LETTRE XVIII.

Léonce à M. Barton.

Paris, ce 15 septembre.

Enfin, je suis décidé, mon cher maître, sur le parti que je dois

prendre; je verrai madame d'Albémar avant d'aller en Espagne: une

femme à qui je n'aurois pas permis dans le temps heureux de ma vie, de

prononcer le nom de Delphine, madame de R., m'a expliqué, je le crois,

les contradictions qui m'étonnoient dans la conduite de madame

d'Albémar. Avant mon arrivée, elle avoit contracté des engagemens avec

M. de Serbellane; mais il est vrai que depuis elle m'a aimé, et

peut-être l'est-il aussi que ce sentiment a blessé M. de Serbellane,

et qu'ils sont maintenant brouillés. Le séjour de madame d'Albémar à

Bellerive, son trouble, son embarras en me voyant, tout peut se

comprendre, si, en effet, elle se reproche de n'avoir pas été vraie

avec moi.

Je ne puis plus avoir pour elle cet enthousiasme sans bornes, qui me

la représentoit comme une créature sublime; mais n'est-il pas simple

que si elle a sacrifié ses liens avec M. de Serbellane à son

attachement pour moi, j'éprouve encore pour elle un attendrissement

profond? Cependant... ne me connoissoit-elle pas lorsque son amant a

passé vingt-quatre heures chez elle? Oh! pensée de l'enfer!

écartons-la s'il est possible; je veux revoir Delphine, c'est un ange

tombé, mais il lui reste encore quelque chose de son origine.

Je lui dois, d'ailleurs, quelques excuses avant de la quitter pour

toujours; elle a peut-être souffert quand elle m'a su l'époux de

Matilde; c'étoit une action dure de me marier, de rompre avec elle,

sans l'informer même par un mot de mon dessein.

Madame de Vernon m'a fortement pressé hier encore d'aller en Espagne;

elle craint, je crois, que je ne lui fasse des reproches sur ses

pertes continuelles au jeu: son inquiétude est mal fondée; c'est le

moment d'avoir des torts avec moi; je ne me souviens de rien, je suis

insensible à tout: mais pourquoi madame de Vernon ne m'a-t-elle jamais

dit que Delphine m'avoit aimé, qu'elle désiroit pouvoir rompre avec

son premier choix? Madame de Vernon avoit-elle peur qu'après tout ce

qui s'étoit passé, je consentisse à remplacer M. de Serbellane?

c'étoit bien peu me connoître! mais elle ne devoit pas se refuser à me

donner un sentiment doux quand j'étois irrité, dévoré; quand un mot

qui m'eût laissé respirer, m'auroit fait plus de bien qu'une goutte

d'eau dans le désert.

Le soulagement dont j'ai besoin, je le trouverai peut-être dans une

conversation de quelques heures avec madame d'Albémar. Je suis donc

résolu de lui écrire pour lui demander de me recevoir à Bellerive. Ce

n'est point à Paris, c'est dans la solitude que je veux lui parler;

elle y retournera demain, ma lettre lui sera remise après-demain, à

son réveil.

Vous n'avez rien à redouter pour mes devoirs, de cette explication,

mon cher maître; j'apprendrois que Delphine m'aime encore, que mes

résolutions ne seroient point changées; elle ne peut plus se montrer à

moi telle que je la croyois, et l'idée parfaite que j'avois d'elle

pourroit seule décider de mon sort. Si, comme je l'espère, madame

d'Albémar consent à me recevoir, si elle me montre quelques regrets,

je saurai me tracer un plan de vie triste, mais calme. Je partirai

pour l'Espagne, j'y resterai quelques années, dussé-je y faire venir

madame de Mondoville. Je veux quitter la France après avoir vu madame

d'Albémar; nous nous séparerons sans amertume; je pourrai supporter

mon sort; mes regrets ne finiront point, mais la plupart des hommes ne

vivent-ils pas avec un sentiment pénible au fond du coeur?

Enfin ne me blâmez pas, j'ose vous le répéter, ne me blâmez pas; on

doit permettre aux caractères passionnés, de chercher une situation

d'âme quelconque, qui leur rende l'existence tolérable. Pensez-vous

que je puisse vivre plus long-temps dans l'état où je suis depuis deux

mois? Il me faut une autre impression, fût-ce une autre douleur, il me

la faut! Vous me connoissez de la force, de la fermeté; je sais

souffrir; eh bien! je vous le dis, je succombois, et ce cri de

miséricorde ne m'échappe qu'après les combats les plus violens que le

caractère et le sentiment, la raison et la souffrance, se soient

jamais livrés.

Delphine · 第 82 / 322 题