Delphine a mademoiselle d'Albémar.
Paris, ce 3 septembre.
Non, vous l'exigez en vain; non, je n'ai pas la force de souffrir une
telle incertitude; qu'il me dise ce qu'il éprouve, que je connoisse la
cause de l'état extraordinaire où je le vois, et je me soumets à mon
sort; mais le doute, le doute! cette douleur qui prend toutes les
formes pour vous poursuivre, sans que vous ayez jamais aucune arme
pour l'atteindre; je ne puis me résoudre à la supporter: les
malheureux condamnés au supplice savent au moins pour quels crimes ils
sont punis, et moi je l'ignore: ce que je croyois ne me paroît plus
vraisemblable; écoutez ce qui s'est passé hier, et, si vous le pouvez,
continuez à me commander de partir sans le voir.
On jouoit hier Tancrède; madame de Vernon me proposa d'y aller: j'y
consentis, parce que de toutes les tragédies c'est celle qui m'a fait
verser le plus de larmes: nous nous plaçâmes dans la loge de madame de
Vernon, qui est en bas, sur l'orchestre. Pendant le premier acte, je
remarquai à quelque distance de nous un homme enveloppé d'un manteau,
la tête appuyée sur le banc de devant, couvrant son visage avec ses
mains, et mettant du soin à se cacher. Malgré tous ses efforts je
reconnus Léonce; il y a tant de noblesse dans sa taille que rien ne
peut la déguiser.
Mes yeux étoient fixés sur lui, je n'entendois presque rien de la
pièce, mais je le regardois; il tressaillit en écoutant la scène où
Tancrède apprend l'infidélité d'Aménaïde: son émotion, depuis cet
instant, sembloit s'accroître toujours; il cherchoit à la dérober à
tous les regards, mais je ne pouvois m'y méprendre. Ah! que j'aurois
voulu m'approcher de lui! combien j'étois touchée de ses larmes!
C'étoient les premières que je voyois répandre à cet homme d'un
caractère si ferme et si soutenu: étoit-ce pour moi qu'il pleuroit?
seroit-il possible que son âme fût ainsi bouleversée, si Matilde
suffisoit à son bonheur? ne donnoit-il point de regrets à celle qui
entend mieux les sentimens d'Aménaïde, qui est plus digne d'admirer
avec lui le langage que le génie prête à l'amour?
Enfin, au quatrième acte, il me parut qu'il n'avoit plus le pouvoir de
se contraindre; je vis son visage baigné de pleurs, et je remarquai
dans toute sa personne un air de souffrance qui m'effraya; je crois
même que, dans mon trouble, je fis un mouvement qu'il aperçut, car à
l'instant même il se baissa de nouveau pour se dérober à mes regards;
mais lorsque Tancrède, après avoir combattu et triomphé pour Aménaïde,
revient avec la résolution de mourir; lorsqu'un souvenir mélancolique,
dernier regret vers l'amour et la vie, lui inspire ces vers, les plus
touchans qu'il y ait au monde:
Quel charme, dans son crime, à mes esprits rappelle
L'image des vertus que je crus voir en elle!
Toi qui me fais descendre avec tant de tourment
Dans l'horreur du tombeau dont je t'ai délivrée,
Odieuse coupable!... et peut-être adorée!
Toi qui fais mon destin jusqu'au dernier moment!
Ah! s'il étoit possible! ah! si tu pouvois être
Ce que mes yeux trompés t'ont vu toujours paroître!
Non, ce n'est qu'en mourant que je peux l'oublier.
Un soupir, un cri même étouffé sortit du coeur de Léonce; tous les
yeux se tournèrent vers lui: il se leva avec précipitation et se hâta
de s'en aller, mais il chanceloit en marchant, et s'arrêta quelques
instans pour s'appuyer; son visage me parut d'une pâleur mortelle, et
comme on refermoit la porte sur lui, je crus le voir manquer de force
et tomber.
Dieu! comment ne l'ai-je pas suivi! La présence de madame de Vernon,
qui me regardoit attentivement, et la curiosité des spectateurs que
j'aurois attirée sur moi, me retinrent; mais jamais un sentiment plus
passionné ne m'avoit entraînée vers Léonce: il me suffisoit de le
retrouver sensible; j'oubliois qu'il ne l'étoit plus pour moi, et
qu'il avoit pris volontairement des liens qui nous séparoient pour
toujours; je me hâtai de revenir chez moi, et quand je fus seule, une
réflexion me saisit fortement; je crus voir quelques rapports entre
les vers qui avoient touché Léonce, et les sentimens qu'il pouvoit
éprouver, s'il m'aimoit encore et me croyoit coupable. Néanmoins,
quelque exagéré que soit Léonce sur les vertus qu'impose le monde,
pourroit-il donner le nom de crime à la conduite que j'ai tenue? Non!
m'écriai-je seule avec transport, on m'a calomniée près de lui, je ne
puis deviner de quelle manière, mais il faut qu'il m'entende, il le
faut à tout prix! Louise, il n'est aucun devoir sur la terre qui pût
me faire consentir à lui laisser une opinion injuste de moi: que je
meure, mais qu'il me regrette; n'exigez pas que je vive avec son
mépris.
Cependant, en me rappelant la lettre qu'il a répondue, la seule pensée
de lui écrire, de le chercher, me fait mourir de honte. Quoi qu'il
arrive, je ne confierai point à madame de Vernon les pensées qui
m'agitent; je ne sais ce qu'elle a cru devoir ou me dire ou me taire,
mais la voix seule de Léonce peut me persuader maintenant; c'est de
lui seul que j'apprendrai s'il me hait ou s'il m'aime, s'il est
injuste ou malheureux. C'est à lui.... Eh quoi! bravant tout ce qui
devroit me retenir, j'irois implorer une explication de ce caractère
si soupçonneux, si rigide et si fier! Quelle perplexité cruelle!
comment jamais en sortir!
Ne me dites pas que tout est fini, qu'il est marié, que je dois
renoncer à son opinion comme à son amour; son estime est encore mon
seul bien sur la terre; il a besoin des suffrages de tous, je ne veux
que le sien, mais il faut que je l'emporte dans ma retraite: si je ne
l'obtenois pas, vous me verriez poursuivie par une agitation que rien
ne pourroit calmer; je n'aurois pas le repos que peut donner le
malheur même, quand il n'y a plus rien à faire ni rien à vouloir. Je
ne me résignerois jamais; et en expirant, ma dernière parole seroit
encore pour me justifier auprès de lui.