Delphine à mademoiselle d'Albémar.
Bellerive, dans la nuit du 12 juillet.
Je n'ai plus rien à vous dire sur moi; aujourd'hui, à six heures du
soir, mon sort a fini, et à neuf, j'ai reçu la lettre qui me
l'annonce. J'existe; je crois que je ne mourrai pas; j'irai vous
rejoindre dès que madame d'Ervins sera rétablie. Il y a quelques
heures que je me suis crue très-mal, mais c'est une des illusions de
la douleur: souffrir, ce n'est pas mourir, c'est vivre.
Lisez cette lettre; je suis parvenue à vous la copier; mais il faut
que j'en conserve l'original toujours sous mes yeux; si je ne la
voyois pas, je n'y croirois plus; j'irois trouver Léonce, j'irois lui
dire que je l'aime encore; et de ma vie je ne dois le voir, ni lui
parler.
_Madame de Vernon à madame d'Albémar._
Ce 10 juillet.
La peine que je vais vous causer, ma chère Delphine, m'est extrêmement
douloureuse. J'ai remis votre billet à Léonce; je lui ai parlé avec la
plus grande vivacité, mais il étoit déjà tellement prévenu par le
bruit qu'a fait cette malheureuse aventure, qu'il m'a été impossible
de le ramener; il prétend que vos caractères ne se conviennent point,
que vous l'offenseriez sans cesse dans ce qu'il a de plus cher au
monde, le respect pour l'opinion, et que vous vous rendriez malheureux
mutuellement. Il avoit, d'ailleurs, reçu une lettre de sa mère, qui
s'opposoit formellement à ce qu'il vous épousât, et le sommoit de
remplir ses engagemens avec ma fille.
J'ai voulu lui rendre à cet égard toute sa liberté, mais il l'a
refusée; et comme il étoit décidé à ne point s'unir avec vous, il m'a
paru naturel de revenir à nos anciens projets; le contrat de Matilde
et de Léonce a donc été signé aujourd'hui, et après-demain, à six
heures du soir, ils se marient; je voudrois vous voir avant cet
instant si solennel pour moi; venez demain à Paris, et j'irai chez
vous. Adieu, je suis bien affectée de votre chagrin.