelle inquiétude, quelle agitation se fait sentir, comme
malgré vous, dans ce que vous m'avez écrit! J'avois reçu, peu d'heures
auparavant, une lettre de ma belle-soeur, qui cherchoit à m'éclairer
sur les périls auxquels je m'expose, et j'ai cru déjà voir dans
quelques-unes de vos plaintes détournées, le présage des malheurs dont
elle me menaçoit.
Quoi! Léonce, il n'y a pas un mois que d'une séparation absolue, d'un
long supplice, nous sommes passés à nous voir tous les jours; et déjà
votre coeur est tourmenté, et me cache peut-être ce qu'il éprouve, ce
qu'il ne lui est pas permis d'avouer. A peine ai-je assez de mes
pensées, de mes sentimens pour connoître, pour goûter tout mon
bonheur, et vous, vous paroissez mécontent, vous vous plaignez de
votre sort; dans ces entretiens tête-à-tête que vous désirez, vous ne
cessez de me parler de vos sacrifices. O Léonce, Léonce! les délices
du sentiment seroient-elles épuisées pour vous? ne me dites pas que
votre coeur a plus de passion que le mien; croyez-moi, dans notre
situation, le plus heureux des deux est sûrement le plus sensible.
Je veux me persuader, néanmoins, que c'est uniquement l'importunité du
monde qui vous a déplu; je vais vous expliquer les motifs qui m'y
avoient condamnée. Je savois que pendant quelque temps on avoit dit
assez de mal de moi, et je croyois utile de ramener ceux sur l'esprit
desquels ces propos injustes avoient produit quelque effet. Madame
d'Artenas jugeoit convenable que je reparusse dans la société, et
c'est par bonté qu'elle rassembla chez elle hier ce que l'on appelle à
Paris les _chefs de bande_ de l'opinion, afin que j'eusse l'occasion,
non de me justifier, je ne m'y serois pas soumise, mais de me remettre
à ma place dans une réunion d'éclat. Ai-je besoin de vous le dire,
Léonce? c'est pour vous que je prends soin de désarmer la calomnie;
j'y serois insensible, si elle ne m'arrivoit pas à travers
l'impression qu'elle peut vous faire. Le secret de ma conduite depuis
quinze jours, étoit peut-être le désir d'offrir à vos yeux celle que
votre mère n'avoit pas jugée digne de vous, entourée de considération
et d'hommages.
Vous me reprochez presque ma gaîté; hélas! hier, en entrant dans le
salon de madame d'Artenas, j'éprouvai d'abord une impression de
tristesse; je revoyois le monde pour la première fois depuis la mort
de madame de Vernon, et, pardonnez-le moi, je ne puis penser à elle
sans attendrissement; cependant je sentis la nécessité de cacher cette
disposition. Si j'avois montré de la tristesse au milieu du monde,
loin de l'attribuer aux regrets qui la causoient, on auroit dit que
j'étois inquiète de ce qui s'étoit répandu sur M. de Serbellane et
moi, et j'aurois manqué le but que je m'étois proposé: il faut fuir le
monde, ou ne s'y montrer que triomphante; la société de Paris est
celle de toutes dont la pitié se change le plus vite en blâme.
Ce fut donc par un effort que je débutai dans cette carrière de
succès, que vous vous plaisiez à peindre avec amertume; cependant,
j'en conviens, je m'animai par la conversation; je m'animai, faut-il
vous le dire? par le plaisir de briller devant vous; je vous sentois
près de moi, je vous regardois souvent pour deviner votre opinion; un
sourire de vous me persuadoit que j'avois parlé avec grâce, et le
mouvement que cause la société, quand on s'y livre, étoit
singulièrement excité par votre présence. L'émotion qu'elle me faisoit
éprouver m'inspiroit les pensées et les paroles qui plaisoient autour
de moi. Je m'adressois à vous par des allusions détournées, et, dans
les questions les plus générales, je ne disois pas un mot qui n'eût un
rapport avec vous, un rapport que vous seul pouviez saisir, et que
vous avez feint de ne pas remarquer.
N'importe, vous pouvez m'en croire, celle qui ne voit que vous dans le
monde, doit se plaire mille fois davantage dans la retraite avec vous;
et j'aurois eu la première l'idée d'aller à Bellerive, si je n'avois
pas craint qu'en m'établissant au milieu de l'hiver à la campagne, je
n'attirasse l'attention sur mes sentimens. Les habitués du monde de
Paris ne conçoivent pas comment il est possible de supporter la
solitude, et s'acharnent à dénigrer les motifs de ceux qui prennent le
parti de la retraite. Je vous en préviens, afin que si la résolution
que je vais prendre nuit à ma réputation, vous y soyez préparé, et que
vous n'oubliiez point que vous l'avez voulu. Dans les malheurs qui
peuvent m'atteindre, je ne crains que ce qui pourroit blesser votre
caractère.
Le genre de vie que vous me proposez, a mille fois plus de charmes
encore pour moi que pour vous. Je hais la dissimulation qui me seroit
commandée au milieu du monde; je croirai respirer un air plus pur,
quand je ne verrai personne devant qui je doive cacher l'unique
intérêt qui m'occupe. Je ne mets qu'une condition à ma condescendance
(condition toujours la même, quoi qu'il puisse nous arriver), c'est
que vous ne me laisserez point ignorer ce que Matilde pourroit savoir
de notre affection l'un pour l'autre, et que si jamais elle en étoit
malheureuse, je partirois à l'instant, sans que vous me suivissiez;
j'en ai votre parole: c'est cette assurance qui me permet de goûter
sans un remords trop amer, le plaisir de vous voir. Hélas! me
contenter de cette promesse, ce n'est pas être trop sévère envers
moi-même. Adieu, Léonce; oui, chaque soir vous viendrez donc à
Bellerive; ah! quelle douce espérance! Souvenez-vous cependant que de
toutes les situations de la vie, la nôtre est la plus incertaine; nous
sommes heureux, mais nous avons tout à craindre: mon ami, ménagez bien
notre sort.