LETTRE XIV.

Delphine a mademoiselle d'Albémar.

Paris, ce 3 septembre.

Non, vous l'exigez en vain; non, je n'ai pas la force de souffrir une

telle incertitude; qu'il me dise ce qu'il éprouve, que je connoisse la

cause de l'état extraordinaire où je le vois, et je me soumets à mon

sort; mais le doute, le doute! cette douleur qui prend toutes les

formes pour vous poursuivre, sans que vous ayez jamais aucune arme

pour l'atteindre; je ne puis me résoudre à la supporter: les

malheureux condamnés au supplice savent au moins pour quels crimes ils

sont punis, et moi je l'ignore: ce que je croyois ne me paroît plus

vraisemblable; écoutez ce qui s'est passé hier, et, si vous le pouvez,

continuez à me commander de partir sans le voir.

On jouoit hier Tancrède; madame de Vernon me proposa d'y aller: j'y

consentis, parce que de toutes les tragédies c'est celle qui m'a fait

verser le plus de larmes: nous nous plaçâmes dans la loge de madame de

Vernon, qui est en bas, sur l'orchestre. Pendant le premier acte, je

remarquai à quelque distance de nous un homme enveloppé d'un manteau,

la tête appuyée sur le banc de devant, couvrant son visage avec ses

mains, et mettant du soin à se cacher. Malgré tous ses efforts je

reconnus Léonce; il y a tant de noblesse dans sa taille que rien ne

peut la déguiser.

Mes yeux étoient fixés sur lui, je n'entendois presque rien de la

pièce, mais je le regardois; il tressaillit en écoutant la scène où

Tancrède apprend l'infidélité d'Aménaïde: son émotion, depuis cet

instant, sembloit s'accroître toujours; il cherchoit à la dérober à

tous les regards, mais je ne pouvois m'y méprendre. Ah! que j'aurois

voulu m'approcher de lui! combien j'étois touchée de ses larmes!

C'étoient les premières que je voyois répandre à cet homme d'un

caractère si ferme et si soutenu: étoit-ce pour moi qu'il pleuroit?

seroit-il possible que son âme fût ainsi bouleversée, si Matilde

suffisoit à son bonheur? ne donnoit-il point de regrets à celle qui

entend mieux les sentimens d'Aménaïde, qui est plus digne d'admirer

avec lui le langage que le génie prête à l'amour?

Enfin, au quatrième acte, il me parut qu'il n'avoit plus le pouvoir de

se contraindre; je vis son visage baigné de pleurs, et je remarquai

dans toute sa personne un air de souffrance qui m'effraya; je crois

même que, dans mon trouble, je fis un mouvement qu'il aperçut, car à

l'instant même il se baissa de nouveau pour se dérober à mes regards;

mais lorsque Tancrède, après avoir combattu et triomphé pour Aménaïde,

revient avec la résolution de mourir; lorsqu'un souvenir mélancolique,

dernier regret vers l'amour et la vie, lui inspire ces vers, les plus

touchans qu'il y ait au monde:

Quel charme, dans son crime, à mes esprits rappelle

L'image des vertus que je crus voir en elle!

Toi qui me fais descendre avec tant de tourment

Dans l'horreur du tombeau dont je t'ai délivrée,

Odieuse coupable!... et peut-être adorée!

Toi qui fais mon destin jusqu'au dernier moment!

Ah! s'il étoit possible! ah! si tu pouvois être

Ce que mes yeux trompés t'ont vu toujours paroître!

Non, ce n'est qu'en mourant que je peux l'oublier.

Un soupir, un cri même étouffé sortit du coeur de Léonce; tous les

yeux se tournèrent vers lui: il se leva avec précipitation et se hâta

de s'en aller, mais il chanceloit en marchant, et s'arrêta quelques

instans pour s'appuyer; son visage me parut d'une pâleur mortelle, et

comme on refermoit la porte sur lui, je crus le voir manquer de force

et tomber.

Dieu! comment ne l'ai-je pas suivi! La présence de madame de Vernon,

qui me regardoit attentivement, et la curiosité des spectateurs que

j'aurois attirée sur moi, me retinrent; mais jamais un sentiment plus

passionné ne m'avoit entraînée vers Léonce: il me suffisoit de le

retrouver sensible; j'oubliois qu'il ne l'étoit plus pour moi, et

qu'il avoit pris volontairement des liens qui nous séparoient pour

toujours; je me hâtai de revenir chez moi, et quand je fus seule, une

réflexion me saisit fortement; je crus voir quelques rapports entre

les vers qui avoient touché Léonce, et les sentimens qu'il pouvoit

éprouver, s'il m'aimoit encore et me croyoit coupable. Néanmoins,

quelque exagéré que soit Léonce sur les vertus qu'impose le monde,

pourroit-il donner le nom de crime à la conduite que j'ai tenue? Non!

m'écriai-je seule avec transport, on m'a calomniée près de lui, je ne

puis deviner de quelle manière, mais il faut qu'il m'entende, il le

faut à tout prix! Louise, il n'est aucun devoir sur la terre qui pût

me faire consentir à lui laisser une opinion injuste de moi: que je

meure, mais qu'il me regrette; n'exigez pas que je vive avec son

mépris.

Cependant, en me rappelant la lettre qu'il a répondue, la seule pensée

de lui écrire, de le chercher, me fait mourir de honte. Quoi qu'il

arrive, je ne confierai point à madame de Vernon les pensées qui

m'agitent; je ne sais ce qu'elle a cru devoir ou me dire ou me taire,

mais la voix seule de Léonce peut me persuader maintenant; c'est de

lui seul que j'apprendrai s'il me hait ou s'il m'aime, s'il est

injuste ou malheureux. C'est à lui.... Eh quoi! bravant tout ce qui

devroit me retenir, j'irois implorer une explication de ce caractère

si soupçonneux, si rigide et si fier! Quelle perplexité cruelle!

comment jamais en sortir!

Ne me dites pas que tout est fini, qu'il est marié, que je dois

renoncer à son opinion comme à son amour; son estime est encore mon

seul bien sur la terre; il a besoin des suffrages de tous, je ne veux

que le sien, mais il faut que je l'emporte dans ma retraite: si je ne

l'obtenois pas, vous me verriez poursuivie par une agitation que rien

ne pourroit calmer; je n'aurois pas le repos que peut donner le

malheur même, quand il n'y a plus rien à faire ni rien à vouloir. Je

ne me résignerois jamais; et en expirant, ma dernière parole seroit

encore pour me justifier auprès de lui.

Delphine · 第 76 / 322 题