LETTRE XVII.

Madame de R. à madame d'Artenas.

Ce 14 septembre.

Je suis arrivée, il y a deux jours, pour vous voir, mon aimable tante,

et l'on m'a dit chez vous que vous étiez à la campagne; vous auriez dû

m'en prévenir; je ne reviens à Paris que pour vous: quand nous serons

bien seules une fois, je vous expliquerai mon goût pour la retraite;

vous m'encouragerez à vous en parler, car ce sujet m'est pénible.

J'ai commencé par m'informer de madame d'Albémar, je ne veux point

aller chez elle; hélas! je sais trop que sa liaison avec moi ne

pourroit que lui nuire; mais je n'ai pas dans le coeur un sentiment

plus vif que mon intérêt pour son sort. Madame de Vernon me fit

inviter hier à une grande assemblée qu'elle donnoit, et j'y allai dans

l'espérance de rencontrer madame d'Albémar qui n'y fut point. En

traversant les appartemens de madame de Vernon, je me rappelai la

dernière fois que j'y vins, le jour de ce grand bal où Delphine eut

tant de succès, et montra si visiblement son intérêt pour M. de

Mondoville; je réfléchissois aux événemens inattendus qui avoient

suivi ce jour, lorsque M. de Mondoville entra dans le salon avec sa

femme.

Je vous ai dit, je crois, ma tante, que la première fois que j'avois

vu Léonce, je fus si frappée du charme et de la noblesse de sa figure,

que tout à coup l'impression que j'en reçus me fit réfléchir avec

amertume sur les torts de ma vie. Je sentis que je n'étois pas digne

d'intéresser un tel homme, et madame d'Albémar me parut la seule femme

qui méritât de lui plaire. Eh bien! hier, l'expression du visage de

Léonce étoit entièrement changée; la beauté de ses traits restoit

toujours la même, mais son regard sombre et distrait ne s'arrêtoit

plus sur aucune femme. Il se hâta de saluer, et s'assit dans un coin

de la chambre où il n'y avoit personne à qui parler. Sa femme

s'approcha de lui; je ne sais ce qu'elle lui demandoit: il lui

répondit d'un air doux, mais dès qu'elle l'eut quitté, il soupira

comme s'il venoit de se contraindre.

Une fois madame de Vernon voulut conduire son gendre auprès d'une dame

étrangère qui ne le connoissoit pas: je crus voir dans les manières de

Léonce une répugnance secrète à se laisser ainsi présenter comme un

nouvel époux; il restoit en arrière, suivoit avec peine, et se prêtait

gauchement à tout ce qui pouvoit ressembler à des félicitations.

Madame du Marset, placée à côté de moi, vit que j'observois

attentivement monsieur et madame de Mondoville, et me dit tout bas en

souriant:--J'ai été leur rendre visite deux ou trois fois, et les ai

vus souvent chez madame de Vernon; il n'y a rien de si singulier que

la conduite de Léonce, il semble qu'il veuille être, comme le disoit

le duc de B., _le moins marié qu'il est possible_; il évite avec un

soin extraordinaire les sociétés, les occupations communes avec sa

femme. Matilde, charmée de sa douceur, de sa politesse, de la liberté

qu'il lui laisse, ne remarque pas l'indifférence qu'il a pour elle, et

la crainte qu'il éprouve de resserrer ses liens, en se servant du

pouvoir qu'ils lui donnent. Matilde a de l'amour pour son mari, et se

persuade fermement qu'il en a pour elle: ces dévotes ont en toutes

choses une merveilleuse faculté de croire. On diroit que Léonce attend

toujours quelque événement extraordinaire, et qu'il n'est dans sa

maison qu'en passant; il n'arrange rien chez lui, n'a pas seulement

encore fait ouvrir la caisse de ses livres, aucun de ses meubles n'est

à sa place; ce sont de petites observations, mais qui n'en prouvent

pas moins l'état de son âme: tout ce qui lui rappelle sa situation lui

fait mal, et quoiqu'il ne puisse la changer, il s'épargne autant qu'il

peut les circonstances journalières qui lui retracent la grande

douleur de sa vie, son mariage: enfin je vous garantis qu'il est

très-malheureux.

--J'allois répondre à madame du Marset et l'interroger encore, mais

notre conversation fut interrompue. Comme il y avoit beaucoup de

jeunes personnes dans la chambre, on proposa de danser, une femme se

mit au clavecin, une autre prit la harpe, moi je regardois Léonce; il

cherchoit les moyens de sortir de la chambre: mais un homme âgé, qui

lui parloit, le retenoit impitoyablement. Je compris que la danse

devoit lui rappeler des souvenirs pénibles, et j'espérois qu'on ne lui

proposeroit pas de s'en mêler, lorsque madame du Marset prenant la

main de Matilde et la mettant dans celle de Léonce, leur dit:--Allons

les jeunes mariés, dansez ensemble.--_Bravo_! se mit-on à crier de

toutes parts, _oui, qu'ils dansent ensemble_. La musique commence à

l'instant, et tout le monde s'écarte pour laisser Matilde et Léonce

seuls au milieu de la chambre.

Tout cela s'étoit fait si rapidement, que Léonce, toujours absorbé, ne

sut pas d'abord ce qu'on vouloit de lui; mais quand il entendit la

musique, qu'il vit le cercle formé, et près de lui Matilde qui se

préparoit à danser, saisi à l'instant comme par un sentiment d'effroi,

frappé sans doute du souvenir de Delphine que tout lui retraçoit, il

rejeta la main de Matilde avec violence, recula de quelques pas devant

elle, puis se retournant tout à coup, il sortit en un clin d'oeil de

la chambre et s'élança dans le jardin: le cercle qui l'entouroit

s'ouvrit subitement pour le laisser passer; la vivacité de son action

faisoit tant d'impression sur tout le monde, que personne n'eut l'idée

de prononcer un mot pour l'arrêter.

Madame de Vernon, remarquant l'étonnement de la société, se hâta de

dire que M. de Mondoville ne pouvoit supporter d'être l'objet de

l'attention générale, et qu'il étoit très-timide, malgré les bonnes

raisons qu'on pouvoit lui trouver de ne pas l'être. Chacun eut l'air

de le croire; et, chose étonnante, Matilde qui aime certainement son

mari, fut la première à se tranquilliser complètement, et se mit à

danser à la même place où Léonce l'avoit quittée.

Je sortis pour prendre l'air; à l'extrémité du jardin de madame de

Vernon, je trouvai Léonce assis sur un banc, et profondément rêveur;

il me vit pourtant au moment où je me détournois pour ne pas le

troubler; et lui, qui jusqu'alors ne m'avoit jamais adressé la parole,

vint à moi, et me dit:--Madame de R., la dernière fois que je vous ai

vue, vous étiez avec madame d'Albémar: vous en souvenez-vous?--Oui,

sûrement, lui répondis-je, je ne l'oublierai jamais.--Eh bien! dit-il

alors, asseyez-vous sur ce banc avec moi; cela vous fera-t-il de la

peine de quitter le bal?--Non, je vous assure, lui répétai-je

plusieurs fois.--Mais lorsque nous fûmes assis, il garda le silence et

n'eut plus l'air de se souvenir que c'étoit lui qui vouloit me parler.

J'éprouvois un embarras qui ne me convient plus, et je me hâtai d'en

sortir par mes anciennes manières étourdies et coquettes; car c'est

une coquetterie que de parler à un homme de ses sentimens, même pour

une autre femme.--Que vous est-il donc arrivé, lui dis-je, en mon

absence? Je croyois avoir remarqué que madame d'Albémar vous aimoit,

que vous aimiez madame d'Albémar; je vais passer un mois à la

campagne, je reviens, tout est changé: une aventure cruelle fait un

bruit épouvantable; madame d'Albémar, dit-on, doit épouser M. de

Serbellane, je vous retrouve l'époux de Matilde, et cependant vous

êtes triste; madame d'Albémar ne part point, et ne voit plus personne;

qu'est-ce que cela signifie?--Léonce reprit l'air de réserve qu'il

avoit un moment perdu, et me dit assez froidement:--Madame d'Albémar

sera sans doute très-heureuse dans le choix qu'elle a fait de M. de

Serbellane.--On ne m'ôtera pas de l'esprit, repartis-je, qu'elle vous

préfère à tout; mais il est inutile de vous en parler à présent que

vous êtes marié; ainsi donc, adieu.--Je me levois pour m'en aller;

Léonce me retint par ma robe, et me dit:--Vous êtes bonne, quoiqu'un

peu légère; vous n'avez pas voulu me faire de la peine, expliquez-vous

davantage.--Je ne sais rien, repris-je, je vous assure; je me souviens

seulement d'avoir vu madame d'Albémar traverser ici la salle du bal,

un soir où vous étiez prêt à vous trouver mal après avoir dansé avec

elle. L'émotion qui la trahissoit ce jour-là ne peut appartenir qu'à

un sentiment vrai, pur, abandonné, tel qu'on l'éprouve, ajoutai-je en

soupirant, quand d'illusions en illusions on n'a pas flétri son coeur:

il se peut qu'elle ait eu des engagemens antérieurs avec M. de

Serbellane; mais je suis convaincue qu'elle ne l'épousera pas, parce

qu'elle vous aime, et qu'elle a rompu ses liens avec lui à cause de

vous.

--Léonce parut frappé de ce que je venois de lui dire. Madame de

Vernon étant venue nous rejoindre, je rentrai dans le salon, et ne

parlai plus à M. de Mondoville de la soirée, qu'un moment lorsque je

m'en allois, et qu'il venoit d'avoir un assez long entretien seul avec

sa belle-mère.--N'écoutez pas trop madame de Vernon, lui dis-je tout

bas; je me méfie beaucoup, même de son amitié pour madame d'Albémar;

elle est bien fine, madame de Vernon; elle n'est point dévote, elle

n'a guère de principes sur rien, elle a beaucoup d'esprit, elle n'a

point aimé son mari, et cependant elle n'a jamais eu d'amant.

Défiez-vous de ces caractères-là, il faut que leur activité s'exerce

de quelque manière. Croyez-moi, les pauvres femmes qui, comme moi, se

sont fait beaucoup de mal à elles-mêmes, ont été bien moins occupées

d'en faire aux autres.--Hélas! me répondit Léonce, en me donnant la

main pour me reconduire jusqu'à ma voiture, il y a peut-être une vie

dont le sort a été décidé par ce que vous dites si gaîment.

Madame de Mondoville sortoit en même temps que moi; elle exprima son

mécontentement d'une manière très-visible de la politesse que me

faisoit Léonce; ce n'étoit pas la jalousie qui l'irritoit: votre

pauvre nièce ne passera jamais pour attirer l'attention de Léonce;

mais madame de Mondoville, avant son mariage comme depuis, n'a jamais

manqué d'exercer sur moi toute la rigueur de sa pruderie; je le mérite

peut-être, mais que la charmante Delphine, aussi pure que Matilde, et

mille fois plus aimable, sait mieux trouver l'art de faire aimer la

vertu!

Adieu ma chère tante; revenez, revenez vite, je puis vous promettre

avec certitude, que désormais je contribuerai tous les jours plus à

votre bonheur.

Delphine · 第 80 / 322 题