M. Barton à Madame d'Albémar.

Mondoville, 6 novembre.

J'ai été quelques jours, madame, sans pouvoir me déterminer à vous

écrire; ce que je devois vous conseiller me sembloit trop pénible pour

vous: cependant je me suis résolu à vous donner la plus grande preuve

de mon estime, en répondant avec une sévère franchise à la généreuse

question que vous daignez me faire.

M. de Mondoville, indignement trompé sur vos sentimens, a épousé

mademoiselle de Vernon; il a repoussé le bonheur que j'espérois pour

lui; il a gâté sa vie, mais il faut au moins qu'il respecte ses

devoirs; il lui restera toujours une destinée supportable, tant qu'il

n'aura pas perdu l'estime de lui-même.

Sans pouvoir deviner le secret habilement conduit dont vous avez été

la victime, je n'ai jamais cru que vous fussiez capable de tromper,

mais j'ai toujours refusé de m'expliquer avec Léonce sur ce sujet.

J'ai reçu une lettre de lui, deux jours avant la vôtre, dans laquelle

il m'apprend qu'il vous a écrit, et qu'il vous demande de lui dévoiler

ce qu'il commence enfin à entrevoir, les criminelles ruses de madame

de Vernon. Il se contient avec vous, me dit-il; mais il s'exprime,

dans sa confiance en moi, avec une telle fureur, que je frémis du

parti qu'il prendra, quand il saura la conduite de madame de Vernon

envers lui.

Il est résolu d'abord de défendre à madame de Mondoville de voir sa

mère, et, si elle lui désobéit, il veut se séparer d'elle. Il forme

encore mille autres projets extravagans de vengeance contre madame de

Vernon. Je ne doute pas qu'il ne renonce à ce qui seroit indigne de

lui; mais tel que je le connois, je suis sûr qu'il suivra le dessein

qu'il m'annonce, de forcer madame de Mondoville à rompre avec sa mère.

Quel trouble cependant ne va-t-il pas en résulter!

Quelque coupable que soit madame de Vernon, vous la plaindriez d'être

condamnée à ne jamais revoir sa fille; et si, comme je n'en doute pas,

madame de Mondoville croit de son devoir de s'y refuser, quel scandale

que la séparation de Léonce avec sa femme pour une telle cause! C'est

vous seule, madame, qui pouvez encore être l'ange sauveur de cette

famille, l'ange sauveur de celle même qui vous a cruellement

persécutée.

Je ne me permettrai pas de vous dicter la conduite que vous devez

tenir; j'ai dû seulement vous instruire des dispositions de Léonce. Il

est impossible, quand il saura tout, de se flatter de l'apaiser; il

est malheureusement très-emporté, et jamais, il faut en convenir,

jamais un homme n'a été offensé à ce point dans son amour et dans son

caractère. Jugez vous-même, madame, de ce qu'il importe de cacher à

Léonce, jugez des sacrifices que votre âme généreuse est capable de

faire! Je ne vous demande point de me pardonner, car je crois vous

honorer par ma sincérité autant que vous méritez de l'être, et mon

admiration respectueuse donne beaucoup de force à cette expression.

Delphine · 第 103 / 322 题