M. de Serbellane à madame d'Albémar.

[Cette lettre fut remise le 16 septembre au soir à madame d'Albémar.]

Lisbonne, ce 4 septembre 1790.

Je viens vous demander, madame, le plus éminent service, le seul qui

puisse détourner l'irréparable malheur dont je suis menacé.

Thérèse, après avoir assuré le sort de sa fille, en passant quelques

mois dans ses terres près de Bordeaux, veut obtenir de la famille de

son mari, la permission de vous confier l'éducation d'Isore, et

tranquille alors sur le sort de cet enfant, elle est résolue à se

faire religieuse dans un couvent, dont le père Antoine, son confesseur

actuel, a la direction: ainsi mourroit au monde et à moi, la meilleure

et la plus charmante créature que le ciel ait jamais formée. Le Dieu

que Thérèse adore seroit-il un Dieu de bonté, s'il lui commandoit un

tel supplice!

Les coutumes barbares des sociétés civilisées ont fait de Thérèse, à

quatorze ans, l'épouse d'un homme indigne d'elle; la nature, en

faisant naître M. d'Ervins vingt-cinq ans avant Thérèse, sembloit

avoir pris soin de les séparer; les indignes calculs d'une famille

insensible les ont réunis, et Thérèse seroit coupable de m'avoir

choisi pour le compagnon de sa vie!

Il est impossible, je le sens, qu'au milieu du monde elle porte le nom

de mon épouse; il faut respecter la morale publique qui le défend:

elle est souvent inconséquente, cette morale, soit dans ses

austérités, soit dans ses indulgences; néanmoins telle qu'elle est, il

ne faut pas la braver, car elle tient à quelques vertus dans l'opinion

de ceux qui l'adoptent. Mais quel devoir, quel sentiment peut empêcher

Thérèse de changer de nom, et d'aller en Amérique m'épouser et

s'établir avec moi? Vous trouverez ce projet bien romanesque pour le

caractère que vous me connoissez; il m'est inspiré par un sentiment

honnête et réfléchi. J'ai fait imprudemment le malheur d'une innocente

personne; je dois lui consacrer ma vie, quand cette vie peut lui faire

quelque bien. D'ailleurs si la disposition de mon âme me rend peu

capable de passions très-vives, elle me rend aussi les sacrifices plus

faciles. L'Europe, l'Amérique, tous les pays du monde me sont égaux.

Quand une fois on connoît bien les hommes, aucune préférence vive

n'est possible pour telle ou telle nation, et l'habitude qui supplée à

la préférence n'existe pas en moi, puisque j'ai constamment voyagé;

peut-être même est-il assez doux, lorsque l'on n'est point poursuivi

par les remords, de rompre tous ces rapports que la durée de la vie

vous a fait contracter avec les hommes, de s'affranchir ainsi de cette

foule de souvenirs pénibles qui oppressent l'âme, et souvent arrêtent

ses élans les plus généreux; je me replacerai au milieu de la nature

avec un être aimable qui partagera toutes mes impressions. J'essaierai

sur cette terre ce qu'est peut-être la vie à venir, l'oubli de tout,

hors le sentiment et la vertu.

Thérèse est beaucoup plus digne qu'aucune autre femme de la destinée

que je lui propose; en s'enfermant dans un couvent pendant le reste de

ses jours, elle exerce plus de courage pour le malheur, que je ne lui

en demande pour le bonheur. Un principe de devoir fortifié par la

religion, peut seul, j'en suis sûr, la déterminer à se sacrifier

ainsi; mais en quoi consiste-t-il donc ce devoir, à quelle expiation

est-elle obligée? Quel bien peut-il résulter pour les morts comme pour

les vivans, du malheur qu'elle veut subir? Si elle se croit des torts,

ne vaut-il pas mieux les réparer par des vertus actives? Nous

emploierons en Amérique la fortune que je possède à des établissemens

utiles, à une bienfaisance éclairée: Thérèse n'aura pas rempli, j'en

conviens, les devoirs que les hommes lui avoient imposés; mais ceux

qu'elle a choisis, mais ceux que son coeur lui permettoit d'accomplir,

elle y sera fidèle.

Il faut que je la voie; c'est le seul moyen qui me reste pour la faire

renoncer à sa cruelle résolution; toute autre tentative seroit vaine:

mes lettres n'ont rien produit, le spectacle seul de ma douleur peut

la toucher. Obtenez-moi donc, madame, un sauf-conduit pour passer

quinze jours en France. L'envoyé de Toscane le demandera, si vous le

désirez; je voulois arriver sans toutes ces précautions misérables,

mais j'ai craint pour Thérèse l'éclat que pourroit avoir mon

emprisonnement, si la famille de M. d'Ervins l'obtenoit. Je ne doute

pas que l'intention de cette famille ne soit de persécuter Thérèse;

mais ce ne sont point de semblables motifs qui pourront l'engager à me

croire; il n'y a que ma peine qui puisse agir sur elle, et jamais il

n'en exista de plus profonde.

Depuis qu'une expérience rapide m'a donné de bonne heure les qualités

des vieillards, en me décourageant, comme eux, de l'espérance, je ne

fatiguois plus le ciel par la diversité des voeux d'un jeune homme; je

ne lui demandois qu'une grâce, c'étoit de n'avoir jamais à me

reprocher le malheur d'un autre; car le remords est la seule douleur

de l'âme, que le temps et la réflexion n'adoucissent pas. Elle va me

poursuivre, cette douleur; c'est en vain que j'avois émoussé la

vivacité de tous mes sentimens; la raison aura détruit mon illusion

sur les plaisirs, sans adoucir l'âpreté de mes chagrins.

L'image de cette douce, de cette angélique Thérèse, immolant sa

jeunesse, ensevelissant elle-même sa destinée, cette image enveloppée

des voiles de la mort, me poursuivra jusqu'au tombeau. Vous, madame,

qui avez le génie de la bonté, la passion du bien, et tout l'esprit

des anges, secourez-moi.

Je vous envoie un ami fidèle qui, après vous avoir remis cette lettre

et reçu votre réponse, doit revenir sur les frontières de France, où

je l'attendrai. C'est à lui seul que vous voudrez bien donner le

sauf-conduit que je désire si ardemment: vous l'obtiendrez, car jamais

rien n'a pu être refusé à vos prières, et vous sauverez Thérèse et moi

d'un malheur, d'un supplice éternel. Adieu, madame; je me confie à

votre bonté, elle ne trompera point mon espoir.

Delphine · 第 84 / 322 题