Delphine à mademoiselle d'Albémar.
Ce 30 juillet.
J'ai vu madame de Vernon; elle est venue passer deux jours à
Bellerive; je me promenois seule sur ma terrasse, lorsque de loin je
l'ai aperçue: j'ai été saisie d'un tel tremblement à sa vue, que je me
suis hâtée de m'asseoir pour ne pas tomber; mais cependant, comme elle
approchoit, un sentiment d'irritation et de fierté m'a soutenue, et je
me suis levée pour lui cacher mon trouble.
Toute l'expression de son visage étoit triste et abattue; nous avons
gardé l'une et l'autre le silence; enfin elle l'a rompu, en me disant
que sa fille alloit la quitter, et s'établir avec son mari dans une
maison séparée.--Ce projet n'étoit pas le vôtre, lui ai-je dit.--Non,
répondit-elle; il dérange, et mon aisance de fortune, et l'espoir que
j'avois d'être entourée de ma famille; mais qui peut prétendre au
bonheur!--J'ai soupiré.--Vous avez fait cependant, lui dis-je avec
amertume, beaucoup de sacrifices à votre fille; elle, du moins, vous
devroit de la reconnoissance.--Vous m'accusez, répondit-elle après
quelques momens de réflexion, vous m'accusez de vous avoir mal
défendue auprès de Léonce; je peux mériter ce reproche; cependant je
vous l'assure, son irritation ne pouvoit être calmée; vos ennemis
l'avoient prévenu avant que je le visse; le blâme que vous avez
encouru avoit particulièrement offensé son respect pour l'opinion
publique, et vos caractères se convenoient si peu, que vous auriez été
très malheureux ensemble.--Vous avois-je chargée d'en juger, lui
dis-je, et n'aviez-vous pas accepté, ou plutôt recherché le devoir de
me justifier?--Et vous aussi, s'écria-t-elle, vous voulez
m'abandonner! vous en avez plus le droit que ma fille, et je me
résigne à mon sort, sans vouloir lutter contre lui.--Elle s'assit en
finissant ces mots; je la vis pâlir et trembler; je l'avouerai,
d'abord je n'en fus point émue; j'ai tant souffert depuis huit jours,
que mon âme est devenue plus ferme contre la douleur des autres;
cependant lorsqu'elle versa des larmes, je me sentis attendrie, je lui
pris la main, je lui demandai de se justifier; elle se tut, et
continua de pleurer. C'étoit la première fois de ma vie que je la
voyois dans cet état; tous mes souvenirs parlèrent pour elle dans mon
coeur.--Eh bien! lui dis-je, eh bien! je puis vous aimer assez pour
vous pardonner le malheur de ma vie; vous ne m'avez point servie
auprès de Léonce, mais en effet c'étoit à son coeur à plaider pour
moi; lui qui étoit l'objet de ma tendresse, lui qui ne pouvoit douter
de mon amour, ne savoit-il pas ma meilleure excuse? Cependant, comment
avez-vous pu vous résoudre à précipiter ce mariage? n'aviez-vous pas
besoin de mon consentement, après l'aveu que je vous avois fait? Vous
étiez mère; mais n'étois-je pas devenue votre fille en vous confiant
mon sort?--Oui! s'écria-t elle en soupirant, ma fille, et bien plus
tendre que ma fille: je suis coupable, je le suis.--Et sa pâleur et
l'altération de ses traits devenoient à chaque instant plus
remarquables. Je ne pus résister à ce spectacle, et je me jetai dans
ses bras en lui disant:--Je vous pardonne; si j'en meurs,
souvenez-vous que je vous ai pardonné.--Elle me regarda avec une
émotion extrême; elle eut presque le mouvement de se jeter à mes
pieds; mais se reprenant tout à coup, elle se leva, et me demanda la
permission de se promener un instant seule.
Je résolus, pendant qu'elle fut loin de moi, de l'interroger sur tout
ce qui s'étoit passé. Quand elle revint, je le tentai: cette
conversation lui étoit pénible, et j'étois sans cesse combattue entre
l'intérêt qui me faisoit dévorer ses réponses, et le sentiment de
pitié qui me défendait d'insister: si elle avoit voulu se vanter et me
tromper, notre liaison étoit rompue; mais elle me peignit avec une
telle vérité les nuances précises de son désir secret en faveur de sa
fille, et de son exactitude cependant à dire ce que j'avois exigé
d'elle, qu'elle exerça sur moi l'empire de la vérité. Je la
condamnois, mais je l'aimois toujours; et comme ses manières étoient
restées naturelles, son charme existoit encore.
Elle m'avoua, avec confusion, qu'elle avoit en effet pressé Léonce de
conclure son mariage avec sa fille; mais elle m'affirma que jamais il
ne m'auroit épousée, après l'éclat du duel de M. de Serbellane. Il
étoit convaincu, me dit-elle, que tout le monde sauroit un jour que
j'avois réuni chez moi une femme avec son amant, à l'insu de son mari,
et que la mort de M. d'Ervins en étant la suite, on ne me pardonnerait
jamais. Le prétexte dont on vouloit couvrir ce malheur, les opinions
politiques, lui déplaisoit presque autant que la vérité même. Enfin,
madame de Vernon ajouta que Léonce avoit reçu la lettre de sa mère la
plus vive contre moi, et ne cessa de me répéter que ma destinée eût
été très-malheureuse, avec deux personnes qui auroient traité la
plupart de mes qualités comme des défauts.
Je repoussai ces consolations pénibles, et je ne lui trouvois pas le
droit de me les donner. Je n'aimois pas davantage ses conseils répétés
de fuir Léonce, et d'aller passer quelque temps auprès de vous,
jusques à ce qu'il partît pour l'Espagne, comme c'étoit son dessein;
ces conseils étoient d'accord avec mes résolutions; mais je n'avois
pas rendu à madame de Vernon le pouvoir de me diriger; et c'étoit
presque malgré moi que je me laissois captiver par sa grâce et sa
douceur.
Dans le cours de cette conversation, je lui demandai une fois si
Léonce n'avoit pas imaginé que je m'intéressois trop vivement à M. de
Serbellane; mais elle repoussa bien facilement cette supposition, qui
m'auroit été plus douce. En effet, la jalousie que M. de Serbellane
avoit un moment inspirée à Léonce, n'étoit-elle pas tout-à-fait
détruite, par la confidence même du secret de madame d'Ervins? Non,
Louise, il ne reste aucune pensée sur laquelle mon coeur puisse se
reposer.
Madame de Vernon me parla ensuite de Matilde et de Léonce.--Il ne
l'aime pas, me dit-elle; depuis leur mariage, il la voit à peine, mais
elle lui convient mieux qu'aucune autre, parce qu'elle ne fera jamais
parler d'elle, et que c'est ainsi que doit être la femme d'un homme si
sensible au moindre blâme. Quant à Matilde, elle aimera Léonce de
toutes les puissances de son âme; mais elle a une telle confiance dans
l'ascendant du devoir, qu'elle ne forme pas un doute sur l'affection
de son mari pour elle; elle n'observe rien, et passe la plus grande
partie de sa journée dans les pratiques de dévotion. Elle ne sera
point ombrageuse en jalousie; mais si quelques circonstances
frappantes lui découvroient l'attachement de Léonce pour une autre
femme, elle seroit aussi véhémente qu'elle est calme, et la roideur
même de son esprit et l'inflexibilité de ses principes ne lui
permettroient plus ni tolérance, ni repos.--Hélas! m'écriai-je, ce ne
sera pas moi qui troublerai son bonheur; l'on n'a rien à craindre de
moi; ne suis-je pas un être immolé, anéanti: Ah! Sophie, lui dis-je,
deviez-vous.... Mais ne parlons plus ensemble de Léonce, afin que je
puisse goûter le seul plaisir dont mon âme soit encore susceptible, le
charme de votre entretien.
Madame de Vernon vouloit voir madame d'Ervins, elle s'y est refusée;
Thérèse ne se montrant pas, pendant que madame de Vernon étoit à
Bellerive, j'ai passé deux jours tête-à-tête avec elle. Je l'avoue, le
second jour j'éprouvai quelque soulagement; il y a dans l'attrait que
je ressens pour madame de Vernon à présent quelque chose
d'inexplicable: elle ne m'inspire plus une estime partaite, ma
confiance n'est plus sans bornes; mais sa grâce me captive; quand je
la vois, je m'en crois aimée, je suis moins oppressée auprès d'elle,
et je ne puis l'entendre quelques heures, sans imaginer confusément
qu'elle m'a offert des consolations inattendues. Hélas! cette illusion
a peu duré! Quand madame de Vernon a été partie, je me suis retrouvée
plus mal qu'avant son arrivée: le bien qu'elle fait au coeur n'y reste
pas.
Quel trouble je sens dans mon âme! mes idées, mes sentimens sont
bouleversés: je ne sais pour quel but, ni dans quel espoir je dois me
créer un esprit, une manière d'être nouvelle! je flotte dans la plus
cruelle des incertitudes, entre ce que j'étois, et ce que je veux
devenir; la douleur, la douleur est tout ce qu'il y a de fixe en moi:
c'est elle qui me sert à me reconnoître. Mes projets varient, mes
desseins se combattent; mon malheur reste le même; je souffre, et je
change de résolution pour souffrir encore. Louise, faut-il vivre,
quand on craint l'heure qui suit, le jour qui s'avance, comme une
succession de pensées amères et déchirantes? Si le temps ne me soulage
pas, tout n'est-il pas dit? Le secret de la raison, c'est d'attendre;
mais qui attend en vain n'a plus qu'à mourir.