LETTRE XXXIII.

Mademoiselle d'Albémar à Delphine.

Montpellier, ce 4 novembre.

Ma chère Delphine, mon élève chérie, dans quel monde êtes-vous tombée?

pourquoi faut-il que madame de Vernon, cette femme perfide que mon

pauvre frère détestoit avec tant de raison, vous ait captivée par son

esprit séducteur? Pourquoi n'ai-je pas su réunir à mon affection pour

vous cet art d'être aimable, qui pouvoit satisfaire votre imagination?

vous n'auriez eu besoin d'aucun autre sentiment, et votre coeur n'eût

jamais été trompé.

Vous me demandez un conseil sur la conduite que vous devez tenir avec

Léonce: comment oserois-je vous le donner? Je ne pense pas que vous

deviez en rien vous sacrifier pour l'indigne madame de Vernon; mais

quand Léonce saura que vous n'avez jamais cessé de l'aimer,

pourra-t-il supporter Matilde? pourra-t-il se résoudre à ne pas vous

revoir? aurez-vous la force de le lui défendre? Cependant faut-il que,

pouvant vous justifier, vous vous donniez l'air coupable?

Supporterez-vous une telle douleur? Non, l'amitié ne sauroit s'arroger

le droit de conseiller une action héroïque. Si vous répondez à Léonce,

si vous l'instruisez de la vérité, vous ne ferez peut-être rien de

vraiment mal, rien que personne surtout pût se permettre de condamner;

mais si, pour mieux assurer son repos domestique, si, pour l'éloigner

plus sûrement de vous, vous vous taisez, vous aurez surpassé de

beaucoup ce que l'on pourroit attendre de la vertu la plus sévère.

Delphine · 第 101 / 322 题