Léonce à M. Barton.
Paris, ce 15 septembre.
Enfin, je suis décidé, mon cher maître, sur le parti que je dois
prendre; je verrai madame d'Albémar avant d'aller en Espagne: une
femme à qui je n'aurois pas permis dans le temps heureux de ma vie, de
prononcer le nom de Delphine, madame de R., m'a expliqué, je le crois,
les contradictions qui m'étonnoient dans la conduite de madame
d'Albémar. Avant mon arrivée, elle avoit contracté des engagemens avec
M. de Serbellane; mais il est vrai que depuis elle m'a aimé, et
peut-être l'est-il aussi que ce sentiment a blessé M. de Serbellane,
et qu'ils sont maintenant brouillés. Le séjour de madame d'Albémar à
Bellerive, son trouble, son embarras en me voyant, tout peut se
comprendre, si, en effet, elle se reproche de n'avoir pas été vraie
avec moi.
Je ne puis plus avoir pour elle cet enthousiasme sans bornes, qui me
la représentoit comme une créature sublime; mais n'est-il pas simple
que si elle a sacrifié ses liens avec M. de Serbellane à son
attachement pour moi, j'éprouve encore pour elle un attendrissement
profond? Cependant... ne me connoissoit-elle pas lorsque son amant a
passé vingt-quatre heures chez elle? Oh! pensée de l'enfer!
écartons-la s'il est possible; je veux revoir Delphine, c'est un ange
tombé, mais il lui reste encore quelque chose de son origine.
Je lui dois, d'ailleurs, quelques excuses avant de la quitter pour
toujours; elle a peut-être souffert quand elle m'a su l'époux de
Matilde; c'étoit une action dure de me marier, de rompre avec elle,
sans l'informer même par un mot de mon dessein.
Madame de Vernon m'a fortement pressé hier encore d'aller en Espagne;
elle craint, je crois, que je ne lui fasse des reproches sur ses
pertes continuelles au jeu: son inquiétude est mal fondée; c'est le
moment d'avoir des torts avec moi; je ne me souviens de rien, je suis
insensible à tout: mais pourquoi madame de Vernon ne m'a-t-elle jamais
dit que Delphine m'avoit aimé, qu'elle désiroit pouvoir rompre avec
son premier choix? Madame de Vernon avoit-elle peur qu'après tout ce
qui s'étoit passé, je consentisse à remplacer M. de Serbellane?
c'étoit bien peu me connoître! mais elle ne devoit pas se refuser à me
donner un sentiment doux quand j'étois irrité, dévoré; quand un mot
qui m'eût laissé respirer, m'auroit fait plus de bien qu'une goutte
d'eau dans le désert.
Le soulagement dont j'ai besoin, je le trouverai peut-être dans une
conversation de quelques heures avec madame d'Albémar. Je suis donc
résolu de lui écrire pour lui demander de me recevoir à Bellerive. Ce
n'est point à Paris, c'est dans la solitude que je veux lui parler;
elle y retournera demain, ma lettre lui sera remise après-demain, à
son réveil.
Vous n'avez rien à redouter pour mes devoirs, de cette explication,
mon cher maître; j'apprendrois que Delphine m'aime encore, que mes
résolutions ne seroient point changées; elle ne peut plus se montrer à
moi telle que je la croyois, et l'idée parfaite que j'avois d'elle
pourroit seule décider de mon sort. Si, comme je l'espère, madame
d'Albémar consent à me recevoir, si elle me montre quelques regrets,
je saurai me tracer un plan de vie triste, mais calme. Je partirai
pour l'Espagne, j'y resterai quelques années, dussé-je y faire venir
madame de Mondoville. Je veux quitter la France après avoir vu madame
d'Albémar; nous nous séparerons sans amertume; je pourrai supporter
mon sort; mes regrets ne finiront point, mais la plupart des hommes ne
vivent-ils pas avec un sentiment pénible au fond du coeur?
Enfin ne me blâmez pas, j'ose vous le répéter, ne me blâmez pas; on
doit permettre aux caractères passionnés, de chercher une situation
d'âme quelconque, qui leur rende l'existence tolérable. Pensez-vous
que je puisse vivre plus long-temps dans l'état où je suis depuis deux
mois? Il me faut une autre impression, fût-ce une autre douleur, il me
la faut! Vous me connoissez de la force, de la fermeté; je sais
souffrir; eh bien! je vous le dis, je succombois, et ce cri de
miséricorde ne m'échappe qu'après les combats les plus violens que le
caractère et le sentiment, la raison et la souffrance, se soient
jamais livrés.