Madame de R. à madame d'Artenas.
Ce 14 septembre.
Je suis arrivée, il y a deux jours, pour vous voir, mon aimable tante,
et l'on m'a dit chez vous que vous étiez à la campagne; vous auriez dû
m'en prévenir; je ne reviens à Paris que pour vous: quand nous serons
bien seules une fois, je vous expliquerai mon goût pour la retraite;
vous m'encouragerez à vous en parler, car ce sujet m'est pénible.
J'ai commencé par m'informer de madame d'Albémar, je ne veux point
aller chez elle; hélas! je sais trop que sa liaison avec moi ne
pourroit que lui nuire; mais je n'ai pas dans le coeur un sentiment
plus vif que mon intérêt pour son sort. Madame de Vernon me fit
inviter hier à une grande assemblée qu'elle donnoit, et j'y allai dans
l'espérance de rencontrer madame d'Albémar qui n'y fut point. En
traversant les appartemens de madame de Vernon, je me rappelai la
dernière fois que j'y vins, le jour de ce grand bal où Delphine eut
tant de succès, et montra si visiblement son intérêt pour M. de
Mondoville; je réfléchissois aux événemens inattendus qui avoient
suivi ce jour, lorsque M. de Mondoville entra dans le salon avec sa
femme.
Je vous ai dit, je crois, ma tante, que la première fois que j'avois
vu Léonce, je fus si frappée du charme et de la noblesse de sa figure,
que tout à coup l'impression que j'en reçus me fit réfléchir avec
amertume sur les torts de ma vie. Je sentis que je n'étois pas digne
d'intéresser un tel homme, et madame d'Albémar me parut la seule femme
qui méritât de lui plaire. Eh bien! hier, l'expression du visage de
Léonce étoit entièrement changée; la beauté de ses traits restoit
toujours la même, mais son regard sombre et distrait ne s'arrêtoit
plus sur aucune femme. Il se hâta de saluer, et s'assit dans un coin
de la chambre où il n'y avoit personne à qui parler. Sa femme
s'approcha de lui; je ne sais ce qu'elle lui demandoit: il lui
répondit d'un air doux, mais dès qu'elle l'eut quitté, il soupira
comme s'il venoit de se contraindre.
Une fois madame de Vernon voulut conduire son gendre auprès d'une dame
étrangère qui ne le connoissoit pas: je crus voir dans les manières de
Léonce une répugnance secrète à se laisser ainsi présenter comme un
nouvel époux; il restoit en arrière, suivoit avec peine, et se prêtait
gauchement à tout ce qui pouvoit ressembler à des félicitations.
Madame du Marset, placée à côté de moi, vit que j'observois
attentivement monsieur et madame de Mondoville, et me dit tout bas en
souriant:--J'ai été leur rendre visite deux ou trois fois, et les ai
vus souvent chez madame de Vernon; il n'y a rien de si singulier que
la conduite de Léonce, il semble qu'il veuille être, comme le disoit
le duc de B., _le moins marié qu'il est possible_; il évite avec un
soin extraordinaire les sociétés, les occupations communes avec sa
femme. Matilde, charmée de sa douceur, de sa politesse, de la liberté
qu'il lui laisse, ne remarque pas l'indifférence qu'il a pour elle, et
la crainte qu'il éprouve de resserrer ses liens, en se servant du
pouvoir qu'ils lui donnent. Matilde a de l'amour pour son mari, et se
persuade fermement qu'il en a pour elle: ces dévotes ont en toutes
choses une merveilleuse faculté de croire. On diroit que Léonce attend
toujours quelque événement extraordinaire, et qu'il n'est dans sa
maison qu'en passant; il n'arrange rien chez lui, n'a pas seulement
encore fait ouvrir la caisse de ses livres, aucun de ses meubles n'est
à sa place; ce sont de petites observations, mais qui n'en prouvent
pas moins l'état de son âme: tout ce qui lui rappelle sa situation lui
fait mal, et quoiqu'il ne puisse la changer, il s'épargne autant qu'il
peut les circonstances journalières qui lui retracent la grande
douleur de sa vie, son mariage: enfin je vous garantis qu'il est
très-malheureux.
--J'allois répondre à madame du Marset et l'interroger encore, mais
notre conversation fut interrompue. Comme il y avoit beaucoup de
jeunes personnes dans la chambre, on proposa de danser, une femme se
mit au clavecin, une autre prit la harpe, moi je regardois Léonce; il
cherchoit les moyens de sortir de la chambre: mais un homme âgé, qui
lui parloit, le retenoit impitoyablement. Je compris que la danse
devoit lui rappeler des souvenirs pénibles, et j'espérois qu'on ne lui
proposeroit pas de s'en mêler, lorsque madame du Marset prenant la
main de Matilde et la mettant dans celle de Léonce, leur dit:--Allons
les jeunes mariés, dansez ensemble.--_Bravo_! se mit-on à crier de
toutes parts, _oui, qu'ils dansent ensemble_. La musique commence à
l'instant, et tout le monde s'écarte pour laisser Matilde et Léonce
seuls au milieu de la chambre.
Tout cela s'étoit fait si rapidement, que Léonce, toujours absorbé, ne
sut pas d'abord ce qu'on vouloit de lui; mais quand il entendit la
musique, qu'il vit le cercle formé, et près de lui Matilde qui se
préparoit à danser, saisi à l'instant comme par un sentiment d'effroi,
frappé sans doute du souvenir de Delphine que tout lui retraçoit, il
rejeta la main de Matilde avec violence, recula de quelques pas devant
elle, puis se retournant tout à coup, il sortit en un clin d'oeil de
la chambre et s'élança dans le jardin: le cercle qui l'entouroit
s'ouvrit subitement pour le laisser passer; la vivacité de son action
faisoit tant d'impression sur tout le monde, que personne n'eut l'idée
de prononcer un mot pour l'arrêter.
Madame de Vernon, remarquant l'étonnement de la société, se hâta de
dire que M. de Mondoville ne pouvoit supporter d'être l'objet de
l'attention générale, et qu'il étoit très-timide, malgré les bonnes
raisons qu'on pouvoit lui trouver de ne pas l'être. Chacun eut l'air
de le croire; et, chose étonnante, Matilde qui aime certainement son
mari, fut la première à se tranquilliser complètement, et se mit à
danser à la même place où Léonce l'avoit quittée.
Je sortis pour prendre l'air; à l'extrémité du jardin de madame de
Vernon, je trouvai Léonce assis sur un banc, et profondément rêveur;
il me vit pourtant au moment où je me détournois pour ne pas le
troubler; et lui, qui jusqu'alors ne m'avoit jamais adressé la parole,
vint à moi, et me dit:--Madame de R., la dernière fois que je vous ai
vue, vous étiez avec madame d'Albémar: vous en souvenez-vous?--Oui,
sûrement, lui répondis-je, je ne l'oublierai jamais.--Eh bien! dit-il
alors, asseyez-vous sur ce banc avec moi; cela vous fera-t-il de la
peine de quitter le bal?--Non, je vous assure, lui répétai-je
plusieurs fois.--Mais lorsque nous fûmes assis, il garda le silence et
n'eut plus l'air de se souvenir que c'étoit lui qui vouloit me parler.
J'éprouvois un embarras qui ne me convient plus, et je me hâtai d'en
sortir par mes anciennes manières étourdies et coquettes; car c'est
une coquetterie que de parler à un homme de ses sentimens, même pour
une autre femme.--Que vous est-il donc arrivé, lui dis-je, en mon
absence? Je croyois avoir remarqué que madame d'Albémar vous aimoit,
que vous aimiez madame d'Albémar; je vais passer un mois à la
campagne, je reviens, tout est changé: une aventure cruelle fait un
bruit épouvantable; madame d'Albémar, dit-on, doit épouser M. de
Serbellane, je vous retrouve l'époux de Matilde, et cependant vous
êtes triste; madame d'Albémar ne part point, et ne voit plus personne;
qu'est-ce que cela signifie?--Léonce reprit l'air de réserve qu'il
avoit un moment perdu, et me dit assez froidement:--Madame d'Albémar
sera sans doute très-heureuse dans le choix qu'elle a fait de M. de
Serbellane.--On ne m'ôtera pas de l'esprit, repartis-je, qu'elle vous
préfère à tout; mais il est inutile de vous en parler à présent que
vous êtes marié; ainsi donc, adieu.--Je me levois pour m'en aller;
Léonce me retint par ma robe, et me dit:--Vous êtes bonne, quoiqu'un
peu légère; vous n'avez pas voulu me faire de la peine, expliquez-vous
davantage.--Je ne sais rien, repris-je, je vous assure; je me souviens
seulement d'avoir vu madame d'Albémar traverser ici la salle du bal,
un soir où vous étiez prêt à vous trouver mal après avoir dansé avec
elle. L'émotion qui la trahissoit ce jour-là ne peut appartenir qu'à
un sentiment vrai, pur, abandonné, tel qu'on l'éprouve, ajoutai-je en
soupirant, quand d'illusions en illusions on n'a pas flétri son coeur:
il se peut qu'elle ait eu des engagemens antérieurs avec M. de
Serbellane; mais je suis convaincue qu'elle ne l'épousera pas, parce
qu'elle vous aime, et qu'elle a rompu ses liens avec lui à cause de
vous.
--Léonce parut frappé de ce que je venois de lui dire. Madame de
Vernon étant venue nous rejoindre, je rentrai dans le salon, et ne
parlai plus à M. de Mondoville de la soirée, qu'un moment lorsque je
m'en allois, et qu'il venoit d'avoir un assez long entretien seul avec
sa belle-mère.--N'écoutez pas trop madame de Vernon, lui dis-je tout
bas; je me méfie beaucoup, même de son amitié pour madame d'Albémar;
elle est bien fine, madame de Vernon; elle n'est point dévote, elle
n'a guère de principes sur rien, elle a beaucoup d'esprit, elle n'a
point aimé son mari, et cependant elle n'a jamais eu d'amant.
Défiez-vous de ces caractères-là, il faut que leur activité s'exerce
de quelque manière. Croyez-moi, les pauvres femmes qui, comme moi, se
sont fait beaucoup de mal à elles-mêmes, ont été bien moins occupées
d'en faire aux autres.--Hélas! me répondit Léonce, en me donnant la
main pour me reconduire jusqu'à ma voiture, il y a peut-être une vie
dont le sort a été décidé par ce que vous dites si gaîment.
Madame de Mondoville sortoit en même temps que moi; elle exprima son
mécontentement d'une manière très-visible de la politesse que me
faisoit Léonce; ce n'étoit pas la jalousie qui l'irritoit: votre
pauvre nièce ne passera jamais pour attirer l'attention de Léonce;
mais madame de Mondoville, avant son mariage comme depuis, n'a jamais
manqué d'exercer sur moi toute la rigueur de sa pruderie; je le mérite
peut-être, mais que la charmante Delphine, aussi pure que Matilde, et
mille fois plus aimable, sait mieux trouver l'art de faire aimer la
vertu!
Adieu ma chère tante; revenez, revenez vite, je puis vous promettre
avec certitude, que désormais je contribuerai tous les jours plus à
votre bonheur.