LETTRE XXXVI.

Delphine à mademoiselle d'Albémar.

Bellerive, dans la nuit du 12 juillet.

Je n'ai plus rien à vous dire sur moi; aujourd'hui, à six heures du

soir, mon sort a fini, et à neuf, j'ai reçu la lettre qui me

l'annonce. J'existe; je crois que je ne mourrai pas; j'irai vous

rejoindre dès que madame d'Ervins sera rétablie. Il y a quelques

heures que je me suis crue très-mal, mais c'est une des illusions de

la douleur: souffrir, ce n'est pas mourir, c'est vivre.

Lisez cette lettre; je suis parvenue à vous la copier; mais il faut

que j'en conserve l'original toujours sous mes yeux; si je ne la

voyois pas, je n'y croirois plus; j'irois trouver Léonce, j'irois lui

dire que je l'aime encore; et de ma vie je ne dois le voir, ni lui

parler.

_Madame de Vernon à madame d'Albémar._

Ce 10 juillet.

La peine que je vais vous causer, ma chère Delphine, m'est extrêmement

douloureuse. J'ai remis votre billet à Léonce; je lui ai parlé avec la

plus grande vivacité, mais il étoit déjà tellement prévenu par le

bruit qu'a fait cette malheureuse aventure, qu'il m'a été impossible

de le ramener; il prétend que vos caractères ne se conviennent point,

que vous l'offenseriez sans cesse dans ce qu'il a de plus cher au

monde, le respect pour l'opinion, et que vous vous rendriez malheureux

mutuellement. Il avoit, d'ailleurs, reçu une lettre de sa mère, qui

s'opposoit formellement à ce qu'il vous épousât, et le sommoit de

remplir ses engagemens avec ma fille.

J'ai voulu lui rendre à cet égard toute sa liberté, mais il l'a

refusée; et comme il étoit décidé à ne point s'unir avec vous, il m'a

paru naturel de revenir à nos anciens projets; le contrat de Matilde

et de Léonce a donc été signé aujourd'hui, et après-demain, à six

heures du soir, ils se marient; je voudrois vous voir avant cet

instant si solennel pour moi; venez demain à Paris, et j'irai chez

vous. Adieu, je suis bien affectée de votre chagrin.

Delphine · 第 56 / 322 题