LETTRE XXII.

Delphine à mademoiselle d'Albémar.

Ce 17 septembre au soir.

Léonce m'a écrit pour me demander de me voir, je n'ai point hésité à y

consentir; je dirai plus, j'ai regardé comme une faveur du ciel

l'occasion qui m'étoit offerte de connoître enfin les torts dont il

m'accuse, et d'y répondre avec vérité, peut-être avec hauteur.

Ne vous livrez, ma soeur, à aucune inquiétude, en apprenant que je

n'ai pas cédé à vos conseils; Léonce n'est point à craindre pour moi,

quels que soient les sentimens qu'il m'exprime; s'il vouloit faire

renaître dans mon âme la passion qui m'attachoit à lui; s'il vouloit

me rendre méprisable par cet amour même dont il auroit pu faire ma

gloire et son bonheur....

--Non, Léonce, non, celle que vous n'avez pas jugée digne d'être votre

femme n'accepteroit pas vos regrets, si vous en éprouviez; je ne suis

pas comme vous, impitoyable envers des torts de convenance, des fautes

apparentes, des actions condamnées par la société, mais que le coeur

justifie; je vous montrerai que la véritable vertu a d'autant plus de

force sur mon âme, que j'abjure tout autre empire. Cette Delphine que

vous croyez si foible, si entraînée, sera courageuse et ferme contre

l'affection la plus passionnée de son coeur, contre vous;--oui, je le

serai, ma soeur, quoique je donnasse ma vie pour obtenir encore une

heure, pendant laquelle je pusse me persuader qu'il m'aime, et qu'il

n'est pas l'époux de Matilde.

C'est demain que Léonce doit venir! j'ai eu la force de m'occuper

encore aujourd'hui de faire avoir à M. de Serbellane un sauf-conduit

pour rentrer en France; il m'avoit écrit pour m'en conjurer, et j'ai

trouvé son désir bon et raisonnable; car je crois comme lui qu'il

n'existe aucun autre moyen d'empêcher Thérèse de se faire religieuse.

Elle ne m'a point encore confié cette funeste résolution; mais M. de

Serbellane m'a mandé qu'il la sait d'elle, et toutes mes observations

me confirment ce qu'il m'écrit. J'ai donc été à Paris ce matin pour

voir l'envoyé de Toscane; il étoit absent, mais comme il doit passer

la soirée chez madame de Vernon, je l'ai priée de lui remettre une

lettre de moi qui contient ma demande pour M. de Serbellane, et de

l'appuyer en la lui donnant. Madame de Vernon réussira tout aussi bien

que moi dans cette affaire; et troublée comme je le suis, il m'étoit

impossible de paroître au milieu du monde.

Je suis donc revenue ce soir même à Bellerive; il est déjà tard, le

jour qui précède demain va finir; l'agitation de mon coeur est

violente, et cependant je n'ai pas d'incertitude; il ne peut m'arriver

rien de nouveau que plus ou moins de douleur dans un adieu sans

espoir. Ma soeur, du haut du ciel, votre frère, mon protecteur, veille

sur moi; il ne souffrira pas que Delphine infortunée, mais pure, mais

irréprochable, déshonore ses soins, ses bontés, son affection, en se

permettant des sentimens coupables! Je ne sais ce que j'éprouve

maintenant dans cette émotion de l'attente, qui suspend toutes les

puissances de l'âme; mais quand Léonce sera venu, mon âme se relèvera,

et dût la vertu m'ordonner de le voir demain pour la dernière fois de

ma vie, Louise, j'obéirai.

Delphine · 第 90 / 322 题