Léonce à M. Barton, à Mondoville.
Paris, ce 6 juin.
Vous êtes parti pour Mondoville par condescendance pour une seconde
lettre de ma mère; je vous prie, mon cher Barton, d'y rester quelque
temps. Je me servirai de ce prétexte pour retarder toute explication
avec madame de Vernon sur mon mariage, et je pourrai écrire à ma mère,
et peut-être trouver quelques moyens de me délivrer de sa promesse.
Mon cher maître, vous le sentez vous-même, j'en suis sûr, quoique vous
vous soyez refusé à me l'avouer; j'ai connu madame d'Albémar, je ne
peux jamais aimer Matilde.
Pensez-vous que l'impression de la journée d'hier puisse s'effacer de
mou coeur? Sans doute elle est belle, Matilde; vous me l'avez dit, je
le crois; mais ai-je pu seulement la regarder? Je voyois, j'écoutois
une femme comme il n'en exista jamais. C'est un être inspiré, que
Delphine! L'avez-vous remarquée, lorsqu'elle s'adressoit à moi?
J'étois assis à quelques pas d'elle dans le jardin: sa voix s'animoit,
ses yeux-ravissans regardoient le ciel comme pour le prendre à témoin
de ses nobles pensées; ses bras charmans se plaçoient naturellement de
la manière la plus agréable et la plus élégante. Le vent ramenoit
souvent ses cheveux blonds sur son visage; elle les écartoit avec une
grâce, une négligence, qui donnoient à chacun de ses mouvemens une
séduction nouvelle. Croyez-vous, mon cher Barton, qu'elle parlât avec
plus d'intérêt à cause de moi? Vous m'avez dit que vous ne l'aviez
jamais trouvée si aimable: auroit-elle voulu me plaire? Cependant elle
m'a quitté si brusquement! mais c'étoit dans la crainte d'affliger
madame de Vernon. Oh! sans doute nos âmes s'entendroient si j'étois
libre, si je pouvois m'exprimer de toute la force de mon émotion et de
ma pensée! Mais il faudra se réprimer long-temps encore, et
saura-t-elle me deviner à travers tant de contraintes? elle, dont tout
le charme est dans l'abandon, croira-t-elle aux sentimens contenus?
saurat-elle que le coeur qui les renferme en est dévoré?
Je n'imaginois pas qu'il fût possible, mon cher Barton, qu'une seule
personne réunît tant de grâces variées, tant de grâces qui
sembleroient devoir appartenir aux manières d'être les plus
différentes. Des expressions toujours choisies, et un mouvement
toujours naturel, de la gaîté dans l'esprit, et de la mélancolie dans
les sentimens, de l'exaltation et de la simplicité, de l'entraînement
et de l'énergie! mélange adorable de génie et de candeur, de douceur
et de force! possédant au même degré tout ce qui peut inspirer de
l'admiration aux penseurs les plus profonds, tout ce qui doit mettre à
l'aise les esprits les plus ordinaires, s'ils ont de la bonté, s'ils
aiment à retrouver cette qualité touchante, sous les formes les plus
faciles et les plus nobles, les plus séduisantes et les plus naïves.
Delphine anime la conversation en mettant de l'intérêt à ce qu'elle
dit, de l'intérêt à ce qu'elle entend; nulle prétention, nulle
contraints: elle cherche à plaire, mais elle ne veut y réussir qu'en
développant ses qualités naturelles. Toutes les femmes que j'ai
connues, s'arrangeoient plus ou moins pour faire effet sur les autres;
Delphine, elle seule, est tout à la fois assez fière et assez simple,
pour se croire d'autant plus aimable, qu'elle se livre davantage à
montrer ce qu'elle éprouve.
Avec quel enthousiasme elle parle de la vertu! Elle l'aime comme la
première beauté de la nature morale; elle respire ce qui est bien,
comme un air pur, comme le seul dans lequel son âme généreuse puisse
vivre. Si l'étendue de son esprit lui donne de l'indépendance, son
caractère a besoin d'appui; elle a dans le regard quelque chose de
sensible et de tremblant, qui semble invoquer un secours contre les
peines de la vie; et son âme n'est pas faite pour résister seule aux
orages du sort. O mon ami! qu'il sera heureux, celui qu'elle choisira
pour protéger sa destinée, qu'elle élèvera jusqu'à elle, et qui la
défendra de la méchanceté des hommes!
Vous le voyez, ce n'est point une impression légère que j'ai reçue:
j'ai observé Delphine, je l'ai jugée, je la connois; je ne suis plus
libre. Je veux écrire à manière; promettez-moi seulement, mon cher
Barton, de faire naître des incidens qui vous retiennent un mois à
Mondoville.
P. S. Je reçois à l'instant une lettre d'Espagne, qui m'est assez
pénible; ma mère me mande que madame du Marset, qui lui écrit souvent
comme vous le savez, l'a prévenue que mademoiselle de Vernon avoit une
cousine très-spirituelle, mais singulièrement philosophe dans ses
principes et dans sa conduite, enthousiaste des idées politiques
actuelles, etc., et dont la société ne vaut rien pour moi. Ma mère me
recommande de ne point me lier avec madame d'Albémar; c'est une
prévention absurde que je parviendrai sûrement à détruire. Cependant
je suis indigné contre madame du Marset, et je saisirai la première
occasion de le lui faire sentir.