Madame de Vernon à M. de Clarimin, à sa terre près de Montpellier.
Paris, ce 2 mai.
Toujours des inquiétudes, mon cher Clarimin, sur la dette que j'ai
contractée avec vous! Ne vous ai-je pas mandé plusieurs fois que les
réclamations de madame de Mondoville sur la succession de M. de Vernon
étoient arrangées par le mariage de son fils avec ma fille? Je
constitue en dot à Matilde la terre d'Andelys, de vingt mille livres
de rente. C'est beaucoup plus que la fortune de son père; je ne lui
devrai donc aucun compte de ma tutelle. Je n'étois gênée que par ce
compte et par les diverses sommes que je devois rembourser à madame de
Mondoville sur la succession de M. de Vernon. Mais il sera convenu
dans le contrat que ces dettes ne seront payées qu'après moi, et je me
trouve ainsi dispensée de rendre à Matilde le bien de son père. Je
puis donc vous garantir que vos soixante mille livres vous seront
remises avant deux mois.
J'ajouterai, pour achever de vous rassurer, que je n'achète point la
terre d'Andelys; c'est madame d'Albémar qui la donne à ma fille.
J'avois cru jusqu'à présent cette confidence superflue: et je vous
demande un profond secret. Madame d'Albémar est très riche: je ne
pense pas manquer de délicatesse en acceptant d'elle un don qui, tout
considérable qu'il paroît, n'est pas un tiers de la fortune qu'elle
tient de son mari. Cette fortune, vous le savez, devoit nous revenir
en grande partie. J'ai cru qu'il ne m'étoit pas interdit de profiter
de la bienveillance de madame d'Albémar pour l'intérêt de ma fille et
pour celui de mes créanciers; mais il est pourtant inutile que ce
détail soit connu.
Votre homme d'affaires vous a alarmé en vous donnant comme une
nouvelle certaine, que je voulois rembourser tout de suite à madame
d'Albémar les quarante mille livres qu'elle m'a prêtées à Montpellier.
Il n'en est rien, elle ne pense point à me les demander. Vous
m'écririez vingt lettres sur votre dette, avant que madame d'Albémar
me dît un mot de la sienne. Ceci soit dit sans vous fâcher, mon cher
Clarimin. L'on ne pense pas à vingt ans comme à quarante, et si
l'oubli de soi-même est un agrément dans une jeune personne,
l'appréciation de nos intérêts est une chose très-naturelle à notre
âge.
Madame d'Albémar, la plus jolie et la plus spirituelle femme qu'il y
ait, ne s'imagine pas qu'elle doive soumettre sa conduite à aucun
genre de calcul; c'est ce qui fait qu'elle peut se nuire beaucoup à
elle-même, jamais aux autres. Elle voit tout, elle devine tout quand
il s'agit de considérer les hommes et les idées sous un point de vue
général; mais dans ses affaires et ses affections, c'est une personne
toute de premier mouvement, et ne se servant jamais de son esprit pour
éclairer ses sentimens, de peur peut-être qu'il se détruisît les
illusions dont elle a besoin. Elle a reçu de son bizarre époux et
d'une soeur contrefaite, une éducation à la fois toute philosophique
et toute romanesque; mais que nous importe? elle n'en est que plus
aimable; les gens calmes aiment assez à rencontrer ces caractères
exaltés qui leur offrent toujours quelque prise. Remettez-vous-en donc
à moi, mon cher Clarimin; laissez-moi terminer le mariage qui
m'occupe, et qui m'est nécessaire pour satisfaire à vos justes
prétentions; et voyez dans cette lettre, la plus longue, je crois, que
j'aie écrite de ma vie, mon désir de vous ôter toute crainte, et la
confiance d'une ancienne et bien fidèle amitié.