Delphine à mademoiselle d'Albémar.
Ce 19 mai.
Ah! ma chère soeur! quelle nouvelle vous m'apprenez! Je suis dans une
angoisse inexprimable, craignant de perdre une minute pour avertir M.
Barton, et frémissant de la douleur que je suis condamnée à lui
causer. Il faut aussi prévenir madame de Vernon et Matilde. Combien je
sens vivement leurs peines! Ma pauvre Sophie! le fils de son ami!
l'époux de sa fille, et Matilde! Ah! que je me reproche d'avoir blâmé
l'excès de sa dévotion! Elle ne sera peut-être jamais heureuse; si
elle avoit livré son coeur à l'espérance d'être aimée, que
deviendroit-elle à présent? Néanmoins, elle ne l'a jamais vu. Mais moi
aussi, je ne l'ai jamais vu! et les larmes m'oppressent, et la force
me manque pour remplir mon triste devoir! Allons, je m'y soumets, je
sors: adieu. Ce soir je vous rendrai compte de cette cruelle journée.
Minuit.
M. Barton est parti depuis une heure, ma chère Louise. Excellent
homme, qu'il est malheureux! Ah! que les peines de l'âge avancé
portent un caractère déchirant! Hélas! la vieillesse elle-même est une
douleur habituelle, dont l'amertume aigrit tous les chagrins que l'on
éprouve.
J'ai été chez madame de Vernon à six heures; j'ai fait demander M.
Barton à sa porte; il est venu à l'instant même avec un air
d'empressement et de gaîté qui m'a fait bien mal: rien n'est plus
touchant que l'ignorance d'un malheur déjà arrivé, et le calme qui se
peint sur un visage qu'un seul mot va bouleverser. M. Barton monta
dans ma voiture, et je donnai l'ordre de nous conduire loin de Paris;
j'avois imaginé plusieurs moyens de lui annoncer cet affreux
événement; mais il remarqua bientôt l'altération de mes traits, et me
demanda avec sensibilité s'il m'étoit arrivé quelque malheur.
L'intérêt même qu'il prenoit à moi l'éloignoit entièrement de l'idée
que la peine dont il s'agissoit pût le concerner. J'hésitois encore
sur ce que je lui dirois; mais enfin, je pensai qu'il n'y avoit point
de préparation possible pour une telle douleur, et je lui remis la
fatale lettre.
--Lisez, lui dis-je, avec courage, avec résignation, et sans oublier
les amis qui vous restent, et que votre malheur attache à vous pour
jamais.--A peine cet excellent homme eut-il vu le nom de Léonce, qu'il
pâlit; il lut cette lettre deux fois, comme s'il ne pouvoit la croire.
Enfin, il la laissa tomber, couvrit son visage de ses deux mains, et
pleura amèrement sans dire un seul mot. Je versois des larmes à côté
de lui, effrayée de son silence, attendant que ses premières paroles
m'indiquassent dans quel sens il cherchoit des consolations. Je
demandois au ciel la voix qui peut adoucir les blessures du coeur.--O
Léonce! s'écria-t-il enfin, gloire de ma vie, seul intérêt d'un homme
sans carrière, sans nom, sans destinée, étoit-ce à moi de vous
survivre? que fait ce vieux sang dans mes veines, quand tout le vôtre
a coulé? quelle fin de vie m'est réservée! Ah! madame, me dit-il, vous
êtes jeune, belle, vous avez pitié d'un vieillard, mais vous ne pouvez
pas vous faire une idée des dernières douleurs d'une existence sans
avenir, sans espoir! vous ne le connoissiez pas, mon ami, mon noble
ami, que des monstres ont assassiné. Pourquoi ne veut-il pas les
nommer? je les connois, je les ferai connoître, ils ne vivront point
après avoir fait périr ce que le ciel avoit formé de meilleur.--Alors
il se rappeloit les traits les plus aimables de l'enfance et de la
jeunesse de son élève; ce n'étoit plus le beau, le fier, le spirituel
Léonce qu'il me peignoit: il ne se retraçoit plus les grâces et les
talens qui devoient plaire dans le monde; il ne parloit que des
qualités touchantes dont le souvenir s'unit, avec tant d'amertume, à
l'idée d'une séparation éternelle.
J'étois agitée par une incertitude cruelle. Devois-je, en rappelant à
M. Barton que Léonce le demandoit auprès de lui, fixer son imagination
sur la possibilité de le revoir encore, et de contribuer peut-être à
le guérir? M. Barton ne m'avoit pas dit un seul mot qui indiquât cette
pensée; la craignoit-il? redoutoit-il une seconde douleur après un
nouvel espoir? Ma chère Louise, avec quel tremblement l'on parle à un
homme vraiment malheureux! Comme on a peur de ne pas deviner ce qu'il
faut lui dire, et de toucher maladroitement aux peines d'un coeur
déchiré!
Enfin, je dis à M. Barton qu'il devoit partir, et que peut-être il
pouvoit encore se flatter de retrouver Léonce: ce dernier mot, dont
j'attendois tant d'effet, n'en produisit aucun; il m'entendit tout de
suite, mais sans se livrer à l'espoir que je lui offrois. A l'âge de
M. Barton, le coeur n'est point mobile, les impressions ne se
renouvellent pas vite, et le même sentiment oppresse sans aucun
intervalle de soulagement.
Néanmoins, depuis cet instant, il ne parla plus que de son départ: il
me demanda de retourner chez madame de Vernon; j'en donnai l'ordre. Je
convins avec lui qu'il partiroit le soir même avec ma voiture, et que
l'un de mes domestiques, plus jeune que le sien, courroit devant lui
pour hâter son voyage. Il étoit un peu ranimé par l'occupation de ces
détails: tant qu'il reste une action à faire pour l'être qui nous
intéresse, les forces se soutiennent et le coeur ne succombe pas. Nous
arrivâmes enfin chez ma tante: en songeant à la peine qu'elle alloit
éprouver, j'étois saisie moi-même de la plus vive émotion; je laissai
M. Barton entrer seul chez madame de Vernon, et je restai quelque
minutes dans le salon pour reprendre mes sens: enfin, domptant cette
foiblesse qui m'empêchoit de consoler mon amie, j'entrai chez elle: je
la trouvai plus calme que je ne l'espérois. M. Barton gardoit le
silence, Matilde se contenoit avec quelque effort; madame de Vernon
vint à moi et m'embrassa: je voulus m'approcher de Matilde, je la vis
rougir et pâlir; elle me serra la main amicalement, mais elle sortit
de la chambre à l'instant même, se faisant un scrupule, je crois,
d'éprouver ou de montrer aucune émotion vive.
Madame de Vernon me dit alors:--Imaginez que dans ce moment même je
viens de recevoir une lettre de madame de Mondoville, pour m'apprendre
son consentement au mariage, d'après les nouvelles propositions que je
lui avois faites! Elle m'annonce en même temps le départ de son
fils.--Je serrai une seconde fois madame de Vernon dans mes
bras.--Enfin, me dit-elle avec le courage qui lui est propre,
occupons-nous de hâter le départ de M. Barton, et soumettons-nous aux
événemens.--Il n'y a rien à faire pour mon voyage, dit M. Barton, avec
un accent qui exprimait, je crois, une humeur un peu injuste sur le
calme apparent de madame de Vernon; madame d'Albémar a bien voulu
pourvoir à tout, et je pars.--C'est très-bien, répliqua madame de
Vernon, qui s'aperçut du mécontentement de M. Barton; et s'adressant à
moi, elle me dit comme à demi-voix:--Quel zèle et quelle affection il
témoigne à son élève!--Vous avez remarqué quelquefois que madame de
Vernon avoit l'habitude de louer ainsi, comme par distraction et en
parlant à un tiers; mais le malheureux Barton n'y donna pas la moindre
attention; il étoit bien loin de penser à l'impression que sa douleur
pourroit produire sur les autres. S'il lui étoit resté quelque
présence d'esprit, c'eût été pour la cacher et non pour s'en parer.
Absorbé dans son inquiétude, il sortit sans dire un mot à madame de
Vernon; je le suivis pour le conduire chez moi, où il devoit trouver
tout ce qui lui étoit nécessaire pour sa route. Lorsque nous fûmes en
voiture, il dit en se parlant à lui-même:--Mon cher Léonce, vos seuls
amis, c'est votre malheureux instituteur; c'est aussi votre pauvre
mère.--Et se retournant vers moi:--Oui, s'écria-t-il, j'irai nuit et
jour pour le rejoindre, peut-être me dira-t-il encore un dernier
adieu, et je resterai près de sa tombe pour soigner ses derniers
restes, et mériter ainsi d'être enseveli près de lui.--En disant ces
mots, cet infortuné vieillard se livroit à un nouvel accès de
désespoir,--Madame, me dit-il alors, devant vous je pleure; tout à
l'heure j'étois calme; votre bonté ne repoussera pas cette triste
preuve de confiance, j'en suis sûr, vous ne la repousserez pas.
Nous arrivâmes chez moi, je pris toutes les précautions que je pus
imaginer pour que le voyage de M. Barton fût le plus commode et le
plus rapide possible; il fut touché de ces soins, et, prêt à monter en
voiture, il me dit:--Madame, s'il vient en mon absence quelques
lettres de Bayonne, je n'ose pas dire de Léonce, enfin aussi de Léonce
même, ouvrez-les, vous verrez ce qu'il faut faire d'après ces lettres,
et vous me l'écrirez à Bordeaux.--N'est-ce pas madame de Vernon, lui
dis je, qui devroit....--Non, me répondit-il; madame, permettez-moi de
vous répéter que je veux que ce soit vous; hélas! dans ce dernier
moment, lorsqu'il n'est que trop probable que jamais je ne vous
reverrai, qu'il me soit permis de vous dire une idée, peut-être
insensée, que j'avois conçue pour mon malheureux élève. Je ne trouvois
point que mademoiselle de Vernon pût lui convenir, et j'osois
remarquer en vous tout ce qui s'accordoit le mieux avec son esprit et
son âme.--J'allois lui répondre, mais il me serra la main avec une
affection paternelle; cette affection me rappelle M. d'Albémar, et
jamais je ne l'ai retrouvée sans émotion. Il me dit alors:--Ne vous
offensez pas, madame, de cette hardiesse d'un vieillard qui chérit
Léonce comme son fils, et que vos bontés ont profondément touché.
Hélas! ces douces chimères sont remplacées par la mort! la mort! ah
Dieu!--Il se précipita hors de ma chambre, et se jeta au fond de la
voiture, dans un accablement qui redoubla ma pitié.
Restée seule, je pus me livrer enfin à la douleur que moi aussi
j'éprouvois; je n'avois dû m'occuper que des peines des autres: mais
celle que je ressentois n'étoit pas moins vive, quoique la destinée de
ce malheureux jeune homme fût étrangère à la mienne. Ma tante et ma
cousine le regrettent pour elles, pour le bonheur qu'il devoit leur
procurer; moi, que le sort séparoit irrévocablement de lui, je pleure
une âme si belle, un être si libéralement doué, périssant ainsi dans
les premières années de sa vie. Oui, s'il meurt je lui vouerai un
culte dans mon coeur; je croirai l'avoir aimé, l'avoir perdu, et je
serai fidèle au souvenir que je garderai de lui; ce sera un sentiment
doux, l'objet d'une mélancolie sans amertume. Je demanderai son
portrait à M. Barton, et toujours je conserverai cette image comme
celle d'un héros de roman dont le modèle n'existe plus. Déjà, depuis
quelque temps, je perdois l'espoir de rencontrer celui qui posséderoit
toutes les affections de mon coeur; j'en suis sûre maintenant, et
cette certitude est tout ce qu'il faut pour vieillir en paix.
Mais peut-être que Léonce vivra; s'il vit, il sera l'époux de Matilde,
et plus de chimères alors; mais aussi plus de regrets. Adieu, ma chère
Louise; il est possible que dans peu je me réunisse à vous pour
toujours.